Rechercher

Un documentaire dévoile une propagandiste nazie célébrée pour son cinéma, mais impunie pour ses crimes

Dans son film "Riefenstahl", sorti aux US le 4 septembre, le réalisateur Andres Veiel explore des archives cachées pour dresser le portrait d'une auteure vénérée par Hitler comme l'incarnation même de la femme aryenne

Leni Riefenstahl vérifie son apparence avant l'enregistrement du documentaire en trois parties « Speer und Er » réalisé en 1999 par Heinrich Breloer. (Crédit : Bavaria Media)
Leni Riefenstahl vérifie son apparence avant l'enregistrement du documentaire en trois parties « Speer und Er » réalisé en 1999 par Heinrich Breloer. (Crédit : Bavaria Media)

NEW YORK – J’aurais voulu que ce film sorte il y a cinquante ans. Ou du moins à l’époque où Leni Riefenstahl, la réalisatrice prodige et proche collaboratrice du parti nazi, était encore en vie et affirmait « Je ne savais rien ! », dans une auto-campagne qui aura duré plusieurs décennies. Il aura fallu 101 ans à Riefenstahl pour finir par s’éteindre en 2003. Une femme à qui, pendant une grande partie de sa vie d’après la guerre, on a accordé le bénéfice du doute.

Dans son film « Riefenstahl », le documentariste allemand Andres Veiel confirme ce que beaucoup soupçonnaient : c’était une pourriture.

Pour certains, la question reste un problème théorique. Mais d’autres se sentent profondément touchés lorsqu’ils sont confrontés au grand dilemme éthique qui consiste à séparer l’art de l’artiste. Un vieux serpent de mer qui a bruyamment refait surface lorsque j’ai récemment critiqué un nouveau (et excellent) film sur l’affaire Dreyfus réalisé par Roman Polanski, un homme qui a drogué et violé une jeune fille de 13 ans, et qui a directement comparé sa situation (celle d’un exilé en France, dans l’incapacité de recevoir ses récompenses hollywoodiennes en personne !) à celle de l’officier militaire juif pris pour bouc émissaire.

Une précurseure de ce type de dilemme est – et de longue date – Riefenstahl. La cinéaste allemande a débuté sa carrière comme actrice. Elle s’est ensuite orientée vers la réalisation, un secteur traditionnellement dominé par les hommes, avec « La Lumière bleue » en 1932, une fable se déroulant dans les montagnes, mêlant avec créativité technologie de pointe et formes cinématographiques révolutionnaires. Le film fit sensation et compta parmi ses admirateurs Adolf Hitler, pour qui la performance de Riefenstahl incarnait la féminité aryenne par excellence.

Bien qu’elle n’ait jamais adhéré au parti nazi (un fait qu’elle a répété plusieurs milliers de fois plus tard dans sa vie), elle faisait partie du cercle de Hitler et a accepté de réaliser plusieurs œuvres de propagande, parmi lesquelles « Le Triomphe de la volonté ».

A-t-elle fait du bon travail ? Oui, indubitablement. Les spécialistes du cinéma peuvent discuter indéfiniment de ses mouvements de caméra et de ses techniques de montage révolutionnaires. Le film lui a valu de prestigieuses récompenses. Après la guerre, Riefenstahl a qualifié son hagiographie du nazisme, richement décorée et chorégraphiée, de simple reflet de la réalité, de documentaire. Dans « Riefenstahl », on peut la voir affirmer que son film, si elle l’avait réalisé pour le compte d’une nation alliée,  aurait été sensiblement le même, à quelques discours près.

Des années durant, les chercheurs, intrigués, se sont interrogés, se disant : « C’est peut-être vrai. » Mais « Riefenstahl », qui s’appuie sur une énorme quantité d’enregistrements audio et vidéo inédits (merci aux Allemands pour leur goût pour la prise de notes ordonnée !), révèle que la cinéaste était, au mieux, une menteuse invétérée et, au pire, une partisane convaincue du Troisième Reich.

Après « Le Triomphe de la volonté » vint « Olympia » ou « Les Dieux du stade », un film incontestablement brillant sur les Jeux olympiques de Berlin qui, en 226 minutes, utilise toutes les ficelles cinématographiques possibles pour transformer les sports de compétition en un assemblage de mouvements et de muscles. C’est magnifique. Le film glorifie également le nazisme de manière abstraite, transformant par exemple des statues de marbre en champions de course, ou de manière plus directe, lorsque de nombreux participants à la Parade des Nations saluent consciencieusement le Führer en faisant le salut nazi. (La plateforme de streaming Criterion Channel propose « Olympia » dans le cadre de son forfait « 100 Years of Olympic Films ». Je me demande souvent combien de personnes ont la surprise de le découvrir alors qu’elles parcourent les titres de François Truffaut et de Wes Anderson, se demandant quel classique du cinéma regarder ce soir.)

Leni Riefenstahl derrière la caméra pendant le tournage d’« Olympia », avec Joseph Goebbels et Hermann Göring dans la tribune, 1936. (Crédit : Vincent Productions)

« Olympia » a valu à Riefenstahl de nouvelles récompenses, et lui a permis de consolider sa réputation d’innovatrice, voire même de génie. En 2016, encore, le (ridicule) film hollywoodien « Race », qui relate les victoires de Jesse Owens aux Jeux olympiques de Berlin, présentait Riefenstahl comme une visionnaire intransigeante, qui poursuivait son œuvre artistique en ignorant les contraintes que lui imposait Joseph Goebbels. Sa quête de gloire artistique est assimilée à la quête d’excellence personnelle de l’athlète noir alors objet de mépris. Une insulte avant les révélations de « Riefenstahl ». Aujourd’hui, c’est tout simplement écœurant.

Dans « Riefenstahl », on voit des images de cette Allemande qui se contredit dans ses propres récits, et on entend des conversations téléphoniques truffées de messages extrémistes suffisamment explicites pour alerter un sourd. Vous apprendrez également que Riefenstahl avait réuni un groupe d’enfants roms pour une scène de son film  » Tiefland » et avait ensuite menti en affirmant avoir passé du temps avec eux après la fin du tournage. (En réalité, ces enfants ont été gazés.)

Vous découvrirez aussi cette histoire selon laquelle elle aurait été responsable d’une exécution massive de Juifs en Pologne. Le contexte est un peu confus mais, avant de tourner une scène pour un projet par la suite abandonné, elle aurait souhaité faire évacuer les gens présents sur un marché. Des instructions qui auraient alors été interprétées comme un ordre de « se débarrasser des Juifs ». D’après certaines sources, cela aurait provoqué une panique générale, suivie de coups de feu. Des faits profondément troublants.

Andres Veiel, le réalisateur de « Riefenstahl ». (Crédit : Arno Declair)

Compte tenu du sujet du film, il est important de noter que le réalisateur Andres Veiel ne présente pas son argumentation comme le ferait un avocat. Semblant vouloir battre Riefenstahl à son propre jeu, il travaille comme un artiste, utilisant un montage évocateur, un rythme soigneusement préparé et une voix off précise et poétique. Le film se construit au fil du temps, s’articulant autour de plusieurs séquences à l’ambiance surnaturelle, dont la légèreté permet au spectateur de trouver par lui-même les moments qu’il considère comme incriminants.

Un réalisateur moins talentueux aurait commencé son film par une succession d’interviews, dans lesquelles des intervenants auraient imposé leurs conclusions au spectateur. L’approche de Veiel élève « Riefenstahl » du statut de simple brochure d’information à celui d’oeuvre cinématographique.

Dans les années 1960, Riefenstahl s’est lancée dans la réalisation de livres de photographie en Afrique, une activité que je considérais auparavant comme un moyen, pour elle, de s’occuper et de s’éloigner autant que possible des fantômes de son passé. Veiel, pour sa part, relie les différents points afin de montrer que son travail là-bas – qui glorifie les corps humains avec un certain fétichisme -s’inscrit dans la continuité de ses idéaux nazis. De plus, les images d’elle se pavanant comme le ferait une vieille tante excentrique au milieu des tribus indigènes la font passer pour cette personne dont on préfère s’éloigner lorsqu’on la rencontre dans une fête.

Dans les années 1970, elle a passé beaucoup de temps à la télévision à tenter de réhabiliter son nom. (L’une des scènes les plus drôles et les plus cyniques de « Riefenstahl » est en effet une conversation entre elle et l’ancien nazi professionnel Albert Speer, dans laquelle ils comparent leurs tarifs à la minute.)

Leni Riefenstahl, photographe et cinéaste allemande connue pour sa collaboration artistique avec Adolf Hitler, prend des photos au stade olympique de Munich pendant les Jeux olympiques de 1972, le 27 août 1972. (Crédit : AFP)

Elle et son jeune amant vivaient dans une maison grande et élégante. Elle profitait du soutien de ses nombreux fans, recevant parfois par la poste des chèques provenant d’inconnus, simplement pour avoir tenu des propos dans lesquels elle n’exprimait aucun repentir dans des talk-shows. En 1974, elle s’était rendue aux États-Unis, où, lors du premier Festival du film de Telluride, elle avait reçu un prix, aux côtés de l’actrice Gloria Swanson et du réalisateur Francis Ford Coppola. Même si quelques manifestants avaient alors fait part de leur désaccord, l’intelligentsia avait majoritairement adhéré à l’argument selon lequel il faut séparer l’art de l’artiste.

J’aurais voulu que ce film sorte il y a cinquante ans.

En savoir plus sur :
Pour commenter, rejoignez
la Communauté du Times of Israël !
Rejoidre la Communauté du Times of Israël
Seuls les membres qui payent un abonnement peuvent commenter les articles. Alors rejoignez nous et profitez d'autres avantages !
Veuillez utiliser un email au format suivant : example@domain.com
Confirm Mail
Merci ! Consultez votre mail maintenant
Vous faites désormais partie de la Communauté du Times of Israël ! Un e-mail contenant votre lien de connexion a été envoyé à . Une fois configuré, vous pourrez profiter de vos avantages et commenter.

Merci pour votre fidélité !

Si vous voyez ce message, ça veut dire que vous faites partie de nos lecteurs les plus assidus. Pour continuer votre lecture, veuillez rejoindre notre Communauté. Rejoignez-nous maintenant !
image
Inscrivez-vous gratuitement
et continuez votre lecture
L'inscription vous permet également de commenter les articles et nous aide à améliorer votre expérience. Cela ne prend que quelques secondes.
Déjà inscrit ? Entrez votre email pour vous connecter.
Veuillez utiliser le format suivant : example@domain.com
SE CONNECTER AVEC
En vous inscrivant, vous acceptez les conditions d'utilisation. Une fois inscrit, vous recevrez gratuitement notre Une du Jour.
Register to continue
SE CONNECTER AVEC
Log in to continue
Connectez-vous ou inscrivez-vous
SE CONNECTER AVEC
check your email
Consultez vos mails
Nous vous avons envoyé un e-mail à .
Il contient un lien qui vous permettra de vous connecter.