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À Auschwitz, des Juifs victimes du terrorisme marchent aux côtés de survivants de la Shoah

En cette année la plus meurtrière en 30 ans pour les Juifs de la Diaspora, la Marche des Vivants devient un lieu de ralliement pour des victimes de l’antisémitisme venues de 3 continents

Des visiteurs parcourant le Livre des noms, à Auschwitz, le 13 avril 2026. (Crédit : Yossi Zeliger)
Des visiteurs parcourant le Livre des noms, à Auschwitz, le 13 avril 2026. (Crédit : Yossi Zeliger)

Oświęcim, Pologne — Abbie Talmoud dit qu’elle entend encore les cris des victimes de l’attentat terroriste perpétré devant le musée juif de Washington, l’an dernier, qui a coûté la vie à Sarah Milgrim et à Yaron Lischinsky, qui étaient tous les deux attachés à l’ambassade d’Israël.

Ce lundi, debout devant les portes d’Auschwitz, Talmoud explique au Times of Israel avoir pris conscience que l’assaillant avait assassiné ses collègues et tenté de la tuer, elle, « à cause de l’antisémitisme ».

« Je dois être plus forte que cela et aimer mon judaïsme plus qu’ils ne me détestent », dit-elle.

Talmoud et sa collègue survivante, Catherine Szkop – deux collaboratrices de l’ambassade et collègues des victimes – sont venues en Pologne à l’occasion de la 38ᵉ Marche des Vivants, qui a eu lieu mardi, à l’occasion de Yom HaShoah, cette Journée du Souvenir. Elles y ont ravivé la flamme commémorative en compagnie de survivants d’attentats antisémites survenus cette année, qu’il s’agisse de l’attentat de Manchester, en Angleterre, ou de celui de Sydney, en Australie.

« Ma thérapeute m’a suggéré de parler avec des survivants de la Shoah », confie Talmoud au Times of Israel.

« Pour m’inspirer de leur résilience et de leur capacité à continuer à vivre, à vivre avec ce traumatisme. En un mot, pour être résiliente. »

Revital Yakin Krakovsky, directrice générale adjointe de la Marche internationale des vivants et directrice générale de la Marche des Vivants Israël (à l’extrême gauche), a interviewé des survivants de trois attentats terroristes antisémites en 2025. À côté d’elle se trouve Abbie Talmoud, qui a survécu à l’attaque contre un musée juif à Washington. Au centre, à droite : Yoni Finlay, blessée lors de l’attaque de Yom Kippour contre une synagogue de Manchester, et (tout à droite) Hanna Abesidon, qui a survécu à la fusillade de Bondi Beach qui a coûté la vie à son père (Autorisation)

Talmoud explique qu’elle se sentait impatiente, lundi, de rencontrer d’autres survivants d’attentats antisémites, ailleurs dans le monde, « parce qu’ils me comprendront là où les autres ne me comprennent pas ».

C’est mardi qu’a eu lieu cette rencontre entre survivants d’attaques antijuives – ils sont venus de trois continents – à la faveur d’un événement particulièrement émouvant, en amont de la Marche des Vivants.

Hanna Abesidon se trouvait sur la plage de Bondi, à Sydney, lorsque des terroristes armés ont fait irruption lors d’un événement de Hanoukka, le 14 décembre, et qu’ils ont tué quinze personnes – dont son père, Tibor Weitzen.

Ce mardi, quatre mois plus tard jour pour jour et à la veille du 81ᵉ anniversaire de la libération de sa grand-mère du camp de concentration de Bergen-Belsen, Abesidon revient sur ce qu’elle a vécu devant un parterre de journalistes et de hauts dignitaires.

Elle se souvient qu’elle se trouvait sur la plage en compagnie de ses parents, de sa fille enceinte de neuf mois et de son petit-fils de trois ans. Une fois son petit-fils en sécurité, elle est revenue voir son père et sa mère, dit-elle.

« Je me suis approchée de l’endroit où maman et papa étaient assis et j’ai reconnu les chaussures et le pantalon de papa, mais il était déjà recouvert, alors j’ai su qu’il était mort », explique-t-elle.

« Il n’a pas survécu – et c’était parce qu’il était juif, rien d’autre ».

La mère d’Abesidon, Eva, a survécu, mais sa meilleure amie a également été assassinée sur place.

Les victimes de la fusillade terroriste perpétrée à Sydney le 14 décembre 2025, lors de la fête de Hanoukka : rangée du haut (de gauche à droite) – Reuven Morrison, le rabbin Yaakov Levitan, Dan Elkayam, Alex Kleytman, le rabbin Eli Schlanger ; rangée du milieu (de gauche à droite) – Edith Brutman, Peter Meagher, Tibor Weitzen, Marika Pogany, Matilda [nom de famille non divulgué] ; rangée du bas (de gauche à droite) – Tania Tretiak, Boris Tetleroyd, Adam Smyth, Sofia et Boris Gurman. (Montage : Times of Israel ; images : Autorisation/Réseaux sociaux, utilisées conformément à l’article 27a de la loi sur le droit d’auteur)

Yoni Finlay, un survivant de Heaton Park, raconte son arrivée à sa synagogue de Manchester dans la matinée de Yom Kippour, le 2 octobre, alors qu’il devait diriger l’office. Il se souvient avoir salué le gardien et d’autres membres de la congrégation, dont deux ont trouvé la mort lors de l’attaque terroriste perpétrée ce matin-là par un citoyen britannique né en Syrie, qui avait d’abord foncé sur des piétons devant la synagogue avant de se livrer à une frénésie de coups de couteau.

« Il y avait environ sept ou huit personnes qui maintenaient les portes [de la synagogue] fermées tandis qu’un homme très grand, très, très en colère, faisait tout son possible pour entrer, et il avait un couteau », dit Finlay.

« Il utilisait le couteau pour essayer de forcer le passage. Il ramassait des objets sur le sol de la synagogue, essayant de s’introduire à l’intérieur, et il avait ce qui ressemblait à une bombe autour de la taille. »

Quand la police était arrivée sur les lieux, elle avait abattu l’agresseur, mais une balle perdue avait touché Finlay à la poitrine. Quelqu’un qui était sur place avait trouvé son père et l’avait amené à ses côtés.

Des policiers armés discutent avec des membres de la communauté près de la synagogue Heaton Park Hebrew Congregation à Crumpsall, au nord de Manchester, le 2 octobre 2025 (Crédit : Paul Currie / AFP)

« Je me souviens de son visage – aucun enfant ne devrait jamais voir un parent dans cet état », s’exclame Finlay.

« Il a dit par la suite qu’il était médecin, mais qu’il n’avait pas été formé pour ça. »

Talmoud raconte également les horreurs de cette journée où ses collègues de l’ambassade d’Israël avaient été assassinés lors d’un événement devant le Musée juif de Washington, au mois de mai dernier.

Talmoud et Szkop avaient fait du covoiturage avec Milgrim et Lischinsky pour se rendre à un événement au Musée juif de Washington, le 21 mai 2025. Vers 21 heures, alors qu’ils se dirigeaient vers la voiture de Talmoud, un tireur avait ouvert le feu, tuant leurs collègues. Talmoud, 25 ans, et Szkop, 29 ans, s’étaient tous les deux recroquevillés au sol, à quelques mètres seulement de l’endroit où leurs collègues avaient été tués de sang-froid.

Abbie Talmoud, survivante de l’attentat terroriste perpétré au Musée juif de Washington, devant la tristement célèbre « Porte de la mort » du camp de concentration d’Auschwitz, le 13 avril 2026. (Crédit : Yossi Zeliger)

« Il m’arrive encore de me retourner pour voir si quelqu’un va me tirer dessus », confie Talmoud.

« En revanche, je porte toujours mon étoile de David, et j’en suis très fière. Ce n’est pas parce qu’on a essayé de me tuer que je vais cesser d’être juive. Au contraire ! Essayez encore ! »

Si Abesidon avoue ne pas se sentir en sécurité, elle ne le laisse pas transparaître.

« Je refuse de montrer que j’ai peur. C’est précisément de notre peur que ces gens se nourrissent », souligne-t-elle. « Nous sommes là, et nous n’allons pas disparaître. Tous ceux qui ont tenté de nous persécuter ont disparu. Nous, nous sommes toujours là. »

Ces trois survivants du terrorisme affirment ne plus se sentir en sécurité dans leurs pays d’origine respectifs : l’Australie, le Royaume-Uni et les États-Unis. Un sentiment que vient corroborer un récent rapport de l’université de Tel Aviv, selon lequel 2025 a été l’année la plus meurtrière jamais enregistrée pour les Juifs de la Diaspora au cours des 30 dernières années.

Une autre année difficile

Venu de Toronto, Nate Leipciger, survivant d’Auschwitz, participe pour la 22ᵉ fois à la Marche des Vivants.

S’adressant mardi à la presse, aux survivants de la Shoah et à une délégation constituée de responsables des forces de police internationales, Leipciger, âgé de 98 ans, raconte avoir « grandi dans un monde marqué par l’antisémitisme ».

De gauche à droite : Nate Leipciger, survivant d’Auschwitz âgé de 98 ans, l’imam Mohammad Tawhidi, originaire des Émirats arabes unis et du Canada, et Cary Green, gendre de Leipciger, lors de la Marche des Vivants, en Pologne, le 14 avril 2026. (Crédit : Autorisation)

« Comme vous le savez, l’antisémitisme existe depuis des siècles », explique-t-il.

« Ses manifestations peuvent changer, son langage peut évoluer, mais ses conséquences sont immuables : elles sont tragiques. Après la Shoah, pendant plusieurs décennies, il est devenu moins visible, moins admissible, moins toléré, mais il n’a jamais véritablement disparu. Il se cachait. »

« Aujourd’hui, il réapparaît avec une vigueur inquiétante, alimenté par des idéologies extrémistes et des organisations terroristes », ajoute Leipciger.

Lorsque des mezouzot ont été arrachées des portes des appartements de l’immeuble où il vit, Leipciger dit avoir eu l’impression que « sa peau était colonisée par un virus ».

« J’avais peur qu’il y ait quelqu’un de l’autre côté de ma porte, quelqu’un qui voudrait encore me faire du mal », poursuit-il. « Ces événements font remonter des sentiments que nous préférerions ne plus jamais éprouver. Ils font renaître la peur, le sentiment de vulnérabilité et le doute. »

Parmi les survivants présents à la marche de cette année, onze personnes venues d’Israël, qui n’ont pu se joindre au cortège qu’à la dernière minute, une fois le cessez-le-feu décrété dans le cadre du conflit contre le régime iranien, qui a gravement perturbé le trafic aérien à destination et en provenance de l’État juif.

Selon Revital Yakin Krakovsky, directrice générale adjointe de l’International March of the Living et directrice générale de March of the Living Israel, cette édition a été la plus éprouvante à organiser à ce jour.

Avant la pandémie de coronavirus, indique-t-elle, ce rassemblement annuel, qui attire de nombreux étudiants du monde entier, réunissait régulièrement entre 10 000 et 12 000 personnes.

Des participants à la « Marche des Vivants » organisée chaque année en mémoire de la Shoah, entre les anciens camps d’extermination d’Auschwitz et de Birkenau, à Oświęcim, en Pologne, le 14 avril 2026. (Crédit : Beata Zawrzel/AP Photo)

À sa reprise, après l’interruption due à la COVID, la Marche des Vivants a d’abord regroupé 3 000 participants, puis 5 000 l’année suivante. Cette année, l’événement en accueille 7 000.

« Nous espérons qu’il n’y aura pas de difficultés, pas de guerre, pas d’épidémie l’année prochaine, et que plus de 10 000 marcheurs franchiront la porte », déclare Yakin Krakovsky.

Sylvan Adams, président du Congrès juif mondial en Israël, a mené la marche de cette année aux côtés de Talmoud, de Szkop et des autres survivants du terrorisme.

Ensemble, ils ont allumé la première flamme dédiée à la lutte contre l’antisémitisme, en présence du rabbin Yehuda Kaploun, envoyé spécial des États-Unis chargé de surveiller et de combattre ce fléau.

« Après la Shoah, notre mot d’ordre était ‘Plus jamais ça’ », a déclaré Adams, dans la journée de lundi.

« Je suis le fils de survivants de la Shoah. Je n’aurais jamais cru, de toute ma vie, ce que nous voyons depuis le 7-Octobre. Nous sommes pris pour cible. »

Adams a appelé les nations occidentales à « se réveiller » : « Cela commence avec les Juifs, mais cela ne s’arrête jamais avec les Juifs. Nous menons le combat de toutes les personnes honnêtes, le combat de notre mode de vie occidental. »

La délégation israélienne comptait également parmi ses membres Naftali Furst, 93 ans, qui a survécu aux marches de la mort nazies et qui vit aujourd’hui à Haïfa.

Naftali Furst, survivant de la Shoah, devant la tristement célèbre « Porte de la mort » du camp de concentration d’Auschwitz, où il était arrivé avec sa famille en 1944, le 13 avril 2026. (Crédit : Yossi Zeliger)

À la veille de Yom HaShoah, il est retourné sur le site de l’ancien sous-camp d’Auschwitz à Budy, où il avait autrefois été détenu.

Ce site peu connu, situé à environ sept kilomètres du camp principal, n’a pratiquement rien permettant de le distinguer.

« Ce matin, pour la première fois en 80 ans, grâce à la Marche des Vivants, nous avons découvert cet endroit », souligne-t-il, ajoutant que rien ne vient commémorer son sombre passé.

En 1942, Furst et sa famille se trouvaient au camp de concentration de Sered, en Slovaquie. Ils avaient réussi à s’échapper deux ans plus tard, mais ils avaient été rattrapés. Le 3 novembre 1944, ils étaient arrivés au camp d’Auschwitz-Birkenau, où Furst et son frère aîné avaient été séparés de leurs parents.

Les garçons avaient été envoyés à Budy, puis transférés à Buchenwald. C’est là qu’ils avaient été libérés. Ils avaient retrouvé leurs parents après la guerre et la famille s’était installée en Israël.

Furst explique que se rendre à Auschwitz suscite évidemment en lui des « sentiments mitigés », mais qu’il est est heureux de pouvoir se joindre aux autres survivants et de « porter en [lui] les milliers de personnes qui ont été brûlées et tuées ici ».

Il dit se sentir « fier » de représenter ceux qui « n’ont plus de voix ».

Yakin Krakovsky insiste sur la nécessité d’écouter ceux qui sont encore en mesure de s’exprimer et de partager leurs récits de survie.

Des participants à la « Marche des Vivants », organisée chaque année en mémoire de la Shoah, entre les anciens camps d’extermination d’Auschwitz et de Birkenau, à Oświęcim, en Pologne, le 14 avril 2026. (Crédit : Beata Zawrzel/AP Photo)

« Le temps presse. Il nous reste dix ans pour marcher aux côtés des survivants qui se souviennent encore de ce qui leur est arrivé », s’exclame-t-elle.

« C’est un immense privilège de pouvoir encore entendre ces récits de leur bouche, et nous n’avons plus beaucoup de temps pour le faire. »

« Une expérience d’autant plus bouleversante que cela m’est arrivé »

Après avoir survécu à l’attaque antisémite meurtrière à Washington, Talmoud a expliqué, lundi, que cette visite à Auschwitz – sa deuxième depuis 2022 – lui semblait différente.

« Cette fois-ci, c’est une expérience plus bouleversante parce que cela m’est arrivé », dit-elle.

« Évidemment, pas en cette qualité – mais ils sont tout de même venus pour essayer de me tuer, moi, la Juive. Cela m’a fait prendre encore plus conscience que personne n’a vraiment tiré les leçons de l’Histoire dont nous sommes pourtant censés avoir tiré les leçons. Nous ne cessons de dire ‘plus jamais ça’, et pourtant, clairement, cela se produit encore et encore. »

Szkop a été élevée dans la religion catholique au sein d’une famille polonaise du Michigan, mais elle a des racines juives du côté de son père. C’est sa deuxième visite à Auschwitz depuis l’attaque de Washington, après avoir rejoint une délégation polonaise quatre semaines seulement après les faits.

Elle admet que la visite de ce tristement célèbre camp d’extermination nazi, où plus d’un million de personnes avaient été assassinées, avait été « très difficile », surtout si peu de temps après ce qu’elle avait vécu. Mais elle souligne aussi que s’entretenir avec Allan Hall, un survivant de la Shoah qui faisait partie du groupe, avait été « merveilleux ».

Catherine Szkop, survivante de l’attentat terroriste perpétré au Musée juif de Washington, devant la tristement célèbre « Porte de la mort » du camp de concentration d’Auschwitz, le 13 avril 2026. (Crédit : Yossi Zeliger)

« J’étais au plus bas », raconte Szkop en évoquant la période qui avait suivi l’attaque terroriste.

« C’était très difficile pour moi, entre la culpabilité du survivant et la douleur, et les membres de la délégation… m’ont vraiment recommandé de lui parler. »

Szkop avait demandé conseil à Hall, en particulier au sujet de la culpabilité du survivant.

« La première chose qu’il a dite, c’est : ‘Quand les jeunes sont confrontés à la réalité très concrète de la mort, c’est très, très traumatisant. Ce n’est pas naturel’, » se souvient Szkop.

Des visiteurs parcourant le Livre des noms, à Auschwitz, le 13 avril 2026. (Crédit : Yossi Zeliger)

Hall lui avait ensuite dit que ce qu’elle ressentait était « normal et légitime », mais qu’il n’y avait pas « d’antidote ».

Né à Cracovie en 1935, Hall et sa famille avaient survécu à la Shoah en se faisant passer pour des chrétiens. Aujourd’hui installé en Floride, Hall fait partie des cinquante survivants de la Shoah qui ont participé à la marche en tant qu’éducateurs.

Szkop raconte que lors de sa précédente visite, elle avait découvert une page portant son nom de famille dans le Livre des noms. Ce livre recense les victimes juives de la Shoah.

« J’ai vu une bonne partie de cette immense page, plus grande que moi, et j’ai vu le nom Szkop partout, accompagné de dates et de lieux », explique-t-elle.

« Je me suis dit : ‘Mon nom aurait pu [y] figurer et j’aurais pu être assassinée à Washington.’ »

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