À Majdal Shams, les Druzes pleurent une tragédie et en craignent une autre
Des centaines de personnes ont franchi la frontière entre le plateau du Golan israélien et la Syrie, retrouvant pour un instant des parents perdus depuis longtemps, menacés par des violences communautaires
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MAJDAL SHAMS (JTA) – Un an après qu’un missile du Hezbollah a frappé un terrain de football local, tuant 12 enfants et transformant la paisible ville druze de Majdal Shams, proche de la frontière nord-est d’Israël, en un symbole de deuil, la localité fait de nouveau fait la Une des journaux, cette fois pour une violation imprévue de la frontière.
La semaine dernière, des centaines de résidents druzes ont franchi la barrière frontalière séparant le plateau du Golan israélien de la Syrie, rejoignant des membres de leur famille qu’ils n’avaient pas vus depuis des décennies.
Cet événement est intervenu après plusieurs jours de combats, dans le sud de la Syrie, entre la population druze locale et les milices bédouines soutenues par les forces gouvernementales syriennes, tuant plus de 1 100 personnes la semaine dernière et en déplaçant plus de 120 000 autres, selon les Nations Unies et les groupes de surveillance syriens.
Parmi ceux qui ont ainsi franchi la barrière, beaucoup se sont déclarés prêts à marcher jusqu’à Soueïda – la région syrienne à majorité druze, épicentre des combats – pour mettre eux-mêmes fin aux meurtres. Des images du massacre de civils druzes de l’autre côté de la frontière qui, selon les habitants, avaient été filmées par les auteurs des violences, ont commencé à circuler.
Certains résidents ont indiqué que ces scènes faisaient écho à l’horreur de l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023 contre Israël, mais, cette fois, cela arrivait à leurs frères en Syrie.
Certains ont accusé le gouvernement de l’État juif de ne pas en faire assez pour mettre fin à la violence, malgré les frappes israéliennes contre des cibles militaires syriennes à Soueïda et Damas – une décision que le Premier ministre Benjamin Netanyahu a justifié par une volonté de protéger les Druzes syriens, étroitement liés « par le sang » avec leurs homologues israéliens. D’autres ont salué l’intervention.
À proximité de la barrière, des hommes et des femmes lançaient des appels vers l’autre côté, tandis que d’autres tenaient des pancartes portant les noms de parents perdus depuis longtemps, espérant que quelqu’un les reconnaîtrait et s’avancerait. Deux sœurs, séparées depuis 30 ans – l’une ayant épousé un Syrien dans les années 1990 – sont tombées en pleurant dans les bras l’une de l’autre devant les caméras de télévision. Une mère agrippait son fils de 48 ans, qu’elle n’avait pas vu depuis qu’il avait déménagé en Syrie à l’adolescence.
Trois jours plus tard, dans le contexte d’un cessez-le-feu fragile entre les deux parties, quelques habitants de Majdal Shams se sont attardés près de la barrière. Dalia Shams a expliqué que même si les vidéos de retrouvailles relayées sur les réseaux sociaux l’avaient émue aux larmes, elle avait demandé à ses enfants de rester à l’écart de la zone frontalière.
« Je leur ai dit, vous avez un avenir ici. Et s’ils ferment la porte ? Tu seras coincé là-bas. Il n’y a pas de vie là-bas », a-t-elle indiqué.
Selon Hadi Sabra, un habitant de Majdal Shams, la décision de l’armée israélienne de ne pas recourir à la force contre ceux qui prenaient d’assaut la frontière a été comprise par beaucoup comme une démonstration discrète de solidarité.
« Ils ont laissé faire », a-t-il confié. « Ils savaient que les gens avaient besoin de laisser sortir la pression et de voir leurs proches.”
Un soldat frontalier, s’identifiant uniquement par son initiale « A », a fait savoir que regarder les réunions avait été difficile.
« Ils ont pleuré, ils se sont serrés dans les bras, puis chacun est retourné de son côté de la frontière, dans des États ennemis. Personne ne sait s’ils se reverront un jour », a-t-il rapporté.
Malgré l’appel public d’un chef spirituel druze à traverser la frontière pour « venir en aide à nos frères massacrés en Syrie », les membres de la communauté n’ont pas tous soutenu la violation de la frontière.
« Je comprends l’envie d’apporter son aide. Ce sont nos frères, et ils souffrent », a fait savoir Heba Asaad, une habitante de Majdal Shams. « Mais cela aurait dû être fait de manière organisée. Nous devons agir avec logique, pas uniquement en suivant nos émotions. Traverser la frontière comme ça, pour entrer dans un état ennemi met tout le monde en danger. Eux et nous. »
Asaad, responsable de l’organisation à but non lucratif B’Yachad et agente de liaison de la communauté druze pour l’aide humanitaire en Syrie, a participé à la coordination des envois de contraception d’urgence à la suite d’informations faisant état de violences sexuelles. L’Armée israélienne a transféré dimanche des fournitures médicales, notamment des trousses de secours, matériels de traumatologie et médicaments vitaux, à l’hôpital de la ville de Soueïda, la capitale de la région du même nom, site d’un massacre perpétré par les forces du régime syrien. Ce jour-là, des Israéliens druzes et juifs ont également donné du sang pour les blessés.
Jonathan Conricus, ancien porte-parole de Tsahal et chercheur au sein groupe de réflexion de la Fondation pour la défense de la démocratie, en déplacement sur la zone frontalière, a expliqué que les frappes israéliennes en Syrie visaient à éviter une intensification des conflits, reliant par ailleurs l’assaut du régime contre Soueïda à la récente levée des sanctions américaines visant le président syrien Ahmed al-Sharaa.
« J’ai du mal à expliquer ce changement soudain », a-t-il déclaré. « Le conflit entre Druzes et Bédouins dure depuis des siècles. Mais pour la première fois, il a été soutenu par l’État syrien et ses forces armées. » Les frappes israéliennes, a-t-il ajouté, « n’ont peut-être pas été soutenues par la justice, mais c’était la bonne chose à faire. Elles ont probablement sauvé des milliers de vies. »
Sabra a salué les frappes de Tsahal en Syrie. Toutefois, selon lui, elles auraient dû intervenir plus tôt, dès que les convois militaires ont pris la direction de Soueïda. « Mais naturellement, je suis heureux que Tsahal ait aidé des combattants sur le terrain. Cela a véritablement prouvé l’existence d’une alliance entre nous », a-t-il confié.
Dans les semaines précédant les violences, des informations avaient émergé selon lesquelles la Syrie pourrait rejoindre les Accords d’Abraham – une perspective qui semblait désormais lointaine.
« Dès que la paix sera revenue, je serai la première à partir », a annoncé Dalia Shams.
Sabra s’est montré moins indulgent. « Il est impossible de faire la paix avec les jihadistes. Jihadiste un jour, jihadiste toujours. S’il personne ne les arrête, ils feront un autre 7 octobre, en Syrie et ici aussi. »
Sarit Zehavi, major réserviste de Tsahal et chef du Centre de recherche Alma, qui surveille les menaces pesant sur la sécurité des frontières nord d’Israël, se trouvait également dans la région. Elle partageait l’espoir d’une paix en Syrie, mais a toutefois fait valoir que l’Occident était trop prompt à croire aux illusions de Sharaa.
« Si normalisation il y a, je serai la première à prendre le bus pour la Syrie », a-t-elle affirmé, ajoutant que son père juif était d’origine syrienne. « Mais on ne peut pas faire confiance à [Sharaa]. Tout ce qu’il sait faire, ce sont de beaux discours. »
Cette année, le nombre de résidents druzes du Golan – qui jusqu’à la guerre civile syrienne se considéraient majoritairement comme des citoyens de ce pays – officialisant leurs liens avec Israël a considérablement augmenté. Au cours du premier semestre de 2025, 1 050 ont demandé la nationalité israélienne, soit près du double des 572 demandeurs recensés en 2024, selon les chiffres publiés par l’Autorité de l’État Civil et de l’immigration. Quelque 6 000 Druzes du Golan – environ 20 % de la population -détiennent désormais des passeports israéliens, même si beaucoup n’en parlent pas.
Ces derniers mois, avec le retour des évacués dans le nord d’Israël et l’amoindrissement de la menace de tirs de missiles du Hezbollah, le tourisme a commencé à reprendre, certains pratiquant même un « tourisme de guerre », à la découverte des villages endommagés et des nouvelles lignes de défense.
Mais les violences de la semaine dernière ont coupé net cet élan pour les communautés druzes. Le Bambook Resort, perché au-dessus du lac volcanique de Birkat Ram, dans un cadre évoquant une paisible vallée alpine, commençait à peine à voir les réservations revenir après 20 mois de guerre.
« D’abord le Hezbollah, puis l’Iran, et maintenant la Syrie », a déploré le propriétaire du complexe, Muchi Shams, apparenté à Dalia. « Tous les hébergements avaient été réservés, enfin. Mais du jour au lendemain, tout a été annulé. »
De retour à Majdal Shams, le soleil plongeait derrière les collines. Une forte brise balayait la ville, par contraste avec le reste du pays saisi par une forte chaleur estivale. Une sculpture représentant un ballon de football avec des ailes d’ange et une couronne trônait au sommet d’un rond-point, en hommage aux 12 victimes de l’attaque au missile du Hezbollah.
Sabra a confié que ses amis qui avaient perdu des êtres chers dans l’attaque fuyaient toujours les célébrations. « Cela leur a laissé trop de cicatrices. »
Asaad a acquiescé, ajoutant que les massacres en Syrie avaient encore aggravé le chagrin des familles encore sous le choc de la dernière tragédie. « Ils n’ont même pas pu marquer l’anniversaire de la mort de leurs enfants. Il n’y a pas eu de pause. C’est juste une succession ininterrompue de coups », a-t-elle commenté.
« Juillet », a-t-elle affirmé, « restera à jamais un mois noir. »
Sur le terrain de football, des dizaines d’enfants riaient, couraient après des ballons, criaient d’un bout à l’autre de la pelouse. Une légèreté qui contrastait avec le poids de l’absence et les visages des 12 jeunes victimes, sur une bannière géante décolorée par le soleil, tendue sur la clôture, ainsi que les scooters cassés jonchant le terrain exactement, à la place exacte où ils sont tombés l’année dernière lors de l’impact de la roquette.
Jusqu’au mois dernier, aucune enfant n’était retourné jouer sur ce terrain, a raconté Dalia Shams. Ce n’est qu’après une séance de thérapie communautaire qu’ils ont commencé à revenir.
Adham, le mari de Shams, a expliqué que les familles druzes avaient essayé de trouver un sens à la croyance fondamentale de leur religion selon laquelle le nombre d’âmes est fixe, et qu’elles parcourent la communauté en une boucle sans fin. « C’est un petit réconfort de savoir que ces âmes sont toujours parmi nous », a-t-il confié.
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