Aaron Lansky, fondateur d’un centre dédié au yiddish, prend sa retraite
S'il ne s'illusionne guère sur la possibilité de faire revivre cette langue en-dehors de la communauté haredi, le fondateur du Yiddish Book Center estime qu'elle offre de nouvelles fenêtres sur la culture juive
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JTA – Steven Spielberg avait déjà fait un don au Yiddish Book Center lorsqu’il avait demandé à Aaron Lansky, le fondateur du centre, de faire le déplacement jusqu’à Los Angeles pour venir le voir à son bureau.
Le cinéaste n’avait pas pour habitude de rencontrer ceux qui bénéficient de sa philanthropie, explique Lansky lors d’une récente interview, ajoutant que le réalisateur souhaitait seulement exprimer son soutien à ce qui est devenu aujourd’hui la bibliothèque numérique yiddish Steven Spielberg du YBC, une collection de plus de 12 000 titres écrits en cette langue millénaire et qui est mise à la disposition du public sur internet.
« Vous devez comprendre que mon métier consiste à raconter des histoires », avait dit l’enfant chéri de Hollywood à Lansky. « L’idée que vous ayez en votre possession des kilomètres d’histoires juives qui n’ont pas encore été racontées est irrésistible pour quelqu’un comme moi ».
Spielberg n’aura peut-être pas été le premier visiteur du Yiddish Book Center à découvrir quelque chose de lui-même, quelque chose de profondément intime, au sein de l’institution que Lansky avait fondée en 1980, alors qu’il était un étudiant diplômé en yiddish âgé de 24 ans. Nombreux sont ceux qui, sur le campus du YBC à Amherst, dans le Massachusetts, ont comparé les étagères remplies de livres yiddish, des ouvrages souvent sauvés des bennes à ordures et des greniers et autres sous-sols de lecteurs vieillissants, à l’immense entrepôt gouvernemental qui apparaît dans la dernière scène des « Aventuriers de l’arche perdue ».
Mais Spielberg avait également semblé avoir compris ce qui avait motivé Lansky, qui prend sa retraite ce mois-ci en tant que président du centre. Lansky avait commencé par faire du porte-à-porte, demandant à des Juifs âgés et à leurs enfants et petits-enfants de lui remettre les livres qui auraient été jetés, le cas échéant. Ce projet de sauvetage aurait pu facilement déboucher sur l’existence d’un entrepôt rempli de vieux livres, de trésors poussiéreux moisissant dans l’obscurité, mis occasionnellement à disposition des universitaires ou des amateurs.
Pourtant, la collection – qui compte aujourd’hui environ 1,5 million de volumes – est devenue la base d’une institution qui comprend désormais des cours de yiddish, des bourses universitaires, un programme de formation pour les traducteurs, des conférences, une maison d’édition de livres en traduction, des archives d’histoire orale, un podcast et une bibliothèque numérisée de livres yiddish classiques et plus obscurs.
« Il ne s’agit pas seulement de collectionner des livres », s’exclame Lansky, qui est âgé de 69 ans, en rappelant qu’il a toujours eu une vision qui allait au-delà de l’amassage d’ouvrages qui auraient été destinés à ne pas être lus. « Il s’agit de toute une culture, de toute une civilisation, de toute une époque historique qui a besoin d’être présentée, qui veut raconter son histoire ».
« Après avoir catalogué les livres, nous avons rapidement commencé à proposer des cours. Nous avons commencé à enseigner le yiddish et à rendre ce monde d’antan accessible au grand public. Et cela n’a jamais cessé depuis », ajoute-t-il.
Lansky a décidé lui-même de prendre sa retraite (Susan Bronson, directrice exécutive du centre depuis 14 ans, va lui succéder). Son départ sera progressif : il a annoncé, il y a déjà 16 moins, son intention de partir mais il assumera encore à temps-partiel un rôle de conseiller pendant les deux prochaines années. Il se réjouit à l’avance d’écrire, de lire et de réfléchir au rôle du yiddish dans un monde juif qui est dorénavant dominé par un Israël hébréophone et par une Amérique du nord anglophone.
Pendant la majeure partie du dernier millénaire, le yiddish avait été la langue des trois quarts des Juifs du monde entier. Cette langue vernaculaire germanique – agrémentée d’un vocabulaire hébreu, slave et roman – avait servi de trait d’union entre les communautés juives polyglottes d’Europe centrale et orientale et elle les avaient suivies jusqu’aux confins de la diaspora. La Shoah avait décimé ceux qui parlaient le yiddish depuis leur naissance, et l’assimilation – en plus de la renaissance de l’hébreu en tant que langue officielle en Israël – l’ont finalement poussé à la marge du quotidien.
Alors que de nombreux Juifs haredim – ou ultra-orthodoxes – parlent le yiddish en première langue, le Yiddish Book Center célèbre et commémore ce que Lansky appelle « l’une des manifestations les plus concentrées de créativité littéraire de toute l’Histoire juive » – une créativité qui s’était exprimée sur une période qui s’était étendue des années 1860 au lendemain de la Seconde Guerre mondiale approximativement. Alors que les Juifs nouvellement émancipés entraient dans la modernité, ils avaient créé une vaste littérature yiddish, à la fois populaire et de qualité : livres, revues littéraires, journaux, pièces de théâtre, chansons, films… Ruth Wisse, mentor de Lansky et qui est elle-même spécialiste du yiddish, commente cette époque, disant que « cette littérature, si elle souffre de quelque chose, c’est bien de sa jeunesse, de l’importance exagérée accordée à l’innovation, à la modernité et à l’originalité ».
Selon Lansky, la littérature yiddish pose une question déterminante : « Qu’est-ce que cela signifie pour les Juifs de vivre dans un monde moderne ? » Une question qui, dit-il, l’a rongé quand il était étudiant – d’abord au Hampshire College puis à l’université McGill – et qui l’a décidé à prendre la tête d’une équipe qui faisait son travail de collecte d’ouvrages à l’aide de brouettes, dans le pire des cas, ou de camionnettes.
« L’idée que nous allions nous réinventer dans un monde moderne sans référence à tous ces écrits, à toute cette littérature me paraissait insensée », raconte-t-il. « C’était gaspiller un trésor incroyable, alors que très peu de choses avaient été traduites en anglais à l’époque. Les grands écrivains yiddish n’étaient guère célèbres et les femmes qui écrivaient des livres étaient presque entièrement inconnues à cette période ».
Lansky se souvient avec émotion des salons où des Juifs déjà âgés discutaient de leurs livres, de ce que chacun d’entre eux avait représenté pour eux. Finalement, Lansky et ses bénévoles s’étaient répartis en trois équipes : deux avaient eu pour mission de charger les camions et la dernière, elle, avait eu pour tâche de rencontrer les éventuels donateurs, écoutant leurs histoires.
Leurs premières estimations – ils avaient alors pensé pouvoir trouver environ 70 000 volumes distincts – s’étaient révélées être extrêmement modestes. Au fur et à mesure que la collection avait grandi, Lansky avait obtenu une bourse MacArthur, il avait écrit des mémoires sur l’initiative qu’il avait prise et, en 1997, il avait ouvert le centre sur un site de cinq hectares, sur le campus du Hampshire College.
Selon Lansky, les visiteurs viennent au centre et ils font le choix d’étudier le yiddish pour de multiples raisons qui vont de la nostalgie à l’intérêt scientifique, en passant par la découverte d’un nouvel aspect de leur identité juive. Certains jeunes lui ont confié avoir été attirés par les politiques radicales que les marxistes, socialistes, bundistes et anarchistes qui parlaient yiddish avaient apportées d’une Europe turbulente dans les rues des ghettos juifs américains.
« Le yiddish était comme un test de Rorschach : tout le monde semblait y trouver ce qu’il cherchait », explique-t-il. Mais quelle que soit la motivation des uns et des autres, le yiddish est « important dans la mesure où il représente l’évolution du peuple juif au cours d’une période assez critique. Il donne une voix aux valeurs juives, aux mœurs juives, aux perceptions juives du monde en général ».
Pour les jeunes Juifs qui viennent étudier le yiddish dans le cadre des programmes de bourses et des programmes d’été du centre, la langue offre également de plus grandes possibilités d’appartenance juive. Si l’avenir du multiculturalisme peut sembler précaire, la majorité des jeunes de 20 et 30 ans ont grandi dans un monde où les étudiants ont été encouragés à affirmer leurs identités diversifiées.
« Je pense que cela pousse les étudiants juifs à vouloir se comprendre eux-mêmes », indique Lansky. « Le yiddish est une langue marginale dont la voix est encore très forte. Les gens le reconnaissent et ils considèrent que c’est une voix qui peut s’exprimer de manière tout aussi pertinente sur des questions d’actualité. Le yiddish a toujours une résonance ».
Le yiddish attire également des jeunes désabusés par Israël et le sionisme. Ce qui, selon Lansky, a provoqué des tensions après les atrocités commises par le Hamas, le 7 octobre 2023, lorsque lui-même a diffusé une déclaration de soutien à Israël et que certains s’y sont opposés. Lansky a fini par organiser une réunion.
« Nous nous sommes assis autour d’une grande table », se souvient-il, « et nous avons dit ce qui suit : ‘Tout d’abord, nous voulons être très clairs. Nous n’exerçons aucun contrôle sur vos opinions politiques. Nous n’essayons pas de vous dicter votre politique. Ce que vous faites pendant votre temps libre ne regarde que vous. Nous n’allons pas fouiller vos comptes sur les réseaux sociaux… Mais ce soutien correspond à ce que nous sommes intrinsèquement, c’est ce que l’organisation représente, et nous n’allons pas abandonner Israël, surtout à un moment comme celui que nous sommes en train de vivre ».
Le pogrom commis par le Hamas, le 7 octobre 2023 – les terroristes avaient massacré plus de 1200 personnes dans le sud d’Israël et ils avaient kidnappé 251 personnes, qui avaient été prises en otage dans la bande de Gaza – avait eu lieu juste une semaine avant que le centre ne prévoie de dévoiler une nouvelle version de son exposition principale, « Yiddish : Une culture mondiale », avec des expositions consacrées à la vaste portée de la créativité juive dans les domaines de l’art, de la politique et de la culture. Lansky avait brièvement envisagé de reporter l’inauguration mais il avait changé d’avis.
« Je me suis dit : ‘En ce moment, les Juifs se sentent tellement aliénés, tellement isolés, tellement mis au pilori à de si nombreux égards que nous devons vraiment nous serrer les coudes, et les gens vont avoir plus que jamais besoin de renouer avec leur propre histoire et avec leur propre culture’, » se rappelle-t-il. « Nous attendions 100, voire 200 personnes. Mais ce jour-là, à la suite de ce qui s’était passé en Israël, ce sont 500 personnes qui sont venues ».
En fin de compte, ceux qui avaient fait le déplacement cherchaient très exactement ce qui avait inspiré Spielberg : la capacité à raconter son histoire.
« Les visiteurs pleuraient parce qu’ils ressentaient tellement de bonheur en comprenant qu’ils avaient leur propre histoire », se rappelle Lansky. « Parce qu’à ce moment-là, [d’autres] personnes redéfinissaient soudain l’histoire juive. Aujourd’hui, nous devons nous connaître nous-mêmes. Nous ne pouvons pas nous défendre si nous ne savons pas qui nous sommes. Et je pense qu’il n’y a jamais eu autant d’intérêt ou d’occasions de le faire qu’aujourd’hui ».
Lansky ne se fait guère d’illusion sur la possibilité de faire revivre le yiddish en tant que langue parlée en-dehors de la communauté haredi. Mais la littérature yiddish, qu’elle soit originale ou traduite, continuera d’offrir aux Juifs et aux non-Juifs de nouveaux moyens pour comprendre la « dialectique » de la culture juive – religieuse et séculaire, sacrée et profane, triomphante et tragique.
« J’ai envie de parier sur le fait que les Juifs, en tant que peuple, ne peuvent pas se contenter de la religion », déclare Lansky. « Il y a aussi un aspect quotidien de la vie juive. Et cette séparation, je pense, est tout à fait essentielle. Les œuvres les plus profondes de la littérature juive sont celles qui embrassent cette dialectique ».
« Ce que je souhaite, c’est que les Juifs connaissent leur propre histoire. « Si nous ne connaissons pas notre propre histoire, ce sont les autres qui la définissent pour nous, et c’est quelque chose de très dangereux », commente-t-il.
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