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Interview

Comment des évadés du premier camp d’extermination nazi ont révélé la Solution finale au monde entier

Le film "The World Will Tremble" de Lior Geller raconte l'histoire vraie de la révélation audacieuse du plan visant à exterminer tous les Juifs du monde

Oliver Jackson-Cohen dans le rôle de Solomon Wiener (à gauche) et Jeremy Neumark Jones dans celui de Michael Podchlebnik dans « The World Will Tremble », du réalisateur israélien Lior Geller. (Crédit : Autorisation)
Oliver Jackson-Cohen dans le rôle de Solomon Wiener (à gauche) et Jeremy Neumark Jones dans celui de Michael Podchlebnik dans « The World Will Tremble », du réalisateur israélien Lior Geller. (Crédit : Autorisation)

À l’intérieur d’un camion militaire allemand, des soldats gardent un groupe de travailleurs forcés juifs en route vers une tâche sinistre : l’enterrement des derniers Juifs gazés par les nazis dans un village de la Pologne occupée connu sous le nom de Chelmno.

Deux d’entre eux, Solomon Wiener et Michael Podchlebnik, tous deux originaires de villages voisins, prévoient de s’échapper. Ils veulent révéler au monde entier les horreurs inimaginables qui se déroulent dans ce camp d’extermination nazi secret, le premier d’une liste qui comprendra également Auschwitz, Treblinka et Sobibor. Leurs compagnons d’infortune sont méfiants : une évasion mettrait en danger la vie des Juifs survivants. Contre toute attente, l’un des Juifs auparavant réticent demande à un garde de lui donner une bouffée de cigarette. Puis un autre fait de même. Solomon et Michael comprennent immédiatement qu’il s’agit d’une diversion. Ils font un trou dans la paroi latérale du camion et sautent à l’extérieur.

Cette scène cruciale propulse Solomon et Michael dans leur périple, relaté dans le film « The World Will Tremble », adapté de l’histoire vraie et audacieuse de ce binôme, réalisé par le cinéaste israélien Lior Geller. Le film retrace un épisode peu connu mais marquant de la Shoah.

Chelmno était « le tout premier camp d’extermination nazi, un camp de la mort », a déclaré Geller au Times of Israel. À ce titre, l’évasion décrite dans le film était « la première évasion, le premier témoignage direct de la Shoah ».

Dans le film, Solomon et Michael s’échappent le 19 janvier 1942. Ils expliquent à un rabbin influent ce que le IIIᵉ Reich cherche à garder secret : un plan visant à exterminer les Juifs d’Europe. Six mois plus tard, ce témoignage est diffusé au Royaume-Uni, puis relayé par les médias à travers le monde, notamment dans une émission de la BBC qui apparaît dans le générique de fin.

Des enfants juifs déportés du ghetto de Łódź vers le camp d’extermination de Chelmno, en Pologne occupée par les nazis. (Crédit : Domaine public)

Le réalisateur a un parcours très éclectique. « Roads », un court métrage qu’il a réalisé à l’université, a établi un record mondial Guinness du nombre de récompenses obtenues par un film étudiant. « The Heart of Jenin » raconte l’histoire vraie d’un Palestinien de Cisjordanie dont le fils a été tué par la police israélienne qui a confondu le pistolet en plastique avec une arme réelle. Le père en deuil a décidé de faire don des organes de son fils à des familles dans le besoin en Israël. « We Die Young » est un long métrage mettant en vedette Jean-Claude Van Damme, figure légendaire des films d’arts martiaux.

Dans le contexte actuel, alors que l’antisémitisme atteint dans le monde entier des niveaux jamais vus depuis la Seconde Guerre mondiale, Geller considère son dernier film comme absolument nécessaire.

« La première évasion, le premier témoignage direct, [cela montre] avant tout l’importance de témoigner, ce qu’ont fait Solomon et Michael », a expliqué Geller.

Le cinéaste israélien Lior Geller a réalisé « The World Will Tremble ». (Crédit : Autorisation)

« Cela rend cette histoire plus contemporaine que jamais, à une époque où l’antisémitisme est si répandu. »

C’est par hasard que Geller s’est retrouvé embarqué dans ce projet. Il effectuait des recherches sur l’histoire de sa famille pendant la Shoah lorsqu’il est tombé sur l’histoire de l’évasion de Chelmno et s’est demandé pourquoi elle n’était pas plus connue. Il a alors commencé à fouiller dans les archives en Pologne, au Mémorial de l’Holocauste aux États-Unis et à Yad Vashem. La Dr. Naama Shik, chercheuse à Yad Vashem, s’est révélée être une source d’informations précieuse et a joué le rôle de consultante historique pour le film.

Le film a été tourné en Bulgarie, et les acteurs Oliver Jackson-Cohen et Jeremy Neumark Jones ont été choisis pour incarner respectivement Solomon et Michael. Jackson-Cohen a notamment joué dans le film « L’Homme invisible », sorti en 2020, tandis que Neumark Jones a notamment participé à la série d’espionnage « Kleo ».

« Évidemment, dans un film, il faut beaucoup dramatiser », a déclaré Geller. Cependant, a-t-il ajouté, « le fonctionnement du camp lui-même, les horreurs qui s’y sont déroulées, tout cela s’est réellement passé, je n’ai rien inventé ».

Prendre la fuite sous les balles

Dans la première scène où apparaissent Solomon et Michael, ils creusent un fossé avec d’autres ouvriers dans une forêt. De retour à Chelmno, un officier nazi promet fallacieusement à un groupe de Juifs qu’ils seront transportés vers un camp de travail à Leipzig. On les encourage à écrire des lettres à leurs proches pour leur dire qu’ils sont bien arrivés dans la ville allemande. On leur demande également d’enlever leurs vêtements et leurs effets personnels avant de prendre une douche avant le départ. Au lieu de cela, ils sont conduits dans un fourgon, les portes sont verrouillées et le robinet de gaz est ouvert. Ils hurlent lorsqu’ils réalisent leur sort. Solomon, Michael et les autres travailleurs suivent le « fourgon à gaz » dans son sinistre voyage vers la forêt, où Michael fait une découverte tragique.

« Michael a ouvert le camion-citerne et a vu des gens de son village, notamment son épouse et ses deux jeunes enfants, un garçon et une fille âgés respectivement de cinq et sept ans », a déclaré Geller.

« Cette scène est détaillée dans le film. »

Jeremy Neumark Jones dans le rôle de Michael Podchlebnik (à gauche) et Oliver Jackson-Cohen dans celui de Solomon Wiener dans « The World Will Tremble », du réalisateur israélien Lior Geller. (Crédit : Autorisation)

Le film montre également le traitement cruel infligé par les nazis aux prisonniers juifs, notamment le sort d’une jeune femme que les gardes trouvent suffisamment jolie pour la laisser en vie quelques nuits de plus, ou celui des travailleurs, que les autorités peuvent tuer sur-le-champ pour la moindre raison. Les ouvriers endurent un travail éreintant, reçoivent peu de nourriture et assistent quotidiennement à l’enterrement des Juifs massacrés. La plupart d’entre eux s’opposent à toute tentative d’évasion, craignant les représailles de leurs geôliers.

Pourtant, Solomon et Michael parviennent à s’échapper et fuient à travers la forêt sous les balles. Poursuivis par les nazis et leurs chiens, ils atteignent une rivière et traversent à la nage les eaux glacées pour rejoindre l’autre rive. S’ensuit alors une série de rebondissements. On leur a conseillé de ne pas faire confiance aux Polonais, mais une femme vivant dans une ferme va bouleverser cette règle. Plus tard au cours de la guerre, Michael trouve refuge chez un fermier polonais qui le maltraite, mais lui sauve néanmoins la vie.

« Certains Polonais refusaient d’aider les fugitifs juifs, tandis que d’autres le faisaient », explique Geller, soulignant que tout Polonais qui aidait un fugitif juif risquait la peine de mort.

« Cela montre l’extrême courage et l’altruisme dont ont fait preuve les Polonais qui ont fini par aider ces fugitifs. C’est pourquoi nous avons les Justes parmi les Nations en Israël. »

Trop horrible pour y croire

Solomon et Michael atteignent leur destination, la ville de Grabów, après avoir frôlé la mort lors d’une rencontre avec un convoi allemand. Lorsqu’ils échappent au Judenrat et trouvent enfin refuge parmi d’autres Juifs persécutés, un obstacle inattendu se dresse devant eux : le rabbin local, un homme nommé Schulman, ne croit pas à leur histoire. Il proteste en affirmant qu’il connaît les Allemands et qu’ils sont incapables de telles atrocités. (Geller a précisé que cette séquence reflète une croyance répandue parmi les Juifs germanophones au début de la guerre.) En réponse, les deux hommes lui montrent une liste de noms de personnes déjà exterminées par les nazis dans le camp. Convaincu, le rabbin promet de diffuser cette information incroyable. En prédisant la réaction de l’opinion publique internationale, il prononce la phrase qui a donné son titre au film.

Selon Geller, le rabbin a envoyé plusieurs lettres contenant le témoignage des rescapés de Chelmno. Le générique de fin indique que Schulman est resté auprès de ses coreligionnaires lorsqu’ils ont été déportés à Chelmno et assassinés, et que Solomon a été une nouvelle fois capturé avant de mourir à Bełżec.

Michael a réussi à fuir l’Europe occupée. Il a immigré dans l’actuel Israël, où il s’est remarié et a fondé une famille. Il a également témoigné contre ses anciens geôliers. Des images de Michael à la fin de sa vie sont diffusées pendant le générique de fin.

Des soldats allemands aidant à déporter des Juifs du ghetto de Zychlin vers le camp d’extermination de Chelmno, en Pologne occupée par les nazis. (Crédit : Domaine public)

La page web de l’Encyclopédie de la Shoah consacrée au centre d’extermination de Chelmno estime le nombre de morts entre 1941 et 1944 à 172 000 ou plus, pour sept rescapés. Parmi les noms cités figurent Mordechaï Podchlebnik et « un mystérieux Szlamek [Solomon], dont l’identité n’a jamais été complètement établie… Bien qu’il n’ait pas survécu, Szlamek a trouvé refuge dans le ghetto de Varsovie et a raconté son expérience ».

Geller a expliqué qu’avant d’être capturé une seconde fois, Solomon avait transmis son témoignage à un groupe de Juifs du ghetto de Varsovie : les archivistes clandestins d’Oneg Shabbat. Dirigé par Emanuel Ringelblum et Rokhl Auerbach, ce groupe documentait secrètement la vie des Juifs d’Europe de l’Est avant la guerre ainsi que les crimes de guerre nazis contre les Juifs.

Les témoignages de Solomon et Michael ont finalement été sortis clandestinement de Pologne vers le Royaume-Uni. Outre la BBC, le Daily Telegraph a également rendu compte de cette affaire, tout comme le New York Times, le Chicago Tribune et le Los Angeles Times. Un seul média américain a publié cette information en première page : un journal afro-américain, le Pittsburgh Courier.

« Les informations ont bien été divulguées », a souligné Geller.

La première cache d’archives de « Oneg Shabbat » récupérée dans les ruines du ghetto de Varsovie, en Pologne, en septembre 1946. (Crédit : Domaine public)

« Ont-elles eu l’effet escompté par Solomon, Michael, le rabbin, Rokhl Auerbach [et d’autres] ? Non, mais au moins, elles ont été révélées. Au moins, les gens étaient au courant. »

« Si la nouvelle ne s’était pas répandue si tôt, peut-être que les actes de résistance [dans les camps et les ghettos] n’auraient pas eu lieu. Avant la publication de ces articles, lorsque la nouvelle s’est propagée, les Juifs n’en savaient absolument rien », a-t-il ajouté.

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