Dans le quartier juif de Damas, les 5 derniers Juifs veulent fuir et les expatriés souhaitent revenir
Une visite de l'ancien cœur de la communauté juive syrienne révèle une vision sombre de la situation intérieure, en contraste avec celle de la diaspora, emplie d'espoir dans le nouveau gouvernement
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DAMAS, Syrie – JTA — « C’était une maison de Juifs, tout comme celle-là. Toutes ces maisons étaient juives », explique Badriyah Mousa Shatah en parcourant le quartier juif historique de Damas, « Harat al-Yahud » ainsi qu’on le nomme en arabe.
Shatah est née à Damas, une ville dans laquelle elle a vécu toute sa vie. Elle est aujourd’hui l’une des dernières Juives du pays. Selon elle, il n’en reste que quatre autres.
Shatah, 56 ans, a vu s’effondrer sous ses yeux cette communauté juive qu’elle connaissait et aimait. Tout en se promenant dans le quartier juif, elle a désigné les bâtiments dont elle se souvenait depuis son enfance. Il y avait l’école juive Ibn al-Mamoun, qui accueillait jadis entre 850 et 950 élèves, des boucheries casher, des magasins d’articles juifs et des synagogues. Tout ce dont une communauté juive florissante pouvait avoir besoin. Aujourd’hui, le quartier juif est presque entièrement vide. Les portes sont cadenassées et les volets fermés, témoignant du départ des habitants.
Ces neuf derniers mois, la Syrie a été le théâtre de changements considérables : la chute du régime dictatorial, l’installation d’anciens insurgés islamistes à la tête du nouveau gouvernement, des liens diplomatiques autrefois inimaginables avec les États-Unis – et même Israël. Quelques membres de la diaspora juive syrienne ont fait preuve d’un certain optimisme, à l’idée d’un avenir où les Juifs prospéreraient à nouveau en Syrie. Mais jusqu’à présent, ce scénario n’est rien d’autre qu’un rêve lointain. Craignant les violences liées à la religion, Shatah a accepté de servir de guide dans le quartier Harat al-Yahud, mais à la condition de ne pas être photographiée.
Au plus fort de l’histoire de la communauté, quelque 100 000 Juifs vivaient en Syrie. Après la création d’Israël en 1948, une série de mesures draconiennes ont été mises en œuvre par le président syrien de l’époque, Shukri al-Quwatli. Les Juifs ont été privés de leurs droits civils, et tout Syrien tentant de partir pour Israël encourait la peine de mort. La Syrie est d’ailleurs toujours techniquement en guerre avec Israël. En effet, l’accord de désengagement signé après la Guerre de Yom Kippour n’est pas un accord de paix – il s’agit seulement d’une prolongation d’un cessez-le-feu préexistant.
Les Juifs syriens n’étaient pas autorisés à quitter le pays sans avoir préalablement versé une caution de 6 000 dollars. Leurs avoirs étaient de surcroît gelés, de peur qu’ils ne vendent leurs maisons et n’émigrent. À la fin du XXe siècle, seuls quelques milliers de Juifs restaient encore en Syrie. Les autres avaient fui illégalement au fil des ans, avec l’aide de la communauté juive internationale. La plupart ont quitté le pays définitivement en 1992, après que Hafez al-Assad a accepté d’accorder des permis de sortie aux Juifs désireux d’émigrer.
Shatah, elle, a choisi de rester. Lorsqu’on lui demande pourquoi, elle répond en arabe : « Ana hmar », ou « Je suis une idiote ».
Après le départ de presque tous les Juifs du pays – à l’exception d’une dizaine d’entre eux -, la vie juive à Damas s’est arrêtée. « Ici, il n’y a eu aucune prière depuis au moins dix ans. Nous n’avons pas eu de minyan« , a expliqué Shatah, faisant référence au quorum de dix Juifs requis pour réciter certaines prières.
En 2011, après le début de la guerre civile syrienne, Shatah a tenté de fuir vers les États-Unis, où vit son frère. Mais l’ambassade américaine a fermé ses portes, et elle n’a plus eu d’autre choix que de rester. Shatah a survécu à une guerre qui a coûté la vie à 620 000 Syriens et qui n’a pris fin qu’en décembre, après que Hayat Tahrir al-Sham, une faction islamiste de l’opposition syrienne, a renversé le régime d’al-Assad.
Depuis, Israël mène des pourparlers de haut niveau avec le nouveau gouvernement syrien au sujet d’un éventuel accord de sécurité entre les deux pays, alors même que l’armée israélienne s’est installée dans une région frontalière, et qu’elle a pris pour cible le Hezbollah et des installations turques en Syrie. Ces pourparlers ont été encouragés par le président américain Donald Trump qui, depuis son retour au pouvoir en janvier, cherche à mettre un terme aux conflits de longue date à travers le monde.
« L’important, en ce qui concerne le gouvernement israélien, est qu’il obéisse au président Trump. Le gouvernement israélien n’a donc pas d’autre choix que de plier, et d’entamer des discussions avec les Syriens », a expliqué Eyal Zisser, vice-recteur de l’université de Tel Aviv et spécialiste de la politique syrienne contemporaine. « C’est dans l’intérêt des deux parties, en particulier des Syriens, mais aussi d’Israël. Il [al-Sharaa] veut de la stabilité. La dernière chose dont il a besoin, c’est d’une guerre. »
Au mois de février, peu après la fin de la guerre civile syrienne, la Syrian Emergency Task Force (SETF) a aidé à organiser un voyage en Syrie destiné aux membres de la communauté juive syrienne, donnant lieu à des titres optimistes dans la presse alors qu’ils visitaient des sites que les membres de la délégation n’avaient pas vus depuis des décennies. Mais malgré tout les espoirs suscités depuis la fin de la guerre, la vie à Damas est toujours difficile. Lorsque notre journaliste s’y est rendu, en août, il était manifeste que la ville elle-même et tous ses habitants pansaient encore les plaies causées par 14 années de violence.
« C’est très récent. Cela va prendre du temps », a indiqué Henry Hamra, qui a fui Damas avec son père en 1992 et qui s’est joint au voyage organisé par la SETF. Hamra et de nombreux membres de la communauté juive syrienne vivant à l’étranger espèrent voir le sort de la communauté juive de Damas s’améliorer – même si ceux qui ont fui choisissent de ne pas revenir.
Pour sa part, Shatah est très inquiète. « Nous ne sortons pas de nos maisons. Nous restons chez nous car il n’y a pas de cérémonies religieuses, pas de synagogue, pas de lectures publiques et pas de prières », confie-t-elle, évoquant sa vie en Syrie en l’absence de sa famille élargie et sans aucune réelle communauté juive. « Nous sommes pris au piège. »
Shatah, qui a suivi une formation d’ingénieure, possédait autrefois une bijouterie dans la ville. Il y a des années qu’elle ne vit plus dans le quartier juif, qu’elle a fui pendant la guerre. Revenir sur les lieux de son enfance semble pour elle difficile et douloureux.
Au fil des ruelles étroites du quartier, Shatah raconte à voix basse comment, sous les règnes de Hafez puis de Bachar al-Assad, les maisons des Juifs qui avaient quitté la Syrie avaient été offertes à des habitants non juifs. Dans certains cas, quand il semblait évident que les Juifs qui étaient partis ne reviendraient pas, les habitants démontaient les serrures, puis s’installaient sans titre dans les maisons ainsi ouvertes.
À Damas, la gestion des sites historiques juifs a été confiée à diverses entités. Afin de dissuader tout vol, les clés de certains bâtiments sont détenues par les services de sécurité généraux syriens. Les clés de nombreuses maisons et autres sites historiques sont désormais entre les mains des quelques résidents juifs encore présents ou, dans d’autres cas, dans celles de leurs voisins musulmans. Durant sa visite dans le quartier juif, Shatah n’a pas été en mesure d’accompagner notre journaliste à l’école Ibn al-Mamoun.
« Cela fait une semaine que je demande la clé – quand je l’ai prévenu de ma visite [l’un des résidents juifs], je lui ai demandé la clé -. Il n’est pas venu. Il a peur de venir à cette heure-ci », a-t-elle expliqué.
Shatah avoue vouloir partir « aussi vite que possible ». Mais elle cherche encore une porte de sortie. « Je voulais voyager, mais ils ne nous acceptent pas », a-t-elle déploré à propos des États-Unis.
Sans visa ni asile politique, Shatah semble n’avoir aucun moyen lui permettant de rejoindre sa famille à court terme.
D’autre part, comme Hamra l’a fait remarquer à la JTA, le gouvernement syrien, dirigé par Ahmad al-Sharaa, ancien chef du Front al-Nusra, s’est montré disposé à s’engager de manière constructive dans les initiatives mises en oeuvre par la communauté juive syrienne pour recenser les biens qu’elle a perdus, et protéger les sites historiques juifs encore debout. Une question qui revêt un caractère très personnel pour Hamra : en effet, lorsqu’il est retourné à Damas pour voir la maison de son enfance pour la première fois depuis 1992, il a découvert qu’elle avait un nouveau propriétaire.
« Le voisin est entré dans ma maison « , a-t-il déclaré. « Ils ont cassé un mur pour entrer. »
La ville compte de très nombreux sites historiques juifs. Hamra espère qu’un jour, avec l’aide de la communauté juive internationale, ces lieux pourront être restaurés, et qu’ils retrouveront leur gloire d’antan. Cela sera difficile, et cela nécessitera des investissements de différents acteurs, non seulement de la communauté juive, mais aussi du gouvernement syrien – grâce notamment aux liens que Hamra commence déjà à établir.
En février, à l’occasion de leur visite, Hamra, son père et d’autres ont rencontré Moussa al-Omar, haut conseiller du gouvernement syrien. « Il nous a dit que si nous avions des problèmes avec les personnes qui habitent nos maisons, il nous aiderait à récupérer nos biens », a raconté Hamra.
Hamra craint toutefois que le problème ne s’aggrave avec le retour à Damas des Syriens contraints de fuir la ville pendant la guerre.
« La demande de logements dans la vieille ville de Damas est très forte. J’ignore quelle sera l’évolution de la situation ; beaucoup de gens s’y installent », a-t-il dit. « Nous essayons de garder un certain contrôle. Sinon, là-bas, ce sera le chaos. »
Shatah a avoué qu’elle et les autres Juifs restés dans la ville avaient pris peur ces derniers mois, à la suite de la recrudescence des violences dues à la religion. En juin, au moins 30 personnes ont été tuées après qu’un tireur de Saraya Ansar al-Sunna a ouvert le feu et s’est fait exploser dans l’église grecque orthodoxe Mar Elias, à Damas. Quelques semaines plus tard, des combats ont éclaté à Soueïda, où des milices bédouines ont massacré des résidents druzes, tuant des centaines de personnes et provoquant le siège de la ville – un siège qui n’a toujours pas été complètement levé.
Pour Zisser, il est peu probable que la communauté juive de Damas soit prise pour cible par le gouvernement syrien. Mais Zisser n’exclut pas la possibilité d’attaques émanant d’acteurs non étatiques.
« Si vous lisez la nouvelle constitution syrienne, vous constaterez qu’elle parle de religions monothéistes, c’est-à-dire le judaïsme, le christianisme et l’islam. Les juifs n’ont a priori rien à craindre », a-t-il fait valoir. « Mais lorsqu’il y a des discriminations liées à la religion, tout le monde vit dans la peur, c’est évident. »
À ce jour, la situation des Juifs syriens est paradoxale. Les cinq Juifs qui vivent encore à Damas voudraient partir, mais ceux qui vivent aux États-Unis et qui ont été contraints de fuir il y a longtemps sont enthousiastes à l’idée d’un retour, même temporaire.
« Nombreux sont ceux qui veulent aller voir ce qui se passe sur place », a fait savoir Hamra à propos de la communauté des Juifs syriens de Brooklyn. Beaucoup de choses ont été perdues, mais beaucoup peuvent aussi être préservées. « Certains signes semblent indiquer que le nouveau gouvernement pourrait comporter comme un partenaire dans cette démarche », a-t-il ajouté.
« Nous devons leur laisser plus de temps. Il est encore trop tôt pour se prononcer », a poursuivi Hamra à propos du gouvernement syrien.
Mais Shatah, pour sa part, est impatiente de s’en aller. Elle sait que les autres Juifs encore présents à Damas sont âgés et que, bientôt, il n’y aura plus aucun Juif vivant dans sa ville qui, malgré tout l’optimisme qui règne à l’étranger, reste jonchée du souvenir des familles qui ont fui, et d’une histoire juive qui a aujourd’hui peu de chances d’être ravivée.
« Si certains veulent revenir, ils le peuvent », a affirmé Shatah. « Mais ils doivent savoir qu’ici, la vie est difficile. »
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