En Slovénie, un climat (très) anti-Israël marginalise encore plus le peu de Juifs présents
À l'approche des élections de 2026, Ljubljana prend des mesures sans précédent contre l'État juif, tout en ignorant largement l'antisémitisme dont est victime sa petite communauté juive
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LJUBLJANA, Slovénie (JTA) — En juin 2024, le Parlement slovène votait en faveur de la reconnaissance d’un État palestinien, soit une semaine après l’Espagne, l’Irlande et la Norvège.
Six mois plus tard, la chaîne publique slovène RTV, au motif de la guerre alors en cours à Gaza, avait été la première en Europe à demander l’exclusion d’Israël de l’édition 2025 du Concours de l’Eurovision de la chanson. En mai dernier, RTV a averti qu’elle pourrait boycotter les prochaines éditions de l’Eurovision si Israël n’en était pas exclu.
Pendant l’été, la Slovénie a interdit les importations en provenance des implantations juives de Cisjordanie, une semaine seulement après avoir interdit tout commerce d’armes avec Israël, devenant ainsi le premier pays membre de l’UE à prendre une telle mesure. Une mesure qui, en outre, faisait suite à une autre décision déclarant personae non gratae deux responsables politiques israéliens de droite. Et depuis la semaine dernière, la Slovénie est le premier État membre de l’UE à avoir imposé une interdiction de voyager au Premier ministre Benjamin Netanyahu.
« Des gens perdent la vie à Gaza parce qu’on les prive systématiquement d’aide humanitaire », a expliqué le gouvernement en annonçant l’embargo sur les armes. « Dans de telles circonstances, il relève du devoir de chaque pays responsable d’agir, même si agir implique de prendre des mesures avant les autres. »
Selon certains analystes, cette position anti-Israël est en réalité une manœuvre politique en vue des prochaines élections, au cours desquelles la droite pro-Israël du pays tentera de reprendre le pouvoir, qu’elle a perdu en 2022.
Mais pour la centaine de Juifs qui vit en Slovénie, cette campagne anti-Israël s’inscrit dans un contexte d’hostilité qui transcende même les aléas de la politique. Il y a tout juste cinq ans, alors que la droite était au pouvoir, un tribunal slovène a annulé la condamnation pour trahison prononcée en 1946 à l’encontre du collaborateur nazi Leon Rupnik, qui avait presque réussi à exterminer la population juive du pays.
« Les Slovènes veulent depuis toujours se ranger du côté des opprimés. Or, depuis 40 ans, les médias présentent les Palestiniens comme un peuple pauvre et Israël, comme une grande puissance impérialiste qui leur a volé leurs terres », explique Robert Waltl, président de la Communauté juive libérale de Slovénie. « Mais aujourd’hui, à cause de la guerre, la situation ici est pire que dans n’importe quelle autre ancienne république yougoslave. »
C’est depuis son bureau, au Mini Théâtre, qui abrite également depuis 2013 le Centre culturel juif et l’unique synagogue slovène en activité, que Waltl s’est entretenu avec la JTA. Ce bâtiment vieux de 500 ans, que Waltl a pu rénover grâce aux 1,6 million de dollars de dons récoltés, donne sur la rue Krizevniska, dans la vieille ville de Ljubljana.
Les 600 mètres carrés du site, remplis de livres de prières, de menorahs, de photographies historiques et d’une exposition complète sur la Shoah, constituent désormais le centre de la culture juive en Slovénie, la plus petite et la plus prospère des six républiques qui composaient autrefois la Yougoslavie, avec ses 2,1 millions d’habitants.
Contrairement à la Croatie voisine, dont le gouvernement de centre-droit a décidé de mener une politique résolument pro-Israël malgré la montée d’un mouvement fasciste local, la Slovénie a pris un virage radical vers la gauche ces dernières années.
« Ici, avant la Seconde Guerre mondiale, l’antisémitisme chrétien était extrêmement visible », souligne Waltl, 60 ans, dont le chien Umbra aboie sans relâche sur les passants. « Au début du XXe siècle, il n’y avait pas d’université ici. Les gens partaient étudier à Vienne. Et le maire de Vienne était fortement antisémite. Les étudiants ont appris l’antisémitisme là-bas, puis ils l’ont ramené chez eux. »
La présence des Juifs en Slovénie remonte à l’époque romaine. La première synagogue a été construite à Ljubljana aux environs de 1213. Au Moyen Âge, la communauté juive la plus importante se trouvait à Maribor, ville dont les Juifs ont été expulsés en 1496, avant d’être chassés de Ljubljana en 1515.
Au début du XXe siècle, les deux tiers des 1 400 Juifs du pays vivaient dans la région slovène de Prekmurje, principalement dans les villes de Murska Sobota et Lendava. L’antisémitisme était pourtant omniprésent. Pendant la crise économique de 1929, à la suite d’accusations selon lesquelles les prêteurs juifs tiraient profit de taux d’intérêt exorbitants, une vague de haine envers la communauté juive a éclaté. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, les nazis et leurs collaborateurs avaient abattu tous les Juifs du pays, à l’exception d’une poignée d’entre eux.
Si, pendant la guerre d’indépendance d’Israël, en 1948, la Yougoslavie de Tito a aidé le jeune État juif, plus tard, en tant que chef du Mouvement des pays non alignés, elle s’est lié d’amitié avec Yasser Arafat et a changé d’allégeance. Après la désintégration de la Yougoslavie, au début des années 1990, la région a été plongée dans des années de guerre ethnique, qui ont tué quelque 130 000 personnes et laissé des millions d’autres sans-abri.
Seule la Slovénie est parvenue à échapper au bain de sang, avec seulement 62 morts signalés au cours de sa guerre d’indépendance de 10 jours contre la Serbie, la république dominante. La république alpine – celle-là même qui vient d’imposer un embargo sur les armes contre Israël – s’est néanmoins retrouvée impliquée dans un scandale majeur concernant la vente d’armes à la Croatie et à la Bosnie-Herzégovine, deux pays qui combattaient la Serbie, en dépit de l’embargo sur les armes décrété par les Nations unies en 1991.
Selon Waltl, la politique de son pays envers Israël, ainsi que les médias nationaux, étaient empreints d’hypocrisie et de désinformation.
« En Croatie, le gouvernement a vivement critiqué les actions du Hamas le 7-octobre, et il soutient Israël. En Slovénie, il en a été de même durant les premiers jours. Mais ensuite, toute l’attention s’est portée sur le sort des Palestiniens », a-t-il indiqué. « Aujourd’hui, en Slovénie, 99 % des médias ne sont pas seulement pro-palestiniens, mais réellement anti-Israël. Vous n’entendrez jamais dire qu’Israël a été attaqué par le Hamas ou le Hezbollah. Seulement que les Israéliens tuent des femmes et des enfants. »
Et d’ajouter : « Il est également vrai que le gouvernement de droite israélien a dépassé toutes les limites acceptables et humaines, déclenchant par là même une vague de haine envers les Juifs dans le monde entier. »
Le fait qu’Israël n’ait jamais établi d’ambassade à Ljubljana, alors que la Slovénie dispose d’une représentation à Tel Aviv depuis 30 ans, n’aide pas non plus.
Polona Vetrih, une célèbre actrice de théâtre dont le père, partisan, a survécu à la Seconde Guerre mondiale, a rapporté avoir vécu plusieurs expériences désagréables avec des antisémites locaux. Elle a récemment interprété la chanson ladino « Adios Querida » à l’occasion d’un concert pour la paix.
« Une fille originaire de Palestine était très agitée. Elle criait, et ils m’ont menacée. J’étais terrifiée », a-t-elle raconté. « Après, je suis allée voir la police. »
Elle dit entendre souvent les Slovènes déplorer la méchanceté et l’égoïsme des Juifs.
« Ils ne se rendent absolument pas compte. Même au Moyen Âge, ils ont accusé les Juifs d’être responsables de la peste », a-t-elle ajouté. « Je pense que c’est à nous de leur montrer que rien de tout cela n’est vrai. »
Pendant la période communiste, la Slovénie n’avait pratiquement aucune vie juive organisée. En 1991, la communauté juive libérale a été créée. En 2002, les Juifs locaux ont passé un contrat avec un rabbin du mouvement Habad Loubavitch de Trieste, en Italie, afin qu’il célèbre les grandes fêtes religieuses. L’année suivante, selon Waltl, la communauté a reçu un rouleau de la Torah d’un donateur britannique et, avec l’aide de l’American Joint Jewish Distribution Committee, transformé une usine de cigarettes voisine en une petite synagogue.
Il y a dix ans, avec l’aide de Branko Lustig, le producteur du film « La Liste de Schindler », le musée a créé le Festival de la tolérance. L’an dernier, quelque 6 000 élèves du primaire ont ainsi pu assister à des représentations du « Journal d’Anne Frank ». Désormais, les rabbins libéraux Alexander Grodensky, du Luxembourg, et Tobias Moss, de Vienne, viennent en Slovénie pour des occasions particulières.
En avril 2024, une délégation de dix membres du Congrès juif mondial s’est rendue en Slovénie pour rencontrer des représentants du gouvernement, mais ce dernier les a ignorés, a déclaré Waltl. Et lorsque, une nuit, des croix gammées ont été découvertes griffonnées sur les murs du Centre culturel juif, « aucun représentant du gouvernement n’est venu. Personne ne m’a appelé, pas même le maire de la ville », poursuit-il.
Maya Samakovlija, directrice exécutive des relations communautaires de l’organisation, est plus virulente.
« Nous n’avons pas simplement été ignorés. Ce qui nous est arrivé, c’est quelque chose qu’aucun autre gouvernement au monde n’avait encore osé faire, dans la longue histoire du Congrès juif mondial », a raconté Samakovlija, basée à Zagreb, en Croatie. « Ni le Premier ministre, ni le président, ni le président du Parlement, ni le ministre des Affaires étrangères n’ont fait le moindre pas pour nous rencontrer. Ils se sont contentés d’envoyer des députés et des fonctionnaires de rang inférieur. »
WJC officials gathered in Slovenia this week to support the small local Jewish community, which is calling for the government to elevate its response to heightened #antisemitism since #October7.
Recent antisemitic incidents targeted the Jewish Cultural Center in Ljubljana and… pic.twitter.com/J02h3fYl5y
— World Jewish Congress (@WorldJewishCong) April 19, 2024
Au cours de cette réunion, Blanka Jamnišek, vice-présidente de la délégation slovène auprès de l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (IHRA), a demandé aux visiteurs ce qu’ils faisaient « pour promouvoir un cessez-le-feu et mettre fin au massacre des enfants et à la famine à Gaza », a rapporté Samakovlija, des propos figurant également dans une déclaration publiée à l’époque par l’AJC. Or, selon la définition de l’antisémitisme donnée par l’IHRA, le fait de tenir les Juifs collectivement responsables des actions d’Israël constitue un acte antisémite.
« Ses collègues étaient visiblement choqués », a indiqué la responsable du Congrès juif mondial. « Une fois qu’elle a terminé, j’ai pris la décision de quitter la réunion avec toute la délégation. Nous nous sommes levés, nous avons mis fin à la rencontre, et nous sommes sortis. »
Ernest Herzog, directeur exécutif des opérations du Congrès juif mondial, faisait également partie de cette délégation. D’après lui, les Juifs de Slovénie « font face à une montée alarmante de l’antisémitisme, qui se manifeste par des actes de vandalisme, des menaces et des discours hostiles ».
« Le fait que certains responsables cherchent à justifier ce climat d’intolérance par une interprétation déformée du conflit au Moyen-Orient est extrêmement troublant. C’est en outre une excuse tout à fait inacceptable », a-t-il souligné.
Les politiciens de droite soutiennent plus fréquemment Israël. En avril dernier, le député Žan Mahnič, membre du Parti démocratique slovène, a créé le groupe parlementaire « Slovenia-Israel Allies Caucus« . L’ancien Premier ministre slovène, Janez Janša, qui soutient ce groupe, a fait savoir que s’il revenait au pouvoir, il transférerait l’ambassade de son pays de Tel Aviv à Jérusalem, et annulerait la reconnaissance de la Palestine par Ljubljana.
Steve Oberman, avocat à Knoxville, dans le Tennessee, et ancien président du Centre communautaire juif Arnstein de cette ville, s’est rendu en Slovénie en 2024 pour donner un cours de droit à l’université de Ljubljana. Depuis, c’est un fervent défenseur des initiatives de Waltl.
« Je suis extrêmement déçu que le gouvernement slovène ne fasse pas davantage pour soutenir la communauté juive de Slovénie, compte tenu de l’histoire du pays », a expliqué Oberman à la JTA lors d’une interview téléphonique. « Le pauvre Robert s’est chargé de cette tâche, et se retrouve presque seul pour ranimer la vie juive dans ce pays et créer une synagogue. J’essaie de travailler avec notre communauté juive locale ici, à Knoxville, pour sensibiliser les gens et, je l’espère, réussir à collecter des fonds. »
Mais la situation des quelques Juifs restés en Slovénie ne s’améliore pas.
Sophia Huzbasic est originaire du Kirghizistan. Elle, qui a vécu quelque temps en Israël avant de s’installer en Slovénie il y a neuf ans, a indiqué être née avec la nationalité soviétique, mais avoir choisi de conserver son passeport israélien.
Graphiste, elle vit à Ljubljana avec son mari Igor, originaire de Sarajevo, en Bosnie.
« Je suis convaincue que, pour les Juifs locaux, l’antisémitisme est absolument terrible », a-t-elle confié. « J’ai grandi à Moscou dans les années 1990. Pour moi, donc, ce n’est rien. Je n’ai pas peur, mais je suis très en colère. »
Huzbasic, 43 ans, a raconté que sa banque avait refusé de lui accorder un crédit automobile lorsque les responsables ont appris qu’elle était citoyenne israélienne. Un exemple parmi d’autres, dit-elle, de l’antisémitisme insidieux qui prévaut dans le pays.
« La position officielle du gouvernement slovène nous met extrêmement en colère. Ce qu’ils font relève de la propagande, avec un point de vue très peu éclairé. De plus, ils ne veulent pas approfondir leurs connaissances sur le sujet, sur le conflit », s’est indignée Huzbasic. « Je désapprouve totalement la position politique d’Israël, mais j’ai choisi de conserver ma citoyenneté israélienne et de vivre ici. Aujourd’hui, je suis sur le point de changer d’avis. Je ne peux pas cesser d’être juive. »
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