Jadis salués pour leur héroïsme le 7-Octobre, les Bédouins déplorent aujourd’hui un État qui leur a tourné le dos
Avec la hausse des démolitions dans les villages non reconnus du Néguev, associée à la pauvreté et à une criminalité record, ceux qui étaient autrefois célébrés pour avoir risqué leur vie se sentent aujourd'hui négligés et oubliés
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Pour Youssef Ziadna, commémorer le deuxième anniversaire du massacre du 7 octobre 2023 signifie rouvrir des blessures qui l’empêchent de vivre normalement depuis cette journée funeste.
Ce chauffeur de minibus de 47 ans, originaire de Rahat, entend encore les cris provenant du festival de musique électronique Nova, près du kibboutz Reïm, où il s’est précipité, sous les tirs du Hamas, pour mettre en sécurité des dizaines de jeunes Israéliens.
« J’ai vu la mort en face », a confié Ziadna au Times of Israel cette semaine, « mais je ne pouvais pas abandonner tous ces gens ».
Dans les jours qui ont suivi l’attaque, des histoires semblables à celle de Ziadna se sont répandues dans tout Israël. Des Bédouins venant au secours des festivaliers, des soldats et des familles des communautés frontalières, brève union d’une nation dans le deuil et la fierté. Dimanche soir, le Hamas a restitué à Israël le corps d’un autre héros bédouin du 7-Octobre, le pisteur Muhammad el-Atrash, mort en combattant des terroristes, et dont la dépouille avait été emmenée à Gaza.
Ziadna, pour ses actions, est devenu un symbole national de courage. Il est l’un des premiers à qui l’on a décerné la nouvelle médaille pour bravoure civile créée par le président Isaac Herzog, pour des actes que, comme lui, nombre de citoyens bédouins ont accompli, risquant ou perdant leur vie ce jour-là. Parmi les plus de 1 200 personnes massacrées dans le sud d’Israël ce jour-là, 21 étaient des citoyens bédouins. Six Bédouins figuraient parmi les 251 personnes enlevées à Gaza.
Des membres de la famille élargie de Ziadna ont été directement touchés par le massacre. Abed, un parent, a été assassiné avec sa petite amie Yulia Chaban alors qu’ils se trouvaient sur la plage de Zikim. Quatre autres personnes ont été enlevées, parmi lesquelles deux ont été assassinées en captivité.
Mais à mesure que la guerre se prolongeait, le sentiment d’unité nationale s’est estompé. Aujourd’hui, Ziadna rapporte qu’il lutte contre la dépression, qu’il est incapable de reprendre son travail en raison de problèmes de santé, et qu’il se sent oublié par le même pays qui l’avait acclamé comme un héros.
Ziadna affirme en outre que, malgré les menaces qu’il a reçues de la part de sympathisants du Hamas, sa demande de permis de port d’arme a été refusée. Ce sont les parents des survivants du festival Supernova, avec lesquels il est resté en contact étroit, qui l’avaient exhorté à faire cette demande. Il parcourt en effet toujours la région frontalière de Gaza au volant de son minibus.
« Ils m’ont félicité à la télévision », a-t-il indiqué calmement. « Mais quand j’ai demandé de l’aide, on m’a claqué la porte au nez. »
Dans tout le Néguev, où des milliers de Bédouins vivent dans une harmonie fragile avec l’État, nombreux sont ceux qui partagent la déception de Ziadna. Malgré leur héroïsme et leur sacrifice commun, le 7-Octobre, les espoirs et les promesses d’une plus grande égalité qui ont suivi se sont hélas rapidement évanouis.
« La pire situation depuis la création de l’État »
Une semaine après le pogrom, alors que les funérailles des Israéliens juifs et des Bédouins se poursuivaient, Atiya Abu Asa raconte avoir découvert un ordre de démolition accolé à la maison familiale, qui se trouve dans un village non reconnu près d’Ar’ara BaNegev.
Les habitants du village et d’autres communautés similaires du voisinage se sont rapidement mobilisés face à l’invasion du Hamas. Certains se sont rendus en voiture à Ofakim pour aider les premiers secours sous le feu des tirs ; d’autres ont rejoint à pied le poste de police local pour demander comment ils pouvaient aider.
« Les gens sont même allés jusqu’à Ashkelon et au quartier général du district », se souvient Abu Asa, l’un des chefs du village. « Nous n’avons pas attendu que quelqu’un nous appelle. Nous sommes simplement allés apporter notre aide. Et puis l’État est venu s’emparer de nos maisons. »
Ces derniers mois, ont rapporté les habitants, des ordres de démolition ont même été délivrés aux habitations de Bédouins réservistes servant dans l’armée ou récemment revenus du front. Selon des données du ministère de la Défense, environ 1 500 Bédouins servent aujourd’hui dans l’armée israélienne. Plusieurs soldats bédouins sont également tombés au combat à Gaza.
Pour Ilan Amit, codirecteur d’une organisation de la société civile arabo-juive à Beer Sheva, la répression des constructions illégales a atteint des niveaux jamais vus depuis des décennies.
« Je travaille dans le Néguev depuis plus de 20 ans », a-t-il fait savoir. « Je n’ai jamais rien vu de tel. Des villages entiers sont rasés au bulldozer. Pour les Bédouins, c’est la pire situation pour depuis la création de l’État. »
Israël tente depuis des décennies de convaincre les villageois bédouins dispersés et isolés de s’installer dans des communes bédouines désignées par le gouvernement, dans lesquelles celui-ci pourra leur fournir de l’eau, de l’électricité et des écoles.
La Haute Cour a déjà jugé comme étant illégaux nombre des villages bédouins non reconnus. Le gouvernement a pour sa part annoncé qu’il s’efforçait de mettre de l’ordre dans une région anarchique, et d’offrir une meilleure qualité de vie à cette minorité défavorisée.
Selon les Bédouins, Israël cherche en réalité à « défricher » les terres afin d’y construire de nouvelles villes pour les résidents d’implantations juifs. Les Bédouins affirment parcourir cette région depuis bien avant la création d’Israël, en avoir été chassés pendant la guerre d’indépendance de 1948, y avoir été réinstallés dans les années 1950 par l’administration de la loi martiale imposée à de nombreuses régions à forte population arabe durant les premières années de l’État.
Ces démolitions, pour Amit, s’inscrivent dans le cadre d’une crise plus large dans le Néguev, une région où vivent quelque 280 000 citoyens bédouins, dont environ 100 000 dans une quarantaine de villages non reconnus, dépourvus d’infrastructures, de droits d’urbanisme ou d’abris anti-bombes.
À Rahat, la plus grande ville bédouine d’Israël – ainsi que l’une des plus pauvres -, les habitants font également face à une recrudescence des crimes violents. Une récente fusillade a notamment coûté la vie à un garçon de 8 ans.
Le ministre d’extrême droite de la Sécurité intérieure, Itamar Ben Gvir, s’est vanté en novembre 2024 que sous son mandat, les démolitions d’habitations illégales dans le Néguev avaient augmenté de 400 %. Les militants communautaires confirment en effet la forte augmentation des démolitions de maisons sous le gouvernement actuel – même si le nombre réel est probablement moins élevé que ce qu’affirme Ben Gvir.
Des informations publiées au début de l’année ont par ailleurs révélé que Ben Gvir avait demandé à la police de donner la priorité à la démolition des constructions illégales utilisées comme habitations familiales, outrepassant ainsi les limites de son autorité, dans une tentative apparente de prendre pour cible la communauté arabe d’Israël.
D’après Naomi Kahn, directrice de la division internationale de l’ONG Regavim – une organisation fondée par le ministre des Finances Bezalel Smotrich, allié de Ben Gvir, qui surveille l’utilisation des terres et milite pour l’application des lois d’urbanisme -, bon nombre de ces structures sont des « campements illégaux sur des terres appartenant à l’État israélien », qui entravent le développement prévu dans le cadre de la loi.
« Personne ne devrait construire illégalement sur le territoire relevant de la juridiction de l’État d’Israël », a affirmé Kahn. « Les réservistes qui servent leur pays doivent bénéficier d’une certaine considération, mais la loi doit malgré tout être appliquée. »
L’Autorité foncière israélienne (ILA) a démenti que les Bédouins puissent être pris pour cible. Les opérations d’application de la loi « sont menées conformément aux dispositions légales et aux décisions de justice contre les intrus et les squatteurs illégaux, dans tous les secteurs et dans tout le pays, dans le but de garantir que les terres de l’État restent disponibles et soient gérées de manière appropriée et équitable », a expliqué un porte-parole au Times of Israel.
« Dans les cas impliquant des soldats et des réservistes servant en première ligne », a ajouté l’autorité, « l’ILA examine chaque cas pertinent avec la sensibilité et la discrétion nécessaires, afin de déterminer le moment opportun pour la mise en œuvre de la loi ». L’autorité « encourage et soutient le service de réserve par le biais d’avantages spéciaux, notamment des avantages spécifiques réservés aux soldats et membres des forces de sécurité bédouins ».
En août 2024, l’ILA a rapporté avoir décidé de ne pas délivrer d’ordre de démolition pour la maison de Farhan al-Qadi, un Bédouin retenu en otage pendant 10 mois avant d’être secouru par les soldats dans un tunnel. Elle n’a toutefois pas souhaité s’exprimer sur le sort des habitations de ses voisins dans le village bédouin non reconnu de Khirbet Karkur, où plus des deux tiers des constructions devaient être rasées.
Entre crise et coopération
À Rahat, Hanan al-Sana, co-PDG d’Itach Maaki – Women Lawyers for Social Justice (Femmes avocates pour la justice sociale), a passé ces deux dernières années à tenter de transformer la souffrance du 7-Octobre en un partenariat renouvelé. Dans les jours chaotiques qui ont suivi l’attaque, elle a contribué à la création du Jewish-Arab Emergency Task Force (Groupe de travail d’urgence judéo-arabe), faisant de son réseau de défense des droits des femmes d’avant la guerre une bouée de sauvetage pour les communautés que les combats avaient brutalement coupées du monde.
« Quand des femmes juives et arabes préparent ensemble des colis alimentaires dans un village poussiéreux, elles ne font pas que préparer des repas, elles délivrent aussi de l’espoir », a déclaré al-Sana. « Nous sommes en crise, certes. Mais une crise est également synonyme d’opportunités. »
Durant les mois qui ont suivi, le groupe de travail a apporté son aide au lancement de petits projets communs, allant de collectes alimentaires pour les familles monoparentales à la mise en place de groupes de dialogue pour les femmes dans tout le sud du pays.
« Si nous pouvons travailler ensemble en temps de guerre, alors nous pouvons rétablir la confiance en temps de paix », a indiqué al-Sana.
Une confiance fragile à laquelle s’accroche toujours Ziadna. Après avoir interrompu sa thérapie durant plusieurs mois, il a confié avoir recommencé à voir son psychologue, afin d’essayer d’apaiser les souvenirs douloureux qui le hantent chaque nuit.
« Nous continuerons à vivre », a-t-il déclaré d’une voix douce. « Juifs, Arabes, Druzes, Chrétiens, nous sommes tous des citoyens de l’État d’Israël. et avant tout, nous sommes des êtres humains. C’est la chose la plus importante. »
L’équipe du Times of Israel a contribué à cet article.
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