Rechercher

Un documentaire revient sur le procès qui a humilié Henry Ford et mobilisé les Juifs

Après sa première mondiale dimanche au Festival du film juif de Miami, "Sapiro v. Ford" est disponible en streaming sur le site du festival jusqu’au 28 janvier

Croquis politique illustrant le procès opposant Aaron Sapiro (à droite) à Henry Ford. (Crédit : Gaylen Ross et Carol King)
Croquis politique illustrant le procès opposant Aaron Sapiro (à droite) à Henry Ford. (Crédit : Gaylen Ross et Carol King)

Après avoir pendant des années diffusé des théories antisémites dans son journal The Dearborn Independent, Henry Ford avait fini par devoir rendre des comptes. En 1927, le magnat américain de l’automobile, célèbre pour sa chaîne de montage et pour son modèle T, avait été poursuivi en diffamation par Aaron Sapiro, avocat juif américain qui était également organisateur de coopératives agricoles aux États-Unis et au Canada.

Le procès, qui s’était tenu devant un tribunal fédéral à Détroit, s’était conclu par des excuses publiques de Ford. Un procès qui avait eu des répercussions durables sur la communauté juive américaine et sur ses relations avec la société dans son ensemble.

Ces événements sont au cœur d’un nouveau documentaire intitulé Sapiro v. Ford : The Jew Who Sued Henry Ford. Réalisé par Gaylen Ross, qui vit à New York, et produit par Carol King, originaire de Détroit, le film a été présenté en première mondiale au Festival du film juif de Miami le 18 janvier. Il est actuellement disponible en streaming et ce, pendant toute la durée du festival, qui se terminera le 28 janvier. Il sera également projeté au Festival du film juif de New York à la fin du mois.

« C’est une histoire méconnue du grand public », explique Carol King lors d’un entretien par Zoom entre les réalisatrices du film et le Times of Israel. « Les gens sont curieux. Beaucoup n’ont jamais entendu parler de ça. Ils connaissent Henry Ford, mais ils ne mesurent pas ce qui s’est réellement joué, à savoir le procès en diffamation qui a été intenté par Sapiro et les excuses qui ont suivi. »

« Notre objectif », ajoute-t-elle, « c’était avant tout de faire connaître ce héros [Sapiro], un homme qui a pris d’immenses risques parce qu’il croyait profondément en cette cause. »

Au-delà du portrait de Sapiro, le film explore aussi un débat qui est toujours d’actualité aux États-Unis : l’équilibre entre la protection de la liberté d’expression garantie par le Premier amendement et la défense des droits des minorités.

« Nous soutenons pleinement la liberté d’expression », explique Ross, tout en faisant part de sa « profonde inquiétude face au fait que les discours de haine débouchent trop souvent sur des crimes de haine ».

« C’est là que tout se joue : comment protéger à la fois la liberté d’expression… et les personnes les plus vulnérables ?, » s’interroge-t-elle.

Présenté comme la plus grande vitrine de films juifs et israéliens, le Festival du film juif de Miami propose cette année une sélection de plus de 100 œuvres. Après Miami, Sapiro v. Ford sera projeté au Festival du film juif de New York, avant de revenir en Floride pour le Festival du film juif de Palm Beach. Ses trois premières projections en salle – une à Miami et deux à New York – affichent déjà complet.

Détail d’une photo non datée d’Aaron Sapiro organisant un syndicat agricole au Canada. (Crédit : Gaylen Ross et Carol King)

Au fil des 70 minutes que dure le documentaire, les réalisatrices ont recours à une mise en récit inventive. Des caricatures contemporaines du procès prennent vie grâce aux animations de Garry Waller. Des descendants d’agriculteurs canadiens syndiqués par Sapiro livrent leur regard sur la manière dont son action a transformé durablement la vie de leurs familles.

L’euphorie qui a suivi le procès au sein de la communauté juive américaine est quant à elle restituée avec humour à travers une chanson entraînante en yiddish datant de 1927, Since Henry Ford Apologized to Me, qui est diffusée à deux reprises dans le film.

Les réalisatrices s’appuient également sur une approche documentaire plus classique, en donnant la parole à plusieurs experts, parmi lesquels Jonathan Sarna, professeur d’histoire juive américaine à l’université Brandeis, et Victoria Saker Woeste, professeure associée de droit à l’université de l’Indiana, auteure de Henry Ford’s War on Jews and the Legal Battle Against Hate Speech.

Le projet a été imaginé par le défunt mari de Carol King, le documentariste et historien de l’automobile Michael Rose. Le couple avait développé le film ensemble et réalisé une bande-annonce d’environ quinze minutes avant la mort de Rose, en 2020. King a ensuite présenté le projet à Ross, qui, après avoir visionné la bande-annonce, s’est dite suffisamment intriguée pour rejoindre l’aventure.

A LIRE : Il cherchait à disculper Kasztner, mais découvre, « choqué », qu’il était bel et bien un collabo

Les précédents documentaires de Ross se sont notamment penchés sur le rôle des banques suisses dans la dissimulation de l’or nazi pendant la Seconde Guerre mondiale, ainsi que sur Rudolf Kasztner, journaliste juif d’Europe de l’Est et sioniste travailliste, qui avait négocié avec les SS pour sauver des vies juives pendant la Shoah. Ces négociations avaient ensuite fait l’objet d’un procès très controversé en Israël dans les années 1950.

Des questions éternelles autour de la plus ancienne des haines

Ben Shenkman incarne Aaron Sapiro dans Sapiro v. Ford : The Jew Who Sued Henry Ford. (Crédit : Gaylen Ross et Carol King)

Dans Sapiro v. Ford, Ross et King ont choisi l’acteur juif américain Ben Shenkman pour incarner Aaron Sapiro. Tout au long du film, on le voit assis sur une chaise, vêtu d’un blazer gris, d’un pantalon marron et d’une chemise bleue boutonnée, récitant les mots exacts que Sapiro avait écrits ou prononcés. L’acteur ponctue parfois son propos de gestes mesurés ou d’un hochement de tête, soulignant ses arguments avec calme et gravité.

« Le sectarisme, l’intolérance religieuse, le mépris des origines raciales : voilà les dangers qui menacent l’Amérique d’aujourd’hui », déclare-t-il dès l’ouverture du film, sur fond de musique à cordes élégante.

Le fait que ces propos puissent résonner aujourd’hui avec autant de force qu’il y a un siècle constitue l’un des messages centraux du documentaire. Selon les réalisatrices, l’antisémitisme qui alarmait Sapiro dans les années 1920 connaît une nouvelle recrudescence. Le film étaye cette thèse en alternant les mots de Sapiro avec des images contemporaines, notamment celles de la manifestation « Unite the Right » qui avait été organisée en 2017 à Charlottesville, en Virginie, où des participants avaient brandi des torches tiki en scandant « You will not replace us » et « Jews will not replace us ».

Le documentaire inclut également des images d’un rassemblement organisé en 2025 à Boulder, dans le Colorado, en soutien aux otages israéliens du 7-Octobre.

L’événement avait été brutalement interrompu lorsqu’un homme armé de dispositifs incendiaires avait tué un participant et blessé sept autres personnes.

« Regardez où nous en sommes aujourd’hui. Bondi il y a deux semaines, la synagogue de Jackson », dit Ross, évoquant la fusillade inspirée par le groupe terroriste de l’État islamique (EI) lors d’une cérémonie d’allumage de bougies de Hanoukka qui a fait 15 morts et des dizaines de blessés, ainsi qu’à l’incendie criminel présumé de la plus ancienne synagogue du Mississippi le 10 janvier.

Elle cite également une attaque antisémite contre une famille juive à Brooklyn survenue le 9 janvier, soulignant que la communauté juive de New York est la plus touchée par les crimes de haine parmi l’ensemble des groupes minoritaires de la ville.

Le côté obscur d’Henry Ford

La période de 1925 sur laquelle les cinéastes se sont concentrés avait constitué une époque tout aussi éprouvante pour les Juifs américains. Le Ku Klux Klan se sentait alors suffisamment en confiance pour défiler publiquement à l’ombre du Capitole des États-Unis. Qui ou quoi avait ainsi permis l’acceptation de l’antisémitisme à cette époque ? Pour les réalisatrices, la réponse tient en grande partie à Ford.

Dans le film, il apparaît comme un constructeur automobile novateur qui a profondément transformé l’Amérique, mais dont la face sombre s’est révélée lorsqu’il s’est lancé dans la presse en devenant propriétaire du Dearborn Independent.

Ford avait repris à son compte la théorie du complot antisémite diffusée par les Protocoles des Sages de Sion. Le magnat de l’automobile avait fait traduire en anglais ce pamphlet notoire de l’époque tsariste et il l’avait publié sous le titre The International Jew (« Le Juif international »). Le Dearborn Independent était allé encore plus loin, accusant les Juifs d’être responsables de ce que Ford considérait comme les « maux » qui imprégnaient la culture américaine des années 1920, du jazz au baseball. Cette agitation antijuive lui avait valu l’approbation des nazis, jusqu’à celle d’Adolf Hitler lui-même.

Le Dearborn Independent vante un titre antisémite sur les « Sapiro Boys ». (Crédit : Gaylen Ross et Carol King)

« Ford était en quête d’un complot juif », explique King. « Il était déterminé à le découvrir quelque part. Selon les historiens, il croyait que les Juifs étaient bellicistes et qu’ils avaient tiré profit de la Première Guerre mondiale. C’était un stéréotype sur la supposée duplicité du peuple juif – stéréotype qui existait déjà depuis pratiquement la nuit des temps. »

Le journal s’était alors intéressé à Sapiro. Comme le rappelle le film, celui-ci était à l’époque une figure montante, reconnu pour son travail d’organisation des agriculteurs aux États-Unis. Blé, tabac, coton… le produit importait moins à ses yeux que le principe. Les exploitants agricoles devaient s’unir en coopératives afin de se protéger contre les prix trop bas proposés pour leurs récoltes.

Une approche qui semblait porter ses fruits. Les agriculteurs venaient nombreux écouter ses discours et rejoindre ses coopératives, qui généraient des millions de dollars de revenus.

Selon le documentaire, cela avait toutefois été une initiative initialement prometteuse visant à organiser les producteurs de blé de la Saskatchewan qui avait précipité sa chute. Ford avait interprété ce militantisme transfrontalier comme la preuve d’un complot juif international. Le Dearborn Independent s’était alors déchaîné contre Sapiro, lui consacrant pas moins de 21 articles. Ayant perdu des clients et des revenus, Sapiro avait décidé d’attaquer Ford en diffamation dans le cadre d’un procès, réclamant un million de dollars.

La productrice Carol King, à gauche, et la réalisatrice Gaylen Ross, de Sapiro v. Ford : The Jew Who Sued Henry Ford (Crédit : Gaylen Ross et Carol King)

Le procès avait été marqué par de nombreux rebondissements. Ford avait, semble-t-il, été impliqué dans un mystérieux accident de voiture, ce qui avait donné lieu à des accusations de tentative d’assassinat et ce qui l’avait empêché de comparaître à la barre. Sapiro avait, de son côté, été accusé d’avoir tenté de soudoyer une témoin avec une boîte de chocolats. L’avocat de la défense, qui était également sénateur américain, était connu pour être un fumeur invétéré.

À l’issue des audiences, Ford avait paru en mesure d’échapper à toute sanction. Il avait toutefois choisi de tenter une réconciliation avec la communauté juive américaine. Ironiquement, cette démarche avait pris la forme d’une lettre d’excuses rédigée par l’un de ses représentants les plus éminents, le juriste Louis Marshall. Ces excuses n’avaient pas satisfait Sapiro, dont le nom ne figurait même pas dans le texte.

Finalement, en 1927, Ford avait conclu un accord avec Sapiro, acceptant de fermer le Dearborn Independent et de verser, selon certaines sources, 140 000 dollars à son adversaire juif alors au bord de la faillite. Cette même année, la production du modèle T avait pris fin.

« Ce qui est révélateur, ce qui est vraiment important – outre le procès – et ce qui est le plus significatif pour moi, c’est la clairvoyance dont [Sapiro] a fait preuve », s’exclame Ross. « Il parlait de la nécessité de protéger les personnes vulnérables et du danger qu’il y a à marginaliser ceux qui sont différents. Il insistait sur l’importance de la démocratie, non seulement dans la sphère politique, mais aussi dans la vie quotidienne. Cela ne pourrait pas être plus actuel. »

En savoir plus sur :
Pour commenter, rejoignez
la Communauté du Times of Israël !
Rejoidre la Communauté du Times of Israël
Seuls les membres qui payent un abonnement peuvent commenter les articles. Alors rejoignez nous et profitez d'autres avantages !
Veuillez utiliser un email au format suivant : example@domain.com
Confirm Mail
Merci ! Consultez votre mail maintenant
Vous faites désormais partie de la Communauté du Times of Israël ! Un e-mail contenant votre lien de connexion a été envoyé à . Une fois configuré, vous pourrez profiter de vos avantages et commenter.

Merci pour votre fidélité !

Si vous voyez ce message, ça veut dire que vous faites partie de nos lecteurs les plus assidus. Pour continuer votre lecture, veuillez rejoindre notre Communauté. Rejoignez-nous maintenant !
image
Inscrivez-vous gratuitement
et continuez votre lecture
L'inscription vous permet également de commenter les articles et nous aide à améliorer votre expérience. Cela ne prend que quelques secondes.
Déjà inscrit ? Entrez votre email pour vous connecter.
Veuillez utiliser le format suivant : example@domain.com
SE CONNECTER AVEC
En vous inscrivant, vous acceptez les conditions d'utilisation. Une fois inscrit, vous recevrez gratuitement notre Une du Jour.
Register to continue
SE CONNECTER AVEC
Log in to continue
Connectez-vous ou inscrivez-vous
SE CONNECTER AVEC
check your email
Consultez vos mails
Nous vous avons envoyé un e-mail à .
Il contient un lien qui vous permettra de vous connecter.