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"On ne sait jamais"

Premier Shabbat à la synagogue Beth Israel incendiée à Jackson dans le Mississippi

« La vie juive à Jackson est toujours là, et nous aussi », a déclaré l'étudiant-rabbin Benjamin Russell devant 170 fidèles réunis dans l'église locale

La congrégation Beth Israel prépare les prières de Shabbat dans les locaux de l'église baptiste Northminster de Jackson, dans le Mississippi, le 16 janvier 2026. (JTA)
La congrégation Beth Israel prépare les prières de Shabbat dans les locaux de l'église baptiste Northminster de Jackson, dans le Mississippi, le 16 janvier 2026. (JTA)

JACKSON, Mississippi (JTA) — L’émotion était palpable entre les bancs, vendredi soir, pour le premier Shabbat de la congrégation Beth Israel depuis l’incendie criminel de sa synagogue, la semaine passée.

« Nous n’allons pas nous contenter de survivre, nous allons prospérer », a déclaré à la communauté le rabbin étudiant et leader spirituel de la congrégation, Benjamin Russell, drapé dans le seul tallit sauvé de la bibliothèque de la synagogue, là où l’incendiaire a mis le feu.

« Il y a de cela quelques jours, quelqu’un a voulu nous faire du mal, quelqu’un a voulu détruire ce que nous aimons, quelqu’un a voulu nous dire que nous n’avions pas notre place dans notre propre ville, que le fait d’être visiblement juif était dangereux, que le fait de l’être fièrement était risqué, que le fait d’aller à la synagogue était une provocation à la haine », a déclaré Russell. « Ils n’ont pas compris que nous ne sommes pas faits de bois, de papier ou d’étagères. Nous sommes faits de Torah, de mémoire, de communauté, d’un amour parient et de 3 000 années d’adversité »

Vendredi soir, près de 170 fidèles de Beth Israel se sont rendus à l’église baptiste Northminster de Jackson, prêtée pour l’occasion à la communauté temporairement chassée de sa synagogue.

Fondée en 1860, Beth Israel a toujours été la seule et unique synagogue de Jackson, la capitale du Mississippi. L’incendie criminel de la semaine passée, qui a détruit la bibliothèque de la synagogue et deux rouleaux de la Torah, n’était pas le premier incident de ce type. En 1967, le Ku Klux Klan avait fait exploser la synagogue avant de s’en prendre, quelques mois plus tard, au domicile du rabbin Perry Nussbaum, coupable à leurs yeux d’avoir plaidé en faveur des droits civiques et de la déségrégation.

En revenant sur les racines centenaires de la congrégation à Jackson, Russell a déclaré : « Décennie après décennie, nous prions, indépendamment des guerres, des crises économiques, des pandémies, des changements démographiques ou de l’antisémitisme et chaque fois, nous faisons plus que survivre, nous nous adaptons, nous nous reconstruisons, nous sommes là et c’est exactement ce que nous faisons et allons continuer à faire cette fois-ci encore. »

La congrégation Beth Israel à Jackson, dans le Mississippi, le 16 janvier 2026. (JTA)

Lors de cette cérémonie, il a été très peu fait allusion au suspect qui a avoué être à l’origine de cet incendie criminel, le dénommé Stephen Spencer Pittman, jeune riverain de 19 ans originaire de la banlieue de Jackson, qui a déclaré au FBI s’en être pris à Beth Israel parce que c’est une « synagogue de Satan ».

Plus tôt dans la journée de vendredi, c’est devant l’entrée calcinée de la synagogue qu’Abram Orlansky, qui vit à Jackson depuis toujours et se trouve être l’ex-président de la congrégation Beth Israel, a déclaré que la plupart des conversations au sein de la congrégation n’avaient pas tourné autour de Pittman.

« Si nous parlons de lui, nous faisons ce qu’il voulait, c’est-à-dire interrompre voire totalement détruire la vie juive à Jackson. Mais tout ce qu’il aura réussi à faire, c’est de la rendre plus dynamique encore », a déclaré Orlansky. « Tout ce qu’il a fait, c’est de réaffirmer le lien entre cette communauté juive et cette ville. »

Jeudi, un grand nombre de responsables religieux chrétiens et de représentants des autorités municipales de Jackson ont dit une prière pour la congrégation lors d’un service de prière dans toute la ville. Zach Shemper, président de la congrégation Beth Israel, a déclaré que plus de dix églises avaient proposé d’accueillir la synagogue pour Shabbat.

« Nous avons été persécutés pendant des milliers d’années : nous y avons survécu et là encore, nous survivrons », a affirmé Shemper devant la synagogue. « Tout ce que cette atrocité a fait, c’est de déplacer l’endroit où nous prions. »

Le soutien d’autres congrégations juives du Sud a été manifeste lors des offices.

Le président de la congrégation Beth Israel, Zach Shemper (à gauche), et l’étudiant rabbin, Benjamin Russell, devant le bâtiment de la synagogue le 16 janvier 2026. (JTA)

Le Temple B’Nai Israel, synagogue réformée de Hattiesburg, dans le Mississippi, a prêté à la communauté une Torah ainsi que 50 livres de prières et une synagogue de Memphis, dans le Tennessee, a envoyé 100 livres de prières.

L’oneg (NDLT : la collation) qui suit les prières a été offert par la synagogue Touro de La Nouvelle-Orléans, en Louisiane, qui a envoyé une hallah des rois aux pralines et noix de pécan, version juive du traditionnel gâteau de Mardi Gras.

Cette hallah des rois a été le clou de la soirée. Lorsque Shemper a évoqué le gâteau, à la fin des prières, les enfants ont applaudi, comme le reste de l’assistance.

Vendredi matin, Orlansky a montré une photo du gâteau sur son téléphone et a dit : « C’est la culture juive du sud », ajoutant qu’il existait à La Nouvelle-Orléans un magasin « Kosher Cajun ».

À Jackson, ville dépourvue d’établissements ou centres culturels explicitement juifs, Beth Israel est le cœur de la vie communautaire juive. (Le seul restaurant juif de la ville, Olde-Tyme Deli, a fermé en 2000 après 39 ans de bons et loyaux services.)

« Nous sommes peu nombreux dans les environs, ce qui explique que nous n’ayons nidelicatessen ni succursale du JCC au coin de la rue », a expliqué Russell. « Notre synagogue est l’endroit dans lequel nous nous retrouvons. »

La hallah des rois aux pralines et noix de pécan de la congrégation Beth Israel, le 16 janvier 2026. (JTA)

À plus ou moins 45 minutes de route de la synagogue se trouve Jacobs Camp, un camp d’été juif géré par l’Union of Reform Judaism.

Lors de la cérémonie, Sarah Thomas, première vice-présidente de la synagogue, a lu à voix haute un discours du rabbin Rick Jacobs, président de l’Union of Reform Judaism.

« Famille Beth Israel, comme nos ancêtres qui ont enduré la peste de la haine et trouvé la lumière, nous pensons à vous tous et savons qu’il y a beaucoup de lumière parmi vous », a déclaré Jacobs. « Nous prions pour que vous continuiez à vous délecter de la lumière de cette communauté, de la solidarité et de l’espoir pour des jours meilleurs. »

Faute d’infrastructures juives à Jackson, Russell a déclaré que c’était les fidèles « qui faisaient de chaque lieu, de par leur seule présence, un lieu juif. »

Selon Russell, certains lieux se sont mués en espaces juifs de substitution, à commencer par Myrtle Farms, une brasserie, et Thai Tasty, un restaurant situé à quelques pas de Beth Israel. Russell a déclaré que Thai Tasty était devenu si populaire auprès de ses fidèles qu’il devait désormais annoncer les absences de ses propriétaires, notamment pour leur voyage annuel en Thaïlande.

Rachel Myers et Abram Orlansky posent sur la bimah de la congrégation Beth Israel, le 16 janvier 2026. (JTA)

« Dans les communautés juives du Sud, il y a une certaine fierté car il arrive souvent que l’on soit le seul Juif de son lycée », a rappelé Russell. « Il y un certain charme dans cette résilience ou cette obstination, la même qui nous fait dire que nous serons là encore longtemps, que nous serons toujours là. »

Au lycée, s’est souvenu Orlansky, il y avait deux autres Juifs dans sa classe alors qu’aujourd’hui, ses deux enfants sont « les seuls Juifs de leur classe ». Ce qui fait de Beth Israel un vrai refuge, dit-il.

« J’ai cela de commun, avec mes enfants, de pouvoir venir dans ce bâtiment sans être le représentant du peuple juif auprès de notre entourage », ajoute Orlansky avant de souligner que le fait de représenter la communauté juive est à la fois un « honneur » et un « problème ».

« C’est un honneur de vivre dans un endroit comme celui-ci, où les gens vous posent des questions sur votre religion ou se tournent vers vous pour obtenir des réponses sur le judaïsme, mais cela peut être un problème. Le fait d’avoir un foyer dans lequel tout le monde est juif est un havre de paix », confie-t-il.

Thomas, qui est membre de la congrégation Beth Israel depuis toujours, explique qu’elle aussi était la seule élève juive de sa classe et que lorsqu’elle venait à la congrégation Beth Israel, le mercredi et le dimanche, elle y trouvait un « havre de paix ».

La bibliothèque de la congrégation Beth Israel, le 16 janvier 2026. (JTA)

« Nous y parlions de ce qui se passait en dehors et de la façon de réagir, en tant que juifs, à un monde, ou à une communauté, différents. Nous savions qu’ici, nous étions en sécurité », confie Thomas avant d’ajouter que la synagogue Beth Israel est l’« épicentre de la vie » des 140 familles de la communauté.

« Je voudrais que les gens comprennent une chose à propos des communautés juives du sud, surtout les petites communautés ou celles qui se trouvent à 150 km de la communauté la plus proche, c’est que tout ce qui concerne la vie juive se passe ici », poursuit Thomas.

Si le bâtiment est effectivement le point focal de la communauté, elle précise toutefois que « ce n’est pas le bâtiment qui fait notre communauté. »

« Notre communauté est composée de gens », explique Thomas. « Nous serions ailleurs, nous en ferions notre foyer ; c’est le fait d’être ensemble, nous tous, le peuple, qui fait de nous la maison des uns et des autres. »

Selon les propos recueillis par la Jewish Telegraphic Agency de Shari Rabin, professeure associée d’études juives et de religion à Oberlin College et auteure de « The Jewish South : An American History », publié en 2025, c’est un sentiment répandu dans les petites communautés juives de la région.

« Les synagogues sont des institutions très importantes pour ces petites communautés du Sud »,explique Rabin. « C’est le centre de la vie juive, et il est très important que les communautés juives aient une adresse officielle pour ancrer leur présence, dire qu’ils font partie du paysage, que d’autres Juifs peuvent les trouver à cet endroit. »

Mais selon Rabin, cette visibilité a aussi un côté obscur.

« Cela peut aussi faire de ces institutions une cible pour ceux qui sont viciés par une idéologie et décident de faire des Juifs leur cible », explique-t-elle.

Après l’incendie de samedi dernier, la première hypothèse des autorités de la synagogue s’est portée sur un dysfonctionnement, électrique ou autre.

Dégâts occasionnés par la fumée à une salle de classe de la congrégation Beth Israel, le 16 janvier 2025. (JTA)

L’antisémitisme a connu un fort regain dans tout le pays, mais dans de nombreux États du Sud, à commencer par le Mississippi, la tendance est moins accentuée. Entre 2022 et 2024, le nombre d’actes antisémites dans cet État est passé de 7 à 20, selon l’audit annuel antisémitisme de l’Anti-defamation League (ADL).

« Le fait de savoir que quelqu’un peut faire cela, au sein de votre propre communauté, a de quoi faire peur mais c’est aussi révélateur », estime Russell. « On se dit toujours, pas moi, pas moi, pas moi, pas nous, pas notre communauté. Ce que j’ai appris, et c’est le sens du message que je souhaite faire passer à tout le monde, c’est qu’on ne sait jamais. »

Le lendemain de l’incendie criminel, Rachel Myers, deuxième vice-présidente et codirectrice de l’école religieuse de Beth Israel, a tenu l’école du dimanche de la synagogue au Mississippi Children’s Museum, où elle travaille comme directrice des expositions. Elle a montré aux 14 enfants un diaporama des dégâts occasionnés à la synagogue et les a fait réfléchir aux moyens de la reconstruire. Selon elle, un des enfants a évoqué de vendre de la barbe à papa et un autre de « Faire une fresque avec tous les rabbins. »

« J’ai fait en sorte de me focaliser sur ce qui nous est arrivé, sur le fait que tous les adultes autour d’eux se donnaient du mal pour que la vie juive existe et que nous continuerions à perpétuer cette vie juive », souligne Myers.

Pour les adolescents de la synagogue, estime Myers, la principale question tourne autour du « pourquoi ».

Bien que Myers ait dit qu’elle n’avait pas encore préparé sa leçon pour les adolescents, elle a laissé entendre qu’elle commencerait par expliquer que « quand les gens sont mauvais et en colère, ils cherchent quelqu’un à blâmer, et dans ce cas, ce jeune a décidé de blâmer les Juifs. »

Celle qui fait partie de la congrégation depuis près de 20 ans assure n’avoir jamais connu d’antisémitisme à Jackson avant cela.

« Je sais qu’il y a un regain d’antisémitisme et de désinformation, surtout sur Internet », ajoute Myers. « Je sais qu’il y a des fous sur internet, je ne lis pas les commentaires, mais le fait que quelqu’un d’aussi déséquilibré ait délaissé internet pour nous faire du mal, vraiment — c’est surprenant. »

Russell se dit inquiet pour les adolescents de Jackson.

« Le plus important, c’est de surveiller nos enfants et nos adolescents, qui peuvent se radicaliser tellement vite, en ligne, via les réseaux sociaux et sur d’autres sites sur Internet », explique Russell avant d’ajouter : « Evidemment, il faut les surveiller, mais la solution, c’est de faire une pause, respirer un bon coup et s’aimer, même quand nous ne sommes pas d’accord. »

Benjamin Russell s’entretient avec des fidèles de l’église baptiste de Northminster, le 16 janvier 2026. (JTA)

Alors que la congrégation se mêlait autour de la Hallah des rois après le service, Joshua Wiener, membre de la congrégation Beth Israel depuis 1981, a déclaré que Russell et Shemper représentaient bien la communauté.

« Comme [Russell] l’a dit, l’antisémitisme existe depuis Pharaon, voire avant, mais il ne nous a pas touchés ici. Nous sommes simplement sous le choc suite à ce qui s’est passé, un peu soulagés que ce n’ait pas été pire et que ce ne soit pas un acte organisé », explique Wiener.

Pour lui, la population juive de Jackson est une « goutte d’eau » mais dotée d’une « présence et d’une influence sans commune mesure, ce qui lui vient de la chaleur qui règne au sein de la communauté ».

À la fin de son sermon, Russell a donné une instruction aux fidèles – certains visiblement émus.

« C’est le moment de dire, à voix haute, « Je suis juif et j’en suis fier, c’est ma communauté et je suis ici chez moi ».

« Je tiens à ce que les choses soient claires. Beth Israel est toujours là, la vie juive de Jackson est toujours là et nous aussi, car le contraire de la peur n’est pas le courage mais la présence », a ajouté Russell.

« Chaque fois que nous sommes ensemble, chaque fois que nous prions, chaque fois que nous apprenons à un enfant à lire l’aleph bet, chaque fois que nous nous drapons dans un tallit, chaque fois que nous célébrons une bat mitzvah ou que nous pleurons avec une famille, nous sommes en sécurité. Nous appartenons à un groupe, nous comptons pour quelqu’un et c’est ainsi que nous survivrons à tous les pharaons que l’Histoire produira. »

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