Une restauratrice honorée pour son soutien aux soldats sous les tirs du Hezbollah
Ora Hatan, dont la mère fut aussi distinguée en 2008, est restée à la frontière libanaise pour nourrir les soldats, même après la destruction du restaurant familial par une roquette
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SHTULA, Haute Galilée – Un dimanche d’avril en début d’après-midi, une série de détonations assourdissantes a retenti juste devant la maison d’Ora Hatan, dans son village perché sur les collines le long de la frontière entre Israël et le Liban.
Mais Hatan, 62 ans, était bien trop occupée pour y prêter attention.
Elle supervisait son neveu de 16 ans, Daniel, qui préparait des dizaines de schnitzel, tout en faisant dix mille autres choses à la fois : frire des aubergines, déballer une dizaine de sacs de courses, offrir du thé et des pâtisseries maison à un invité, et échanger avec une voisine venue la féliciter d’avoir été choisie parmi les douze personnes chargées d’allumer une torche lors de la 78e cérémonie de Yom HaAtsmaout à Jérusalem, le 21 avril dernier.
Hatan a raconté avoir reçu un appel de la députée Miri Regev, qui lui a annoncé qu’elle avait été choisie comme « symbole de détermination ». Cette reconnaissance a également été exprimée par le chef d’état-major de Tsahal, le lieutenant-général Eyal Zamir, qui s’est récemment rendu chez elle et a salué une « résilience qui a renforcé la nation tout entière ».
Tout au long de la guerre déclenchée le 8 octobre 2023, lorsque le groupe terroriste chiite libanais du Hezbollah, mandataire de l’Iran, ainsi que d’autres groupes libanais alliés ont commencé à tirer sur Israël pour afficher leur solidarité avec le groupe terroriste palestinien du Hamas qui venait, la veille, de perpétrer le pire pogrom de l’histoire du pays dans le sud, Ora Hatan n’a pas quitté son village. Et ce, alors même que le gouvernement évacuait Shtula ainsi que quelque 60 000 habitants de 32 localités du nord d’Israël.
Elle est également restée sur place pendant le dernier épisode du conflit, actuellement suspendu à la faveur d’un cessez-le-feu imposé par le président américain Donald Trump.
Réputée pour ses spécialités kurdes, Hatan a décidé en 2023 que si elle ne pouvait plus accueillir de visiteurs, elle pourrait au moins cuisiner pour les troupes israéliennes stationnées dans la région.
Et c’est ce qu’elle a fait, préparant des repas pour des centaines, voire des milliers de soldats. Elle a poursuivi son activité même après que des roquettes du Hezbollah ont détruit le restaurant familial en 2024.
Le jour de la visite du Times of Israel, Hatan préparait des schnitzels et des frites pour quelques soldats.
« D’habitude, je leur prépare des kubbeh, du poulet farci ou du poisson épicé, mais ils m’ont dit qu’ils n’avaient pas mangé de schnitzel depuis avant Pessah, alors je leur prépare des schnizels pour leur faire plaisir », m’a expliqué Ora Hatan.
Alors qu’elle évoquait la cérémonie à venir, Hatan s’activait dans une cuisine encombrée de provisions et d’ustensiles.
« C’est un honneur, mais c’est aussi un peu étrange, car le gouvernement ne nous aide pas dans le nord », a-t-elle déclaré. « S’ils veulent que nous restions ici, ils doivent nous soutenir. Je pense que nous vaincrons le Hezbollah, mais nous avons besoin que les gens reviennent. »
Elle s’exprimait la veille de l’annonce par Tsahal de la prise de contrôle du bastion du Hezbollah de Bint Jbeil, juste de l’autre côté de la frontière. À la suite du cessez-le-feu, l’armée a indiqué vendredi qu’un nombre limité de membres du Hezbollah y restait encore, après l’élimination de plus d’une centaine d’entre eux lors des combats menés ces dernières semaines.
Pendant que Hatan parlait au téléphone, son fils Yaïr, 12 ans, a accompagné le Times of Israel sur le balcon de la maison familiale, d’où l’on aperçoit des collines verdoyantes ainsi qu’Ayta ash-Shaab, un bastion du Hezbollah, situé à environ deux kilomètres de là, au Liban.
Le regard de Yaïr suivait un hélicoptère de Tsahal fendant le ciel et tirant des fusées éclairantes.
« Il lance des leurres pour empêcher qu’on lui tire dessus », a expliqué Yaïr au Times of Israel. « Je le sais grâce aux jeux auxquels je joue. »
Yaïr fait partie de la dizaine d’enfants restés à Shtula depuis le début de la guerre entre les États-Unis, Israël, la République islamique d’Iran et le Hezbollah, le 28 février. L’école est passée à l’enseignement à distance jusqu’au cessez-le-feu. Le deuxième fils de Hatan, Yonatan, étudie la chirurgie dentaire à Jérusalem.
Une communauté presque déserte
Près de 60 % des quelque 300 habitants de Shtula étaient revenus après le cessez-le-feu avec le Hezbollah en novembre 2024. Depuis la reprise du conflit avec l’Iran le 28 février, il ne reste plus qu’entre 60 et 90 personnes.
Des vaches erraient le long de la route sinueuse menant au village, tandis que les fleurs printanières s’épanouissaient dans les serres. Mais les rues de Shtula semblaient désertes, et environ une maison sur deux portait les traces des destructions causées par la guerre.
Des barrages routiers bloquent l’accès au village, redevenu une zone militaire fermée. Le seul signe d’encouragement est venu d’un véhicule transportant des soldats, qui est passé devant la maison d’Ora en criant : « Ora, tu es une championne ! »
Le flambeau passe de mère en fille
La mère de Hatan, Sarah Hatan, Juive kurde, faisait partie des fondateurs de Shtula en 1969. Elle a élevé 14 enfants, gardé le bétail et fabriqué ses propres produits laitiers.
Mère et fille ont ouvert Hemdat HaGalil, un restaurant et une maison d’hôtes, en 1995. Elles ont été reconnues comme des pionnières du tourisme en Galilée occidentale et ont reçu le Prix du Premier ministre pour l’entrepreneuriat.
Sarah a elle aussi cuisiné pour les soldats au fil des ans. Hatan nous confie avoir préparé des repas pour des soldats dont les parents avaient goûté à la cuisine de sa mère lorsqu’ils étaient eux-mêmes sous les drapeaux.
« J’aurais préféré cuisiner pour leurs fils lors de leur mariage, plutôt que pendant leur service militaire », dit Hatan mélancolique.
À l’âge de 74 ans, Sarah a allumé une torche lors de la cérémonie du 60e Yom HaAtsmaout d’Israël en 2008.
Lorsque la guerre a éclaté en 2023, Hatan, qui avait entrepris la construction d’un nouveau restaurant et d’une maison d’hôtes, a décidé de rester sur place malgré les dangers. Elle dit avoir en tête les mots de sa mère, lui rappelant que leur famille n’avait pas quitté le Kurdistan pour s’installer en Israël et redevenir des réfugiés.
En tant que restauratrice, Hatan participait à Ozrot HaGalil (Trésors de Galilée), une initiative à but non lucratif lancée en 2013 par l’entrepreneuse Raya Strauss Ben-Dror pour développer le tourisme dans la région.
Mais la guerre a durement frappé le nord du pays. Les commerces et les infrastructures de dizaines de localités ont été endommagés, et une industrie touristique autrefois florissante a été largement anéantie.
Une porte-parole de Ozrot HaGalil explique que, lorsque Ben-Dror a appris les difficultés financières de Hatan, elle a décidé de lui venir en aide.
C’était peu après la signature d’un cessez-le-feu temporaire en novembre 2024, alors que les habitants commençaient à revenir. Les chambres d’hôtes et le café près de la frontière avaient rouvert, laissant entrevoir un début de reprise.
Les visiteurs et les résidents se sentaient rassurés par la présence de troupes de Tsahal déployées en plusieurs points stratégiques de l’autre côté de la frontière, afin d’empêcher le Hezbollah de rétablir une présence militaire dans la zone.
Mais ce calme n’a pas duré.
Peu avant la reprise des hostilités en février, une équipe de Treasures of the Galilee s’est rendue chez Hatan pour lui fournir des conseils professionnels en vue d’ouvrir un nouveau restaurant à domicile.
Hatan explique avoir contracté un emprunt pour financer le restaurant et la maison d’hôtes. Elle venait tout juste de commencer les travaux lorsque les tirs du Hezbollah ont repris.
Lorsqu’on a demandé à Yair pourquoi il pensait que sa mère allait avoir l’honneur d’allumer la torche, il a répondu : « Je ne me demande pas pourquoi elle a été choisie, je me demande pourquoi elle n’aurait pas été choisie ! Elle n’a jamais quitté Shtula. Nous n’abandonnons pas notre maison. »
Un abri anti-bombes se trouve juste à côté de leur maison, à l’entrée du village. Hatan affirme n’avoir réellement eu peur qu’une seule fois : lorsque son restaurant a été frappé par une roquette du Hezbollah, à quelques maisons de là.
« J’ai eu peur uniquement parce que je craignais que la bonbonne de gaz n’explose », a-t-elle déclaré.
Livraison de plats faits maison au Liban
Un peu plus tard, Gilad, un soldat ayant demandé à n’être identifié que par son prénom, s’est arrêté chez Hatan pour récupérer de la matbucha maison, une préparation épicée à base de tomates, destinée à un barbecue organisé ce soir-là par certains soldats.
« Dès notre arrivée, elle nous a traités comme ses enfants », a déclaré Gilad. « Cela nous touche profondément. » Il a ajouté que Hatan méritait d’allumer la torche pour tout ce qu’elle avait accompli.
Le soldat lui a également rapporté plusieurs plats qu’elle avait utilisés pour cuisiner en grande quantité, avant de distribuer les repas aux soldats stationnés dans le sud du Liban. À la place des rations militaires, ils ont ainsi pu partager un dîner maison le vendredi soir.
« On pourrait dire que c’était un peu comme Wolt », a plaisanté Gilad.
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