Depuis le 7 octobre, Berlin a discrètement naturalisé des otages et leurs proches
Avec plusieurs de ses ressortissants séquestrés à Gaza, l'Allemagne joue un rôle important en faveur des otages et s'estime responsable de leur retour sain et sauf de Gaza
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Le 7 octobre 2023, les adolescents Yagil et Or Yaakov sont enlevés chez eux, à Nir Oz, en même temps que leur père, Yair. Dans le chaos qui s’en suit, leur oncle, Ziv Gome, se lance dans une initiative destinée, selon les proches, à augmenter les chances de les sauver, à savoir, obtenir la nationalité allemande pour les garçons.
« Ma sœur m’a demandé de m’en charger », explique Gome en parlant de la mère des garçons. « Je n’étais guère favorable à l’idée d’une nationalité européenne, mais quand elle me l’a demandé, je l’ai fait. »
L’idée de demander la nationalité allemande repose sur l’existence d’une arrière-grand-mère allemande rescapée d’un camp de concentration nazi – et qui, en vertu de la loi allemande, avait droit au rétablissement de sa nationalité et à sa transmission à ses descendants.
La famille ne savait pas dans quelle mesure cela pourrait fonctionner mais elle voulait tout tenter.
« Personne n’est là pour vous aider et vous dire ce qu’il faut faire – vous faites simplement ce que vous pouvez », poursuit Gome.
Dans des circonstances normales, l’obtention de la nationalité allemande est un processus long et compliqué qui prend en moyenne deux ans et demi. Dans ce cas là, c’est en l’espace de deux semaines que Yagil et Or, âgés de 12 et 16 ans au moment de leur enlèvement, ont obtenu la nationalité.
Lorsque les garçons ont été libérés, à la faveur d’un cessez-le-feu fin novembre 2023, « leur passeport allemand les attendait », précise leur oncle.
« L’humanité dont a fait preuve l’ambassade d’Allemagne… Nous ne nous y attendions pas », dit-il avec émotion.
Les garçons Yaakov ont, à l’instar d’autres otages et leurs proches, discrètement obtenu la nationalité allemande dans les semaines qui ont suivi le pogrom – dans le cadre d’un effort peu médiatisé mais intensif de la part de Berlin pour aider les Israéliens à obtenir la nationalité.
Coordonné en grande partie par l’ambassade d’Allemagne à Tel Aviv, le processus s’est déroulé dans la plus grande discrétion, sans publicité ni grandes déclarations politiques. Pour les personnes concernées, ce fut une bouée de sauvetage bien réelle dans un océan d’incertitudes et de chagrin.
Quelques heures après le début du pogrom commis par le Hamas le 7 octobre, l’ambassade d’Allemagne à Tel Aviv dit avoir commencé à recevoir des appels désespérés d’Israéliens et d’Allemands qui pensaient que leurs proches avaient été enlevés à Gaza.
Selon l’ambassade, sur les 251 otages enlevés à Gaza ce jour-là, une vingtaine étaient des ressortissants allemands ou des membres de familles d’origine allemande éligibles à la nationalité.
« Personne n’est devenu allemand par faveur ou pitié », explique au Times of Israel, depuis son bureau de Tel Aviv, l’ambassadeur d’Allemagne en Israël, Steffen Seibert. « Il y a des exigences absolument impératives. »
Mais une fois réglées les questions de droit, les autorités allemandes ont, de l’avis général, agi très rapidement.
Dalja Gimpel, avocate israélo-allemande spécialisée dans l’immigration et installée à Tel Aviv, a aidé une famille d’otages à obtenir la nationalité allemande. Elle tient à souligner à quel point les choses se sont passées de façon exceptionnelle.
« Les autorités allemandes se sont immédiatement mobilisées. Elles savaient exactement ce qui était en jeu », explique-t-elle. « On a ajouté [mes clients] à la liste du centre de crise du ministère allemand des Affaires étrangères et traités comme des Allemands. »
Certains ont obtenu la nationalité grâce à une récente réforme qui a grandement assoupli les conditions. Jusqu’en 2021, pour les descendants de victimes de la Shoah, la nationalité allemande n’était envisageable que pour ceux dont les parents, grands-parents ou arrière-grands-parents avaient été déchus de leur nationalité par le régime nazi. Mais cette année-là, l’Allemagne a décidé d’inclure les descendants de certaines victimes juives des persécutions nazies qui n’avaient jamais eu la nationalité, comme par exemple les Juifs polonais qui vivaient en Allemagne avant 1933 et ont dû partir à cause de leur judéité.
« Il y a tant de personnes, en Israël, dont les ascendants sont des survivants ou des victimes de la Shoah, nés dans ce qui était autrefois le Reich allemand », explique l’ambassadeur en ajoutant que le nombre élevé de ressortissants allemands ou de leurs descendants, parmi les otages, relève en partie d’une question géographique.
« Les kibboutzim de la zone frontalière de Gaza étaient en grande partie ashkénazes – très ‘Yekke’ », précise-t-il en utilisant le terme d’argot qui désigne les Juifs germanophones. « Ceci explique que tant d’otages soient plus ou moins d’origine allemande. Si cela avait eu lieu à Dimona, il y aurait eu beaucoup d’otages d’origine nord-africaine. »
Parfois, les otages n’étaient pas directement des ressortissants allemands, mais des membres de leur famille l’étaient, ce qui a suffi pour que l’ambassade prenne fait et cause pour eux en tant que proches d’un ressortissant allemand.
« Ils étaient dans nos pensées, notre cœur et sur nos listes », poursuit Seibert.
C’est le cas de Tsahi Idan, enlevé chez lui à l’intérieur du kibboutz Nahal Oz et assassiné en captivité.
« Tsahi n’était pas allemand, mais il était marié à une Allemande », précise Seibert. « Nous nous sentons très proches de sa famille : nous avons espéré, espéré… mais il a été tué. »
Selon l’ambassade, sept des 50 otages encore à Gaza ont la nationalité allemande: Alon Ohel, Gali et Ziv Berman, Itay Chen, Rom Braslavski, Tamir Adar et Tamir Nimrodi. On pense qu’Adar, Nimrodi et Chen, par ailleurs ressortissant américain, sont morts, mais que les autres sont toujours en vie.
Seibert explique que l’Allemagne considère ces sept personnes comme relevant de sa compétence, même s’ils ne vivaient pas en Allemagne. « Peu importe que vous viviez à Rehovot ou Düsseldorf », poursuit-il. « Si vous êtes ressortissant allemand, alors je suis votre ambassadeur. Et ceci est votre ambassade. Et Berlin, votre gouvernement. Et nous ferons tout ce que nous pouvons pour vous libérer. »
L’ambassade d’Allemagne estime qu’au plus fort de la guerre, une trentaine d’otages de nationalité allemande ont été séquestrés à Gaza. On estime à 14 le nombre d’otages de nationalité allemande libérés à la faveur du premier cessez-le-feu, en novembre 2023. D’autres ont été libérés lors d’accords ultérieurs ou ont été tués en captivité, leur dépouille rapatriée par des soldats.
Enlevée à Nir Oz et séquestrée durant 482 jours à Gaza, Arbel Yehoud a reçu son passeport allemand à sa libération, à la faveur du cessez-le-feu de février dernier. Quatre de ses nièces et neveux, dont le père, Dolev, a été assassiné le 7 octobre, sont eux aussi devenus des ressortissants allemands.
Yair Yaakov, le père de Yigal et Or, a lui aussi été tué en captivité. Il n’avait pas la nationalité allemande, ce qui n’a pas empêché l’ambassade de se sentir concernée par la situation de ce père d’enfants allemands. Son corps a été rapatrié en juin dernier par des soldats.
Oded Lifshitz a, lui, été enlevé à Nir Oz le 7 octobre, en même temps que sa femme, Yocheved, libérée deux semaines plus tard. Il a été assassiné en captivité et son corps a été renvoyé en Israël dans le cadre de l’accord de cessez-le-feu de février dernier. Il n’aura jamais su que lui, ses enfants et petits-enfants avaient obtenu la nationalité allemande, et encore moins que l’ambassadeur allemand avait prononcé son éloge funèbre en hébreu, rien de moins.
Des droits et des obligations
Au-delà du passeport, le petit-fils de Lifshitz, Daniel, explique que la nationalité allemande conférée à son grand-père leur a donné accès à d’autres autorités et d’autres médias, ce qui leur a permis d’ouvrir un nouveau front diplomatique. En tant que ressortissants allemands, ils n’étaient plus dans une situation où ils demandaient de l’aide : ils sollicitaient des autorités influentes tenues de leur venir en aide.
« Cela nous a ouvert les portes du gouvernement allemand, du Conseil européen et d’autres acteurs internationaux qui ont de l’influence sur le Hamas et aussi sur le gouvernement israélien », explique Lifshitz.
Plusieurs ministres allemands se sont rendus en Israël depuis le 7 octobre, pour se rendre auprès de familles d’otages allemands.
Selon l’ambassade d’Allemagne à Tel Aviv, là où la réunion a eu lieu, vendredi dernier, le ministre allemand des Affaires étrangères, Johann Wadephul, a rencontré les familles des sept otages israélo-allemands détenus par le Hamas à Gaza.
Selon le Forum des otages et des familles de disparus, Wadephul a réaffirmé « l’engagement de l’Allemagne à faire libérer tous les otages », y compris les otages allemands.
Hostage families with German citizenship met with the German Foreign Minister @AussenMinDE at the German Embassy.
Foreign Minister Johann Wadephul stated Germany’s commitment to the release of all hostages, decoupled and a pre requisite from the Palestinian state issue.
Photo… pic.twitter.com/bQwBSOTpCX
— Bring Them Home Now (@bringhomenow) August 1, 2025
Depuis le début de la guerre, les proches d’otages de nationalité américaine, argentine, française, russe ouautre ont eux aussi tenté de tirer parti de ces relations pour obtenir la libération de leurs proches.
Cela a pu se faire sous forme de campagnes de sensibilisation, mais les familles ont également contacté ces gouvernements pour faire pression sur le Premier ministre Benjamin Netanyahu afin qu’il accepte un cessez-le-feu et un accord en vue de la libération des otages, quitte parfois à totalement contourner Jérusalem.
Peu après les enlèvements du 7 octobre, des proches d’otages allemands se sont ainsi rendus en délégation à Berlin, où ils se sont entretenus avec des ministres et d’autres autorités pour évoquer les initiatives en vue de faire libérer leurs proches. Sr le plan symbolique, une « Place des Otages » a été aménagée dans le centre-ville, non loin du lieu-même où les Nazis brûlaient les livres juifs.
Au cours de ce voyage, Lifshitz a eu l¡occasion de rencontrer Gerhard Conrad, l’expert du renseignement allemand qui a contribué à négocier avec le Hamas et le Hezbollah des échanges de prisonniers avec Israël, notamment l’accord concernant Gilad Shalit.
C’est d’ailleurs l’expérience passée de l’Allemagne dans des négociations avec des organisations telles que le Hamas ou le Hezbollah qui a façonné son approche diplomatique de l’actuelle crise des otages. Selon une source proche des milieux diplomatiques, les autorités allemandes ont eu de nombreux contacts avec le Qatar et la Turquie, par la voie diplomatique, dans le but de faire avancer les négociations.
« Nous parlons constamment avec le Qatar, la Turquie, l’Égypte, les États-Unis, Israël – tous ceux qui sont impliqués dans les négociations », résume Siebert. « Notre exigence est on ne peut plus claire : tout faire pour les ramener chez eux. »
En sa qualité de première économie d’Europe et troisième du monde, l’Allemagne exerce une influence diplomatique considérable, que ce soit du fait de son poids économique ou de son rôle de leader au sein de l’Union européenne.
Le Qatar investit fortement en Allemagne, ce qui contribue à renforcer la position politique de l’émirat dans la sphère occidentale et donne à Berlin un accès privilégié à l’un des principaux acteurs des négociations sur la question des otages.
La source explique au Times of Israel que l’Allemagne n’a certes pas l’influence des États-Unis dans ces négociations mais que sa relation privilégiée avec le Qatar est importante et incite Doha à aider Berlin à faire libérer les otages.
Lifshitz rend hommage à l’activisme diplomatique de l’Allemagne et à Seibert, en lequel il voit un défenseur infatigable.
« Dans le monde, c’est le plus influent diplomate à soutenir les otages – un véritable espoir. Si je pouvais lui donner le contrôle des négociations, je le ferais », ajoute-t-il.
Toutefois, il regrette l’absence de l’Allemagne à la table des négociations directes. « C’est dommage qu’ils ne soient pas à la table des négociations. Le Qatar, l’Égypte et les États-Unis mènent les pourparlers, mais pas l’Allemagne », poursuit-il, « une combinaison germano-turque ferait sans doute mieux. »
Quelle que soit son influence réelle, l’Allemagne ne peut pas à elle seule obtenir la libération des otages, faute d’influence directe sur le Hamas, que les États-Unis et d’autres pays ont. Preuve en est qu’en début d’année, le Hamas a libéré l’otage israélo-américain Edan Alexander en guise de geste envers le président Donald Trump, comme il l’a fait avec les otages russes et le président russe Vladimir Poutine.
« Seuls les Américains peuvent faire une chose pareille, parce qu’ils sont les seuls à avoir quelque chose à offrir au Hamas – leur influence unique sur le gouvernement israélien. C’est particulièrement vrai avec cette présidence Trump », explique Siebert. « Notre influence n’est pas comparable à celle de Washington. »
Assurance-vie
Au-delà des demandes de nationalité allemande déposées par les familles d’otages, la population israélienne dans son ensemble s’est intéressée de près aux conditions d’octrroi de la nationalité allemande.
Spécialiste de la naturalisation allemande depuis plus de 15 ans, en particulier en faveur des descendants de victimes juives des persécutions nazies, Gimpel témoigne que la demande a explosé, ces dernières années, en raison de la crise induite par la refonte du système judiciaire, en 2023, et des événements du 7 octobre.
« Encore aujourd’hui, on enregistre des pics de demande lorsqu’il y a une guerre ou des troubles sociaux », précise-t-elle. Son bureau a traité près de 4 000 demandes depuis 2021 et il existe une liste d’attente.
Selon Gimpel, les motivations sont diverses. « Certains cherchent une reconnaissance, un symbole. D’autres veulent les avantages que cela procure en termes de libre-circulation. Mais ces douze derniers mois, c’est surtout l’idée que cet autre passeport offre davantage que de meilleures conditions de mobilité – un gage de sécurité, une forme de réconfort émotionnel, une sorte de police d’assurance-vie », poursuit-elle.
Cette augmentation de la demande a entraîné des prises de conscience parfois difficiles à gérer sur le plan émotionnel. Il y a en effet une certaine ironie dans le fait que les descendants des survivants de la Shoah qui ont fui l’Allemagne ou en ont été expulsés se tournent vers Berlin en quête de protection.
Certains y voient une forme de justice voire de réparation historique. Pour d’autres, c’est un douloureux rappel que l’État pourtant créé pour garantir la sécurité des Juifs n’a pas tenu ses promesses et que ses ressortissants sont, une fois de plus, tenus de chercher refuge ailleurs, à l’étranger.
« J’aurais pu obtenir pour mon grand-père n’importe quelle nationalité », assure Lifshitz. « Pour nous qui sommes des descendants de survivants, cela donne le sentiment de boucler la boucle. »
Au milieu de tout cela, le travail de Seibert a évolué et sa position de défenseur des Allemands en proie à un traumatisme international a momentanément pris le pas sur ses fonctions de représentant de Berlin en Israël.
Dans les mois qui ont suivi le 7 octobre, il a pris l’habitude de se rendre aux rassemblements en faveur des otages, en particulier aux veillées organisées chaque semaine sur la Place des Otages de Tel Aviv, ce qui lui a permis de nouer des relations avec les familles des ressortissants allemands séquestrés à Gaza.
« J’ai le plus grand respect et la plus grande affection pour eux », confie Seibert à propos des familles d’otages. « Ce sont des personnes vraiment uniques. »
Mais le conflit actuel et l’impasse dans laquelle se trouvent les pourparlers en vue d’un cessez-le-feu pèsent lourd dans l’équation.
« C’est exaspérant, le temps que cela prend, alors que ces gens ont tout sauf du temps devant eux », déplore-t-il.
Ces tout derniers jours, cette idée a été répétée à l’envi depuis la diffusion d’images de Rom Braslavski, l’un des sept otages allemands, émacié et manifestement en mauvaise santé, et d’Evyatar David, lui aussi d’une extrême maigreur, en train de creuser ce qu’il présente comme sa propre tombe.
Re: the pictures of Evyatar David and Rom Braslavski – to get them and the other hostages out alive must be everybody’s absolute priority. And as for their despicable Hamas captors: they are a disgrace to their people and their religion.
— Steffen Seibert (@GerAmbTLV) August 1, 2025
Dimanche, le chancelier allemand Friedrich Merz s’est dit « consterné par ces images ».
Merz, qui s’est prononcé contre la politique israélienne à Gaza, accusée d’être responsable d’une quasi-famine, a ajouté qu’il n’y avait « pas d’alternative à un cessez-le-feu » pour obtenir la libération des otages, un sentiment que partage Seibert.
« Bien sûr, le Hamas aurait dû les libérer sans condition il y a longtemps – et pourrait encore le faire aujourd’hui, mais les dirigeants militaires du Hamas sont des terroristes fanatiques et des meurtriers, ce qui laisse comme seule et unique issue pratique la fin de la guerre », conclut-il. « C’est la seule façon de faire libérer les otages et de mettre fin aux morts et souffrances des civils de Gaza. C’est évident pour tout le monde. »
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