Face aux images de Gaza, des rabbins américains débattent de la moralité de la guerre
Les institutions juives sont sommées de se prononcer sur la guerre, le clergé demande à Israël, en employant un vocabulaire moral juif, d'alléger les souffrances à Gaza
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JTA — Alors que les images d’enfants – avérées ou utilisées à tort – souffrant de malnutrition à Gaza continuent de circuler et que la protestation internationale s’amplifie, plusieurs rabbins américains ont pris la parole depuis leur chaire samedi dernier, jour du Shabbat, pour dénoncer la crise humanitaire. Certains l’ont fait avec tristesse, d’autres avec un sentiment d’urgence morale et beaucoup ont estimé que le silence n’était plus tenable.
Ces sermons ont été prononcés alors que les institutions juives sont soumises à une pression croissante pour qu’elles tiennent compte des conséquences de la guerre menée par Israël contre le groupe terroriste palestinien du Hamas, qui dure depuis près de deux ans, sur les civils gazaouis. Ces derniers jours, plus d’un millier de rabbins du monde entier et de tous les courants du judaïsme ont signé une lettre ouverte demandant à Israël de « cesser d’utiliser la famine comme une arme de guerre ».
L’Union pour le judaïsme réformé (UJR) a publié une déclaration dans laquelle elle affirme que « la situation est grave, voire mortelle », et qu’Israël porte une part de responsabilité même si le Hamas en est le principal responsable.
« La première réaction morale doit venir du fond du cœur, face à une tragédie humaine d’une telle ampleur », indique le communiqué. Au sein du mouvement massorti (conservateur), l’Assemblée rabbinique a invoqué les valeurs juives pour appeler le gouvernement israélien à soulager les souffrances à Gaza.
Malgré ces déclarations publiques, dans de nombreuses congrégations, le sujet d’Israël et de Gaza reste complexe, compte tenu du traumatisme encore vif des atrocités commises par le Hamas le 7 octobre 2023 et des 50 otages qui sont toujours aux mains des groupes terroristes de Gaza. Certains rabbins se sont demandé s’ils devaient s’exprimer publiquement et, le cas échéant, comment le faire. D’autres ont renforcé le rôle de la chaire comme espace de débat moral et de critique prophétique.
« Ce n’est pas le judaïsme que nous voulons léguer à nos enfants de 12 ans », a déclaré la rabbin Sarah Reines lors de son sermon du vendredi soir au Temple Emanu-El, une synagogue du mouvement réformé de Manhattan, en référence au récit de la Torah dans lequel Moïse ordonne le massacre des hommes, des femmes et des enfants madianites, une guerre sanctionnée par Dieu.
Si Reines n’a pas explicitement mentionné la situation à Gaza, elle a indéniablement été confrontée au poids moral de la guerre. S’appuyant sur la paracha de la semaine – portion hebdomadaire de la Torah -, elle a utilisé l’image de la guerre contre les Madianites pour examiner la conduite éthique de la guerre à travers le prisme de la tradition juive. Citant Maïmonide, elle a souligné l’importance de la retenue, de la protection des civils et de la libération des captifs, des principes qu’elle a qualifiés de « priorités en temps de guerre » ancrées dans les valeurs juives.
« Sommes-nous en train de protéger la vie, ou bien de nous endurcir face à elle ? », a-t-elle demandé.
Reines fait partie des nombreux rabbins qui considèrent le moment présent comme un test pour l’éthique juive, non seulement en ce qui concerne les actions d’Israël, mais aussi la manière dont les Juifs du monde entier choisissent d’y réagir.
À Gloucester, dans le Massachusetts, la rabbin Naomi Gurt Lind s’est confrontée au commandement de la Torah « d’expulser » les habitants de la Terre, un concept qu’elle jugeait moralement troublant eu égard à la guerre qui sévit actuellement à Gaza.
Récemment ordonnée rabbin au Temple Ahavat Achim, une synagogue massorti, Gurt Lind s’est penchée sur l’étymologie du mot « yarash », qui signifie à la fois « déposséder » et « hériter », et a étudié les similitudes entre les expériences de déplacement des Juifs et des Palestiniens. Se définissant comme « sioniste jusqu’au bout des ongles », elle a confirmé le lien des deux peuples avec la Terre, tout en condamnant les actions du Hamas ainsi que l’utilisation de la famine comme tactique de guerre.
Tous les rabbins n’ont pas la même idéologie, mais ils ont en commun leur volonté de faire valoir le vocabulaire moral juif dans un moment de désespoir.
À la Judaism That Stands for All (SAJ), une synagogue du mouvement reconstructionniste située dans l’Upper West Side, à Manhattan, la rabbin Lauren Grabelle Herrmann a prononcé un sermon qui, comme elle l’a reconnu elle-même lorsqu’elle l’a publié sur Facebook le lendemain, risquait de choquer certaines personnes. « Je me tiens ici devant vous, le cœur brisé », a-t-elle déclaré.
« Le cœur brisé par ce dont je suis témoin… et profondément troublée par les réactions que je constate au sein de la communauté juive dans son ensemble. »
Herrmann, qui se décrit elle-même comme une sioniste progressiste, a organisé son sermon autour de trois réponses juives courantes à la crise humanitaire : le déni (« Ils inventent tout »), la déviation (« C’est la faute du Hamas ») et le relativisme moral (« C’est normal en temps de guerre »). Elle a contesté chacune de ces réponses, en fondant sa critique sur la techouva, la pratique juive de la repentance.
« Israël n’est peut-être pas responsable de l’ensemble du problème systémique », a-t-elle déclaré.
« Mais il est responsable de son rôle dans la tragédie qui se déroule actuellement. »
À Santa Fe, au Nouveau-Mexique, le rabbin Neil Amswych, de la synagogue Beth Shalom, a délivré un message introspectif et tourmenté. Il a non seulement abordé les actions d’Israël, mais aussi le rôle même du rabbin en tant que voix morale publique.
« Pourquoi certaines personnes ont-elles besoin que je leur dise ce qu’elles pensent d’Israël ? », a-t-il demandé.
« Pourquoi ne peuvent-elles pas le faire elles-mêmes ? »
Après un long cheminement intérieur douloureux, Amswych a fini par signer la récente lettre rabbinique qui exhortait Israël à changer de cap. Il a rejeté la politique spectaculaire et la culture des déclarations « manichéennes ».
« Chaque déclaration publique que je fais sans nuance rapproche de la synagogue certaines personnes qui sont d’accord avec moi et éloigne celles qui ne le sont pas », a-t-il déclaré.
« Chaque déclaration publique non nuancée coûte à la communauté qui s’efforce d’être véritablement diversifiée. »
Même dans les sermons qui n’ont pas du tout abordé le sujet de Gaza, il était évident que le moment était grave.
À Los Angeles, la rabbin Hannah Jensen, qui aide à diriger Ikar, une synagogue du mouvement réformé, a invoqué les trois semaines de deuil traditionnelles du calendrier hébraïque et les a repensées comme une période prolongée de deuil civique pour sa ville. Faisant référence aux incendies dévastateurs survenus en janvier et aux raids massifs de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE) ces dernières semaines, elle a établi un parallèle direct avec les lamentations anciennes pour Jérusalem.
« La ville autrefois si peuplée est désormais déserte », a-t-elle déclaré, citant le Livre des Lamentations.
« Les images semblent tellement réelles en ce moment dans la ville. »
Si le sermon de Jensen a porté principalement sur les déplacements et les traumatismes à Los Angeles, il a également mis en évidence un impératif universel face à la crise. « Notre chagrin ne peut pas être toute l’histoire », a-t-elle déclaré.
« Il doit nous pousser à agir. »
L’action était également au cœur du sermon prononcé par le rabbin Adam Louis-Klein à la synagogue massorti Kehillat Beth Israel, à Ottawa. Il a replacé la guerre et ses répercussions mondiales dans le contexte plus large de l’histoire juive, établissant des liens entre le massacre de Hébron en 1929, l’antisémitisme contemporain sur les campus et les préjugés des médias.
Sans aborder directement la crise humanitaire à Gaza, il a déclaré que la vague actuelle de critiques à l’encontre d’Israël était le résultat d’une distorsion de la vérité par l’antisémitisme. Il a appelé les Juifs à aller au-delà de la lutte contre l’antisémitisme, assurant qu’ils ne pourraient s’affirmer dans le monde et échapper à ce qu’il a qualifié de « piège de la défense perpétuelle » qu’en s’engageant dans la connaissance et l’identité juives.
« Nous ne sommes pas des survivalistes », a-t-il déclaré.
« Nous ne nous battons pas seulement pour survivre. Notre survie aujourd’hui est désormais liée à celle de la vérité elle-même, dans un monde où elle est à nouveau assiégée. »
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