L’Espagne continue d’annuler ses contrats d’armement ; le commerce de la défense avec l’UE pourrait être sauvé
La position de Madrid est probablement due à des raisons de politique interne, selon les experts ; le reste de l'OTAN ne devrait pas se priver d'un fournisseur d'armes de premier plan alors qu'il cherche à se positionner face à la Russie
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Le 10 octobre 2023, dans le cadre d’un contrat d’une valeur de 700 millions d’euros, le gouvernement espagnol avait approuvé un accord portant sur l’achat de 12 systèmes de lance-roquettes multiples de la société de défense israélienne Elbit Systems.
Ces systèmes, connus localement sous le nom de SILAM, devaient être construits par un consortium espagnol et étaient destinés à remplacer le réseau de lance-roquettes Teruel, datant de la guerre froide, mis hors service par Madrid plus d’une décennie auparavant.
Une décision qui n’a alors guère attiré l’attention en Israël. Quelques jours plus tôt, des milliers de terroristes dirigés par le Hamas avaient en effet franchi la frontière de Gaza, massacrant plus de 1 200 personnes et prenant plus de 250 autres en otage. Le pays, encore sous le choc de cette attaque sans précédent, tentait de saisir l’ampleur du carnage, envisageant aussi la guerre inévitable qui se profilait à Gaza en guise de représailles.
C’est cette même guerre qui, moins de deux ans plus tard, conduirait l’Espagne à annuler le contrat. Contrairement à l’accord – largement ignoré – passé par Madrid en 2023, cette première initiative d’un membre de l’OTAN visant à mettre en place un embargo général sur les armes à destination de l’État juif est suivie de près à Jérusalem. Elle pourrait en effet annoncer un souhait accru de l’Europe de s’opposer à Israël sur les plans diplomatique et économique.
« Même si l’accent n’est, pour le moment, pas encore mis sur les industries de défense, la pression monte sur la scène internationale », a déclaré Pnina Sharvit Baruch, chercheuse senior associée à l’Institut des études de sécurité nationale (INSS), au Times of Israel. « La situation se dégrade déjà… C’est juste un exemple parmi d’autres. »
D’après le quotidien économique israélien Globes, le contrat annulé aurait représenté 150 millions d’euros pour Elbit, soit une fraction infime de l’activité globale de l’entreprise, dont le carnet de commandes annonçait un montant de 22,6 milliards de dollars en 2024. Elbit a refusé de répondre à nos demandes de commentaires.
Même si ces décisions ne portent pas un coup dur au secteur de la défense israélien dans son ensemble, les annulations espagnoles se sont rapidement multipliées : un contrat distinct de 285 millions d’euros avec Rafael Advanced Defense Systems a été annulé en juin, suivi d’un autre d’une valeur de 207 millions de dollars le mois dernier.
Ces annulations sont intervenues au lendemain de l’annonce, par le Premier ministre Pedro Sanchez, de la mise en place d’un embargo sur les armes et d’une interdiction partielle des importations, accusant Israël de commettre, ce qu’il appelle depuis et à l’instar de tous les détracteurs d’Israël, un « génocide » à Gaza. Les sanctions interdisent également toute expédition d’armes à destination d’Israël depuis les ports et l’espace aérien espagnols, bloquent les importations en provenance des implantations de Cisjordanie, et restreignent l’entrée sur le territoire espagnol des individus accusés d’être impliqués dans la guerre.
L’Espagne a été l’un des pays européens les plus virulents dans ses critiques à l’égard d’Israël. Mais désormais, alors que la guerre semble ne pas vouloir finir, certains craignent que ses actions ne présagent une prochaine rupture avec le continent dans son ensemble, une rupture qui affaiblirait les liens économiques avec le plus grand partenaire commercial d’Israël, et bloquant une voie d’approvisionnement essentielle pour les armes.
« Nous devons bien l’admettre : aujourd’hui, entretenir des relations avec Israël coûte de plus en plus cher », que ce soit pour les dirigeants opposés aux actions d’Israël à Gaza pour des raisons morales, ou en raison d’une pression politique croissante au niveau national, a déploré Sharvit Baruch.
La position de l’Espagne illustre bien la fracture qui se développe à l’intérieur même de l’Europe, où les gouvernements font face à une pression croissante de l’opinion publique pour sanctionner Israël sur le plan diplomatique, tout en ayant le devoir d’équilibrer les besoins urgents en matière de sécurité. Le mois dernier, la Commission européenne a proposé des sanctions à l’encontre des ministres israéliens d’extrême droite et une suspension partielle de l’accord d’association entre Israël et l’UE, des mesures qu’Israël a dénoncées, les qualifiant de « moralement et politiquement déformées ».
Toutefois, selon les experts, certaines raisons peuvent permettre de considérer l’Espagne comme un cas particulier plutôt que comme le signe avant-coureur d’un hiver européen imminent. D’une part, les mesures prises par Madrid semblent être en partie motivées par des considérations politiques internes, et d’autre part, le continent apparait comme désireux de renforcer sa défense en réponse aux menaces russes.
« À mon avis, la dernière chose qu’ils voudraient faire serait de sanctionner les achats d’armes », a souligné Sharvit Baruch à propos des membres de l’OTAN en Europe. « Ils prendront bien d’autres mesures avant celle-là. »
Un défi à l’échelle nationale
Outre le fait que Madrid ait pris la tête de l’opposition à l’État juif, l’Espagne est également devenue le théâtre de manifestations anti-Israël extrêmement médiatisées. Le 14 septembre, la dernière étape de la course cycliste de la Vuelta a España a dû être interrompue après que des milliers de manifestants anti-Israël ont affronté les forces de l’ordre et bloqué la route à Madrid — le dernier épisode en date d’une série de perturbations de la course applaudies par le Premier ministre espagnol.
Tout juste deux jours plus tard, le conseil d’administration de la chaîne publique espagnole RTVE a voté en faveur d’un retrait de l’Espagne du Concours Eurovision de la chanson 2026 si Israël y participait.
Selon les analystes, la décision de Madrid de devenir le premier pays membre de l’OTAN à imposer à Israël un embargo sur les armes trouve son origine autant dans la politique intérieure que dans la politique étrangère de l’Espagne.
Sanchez subit en effet une pression croissante au niveau national. Sa coalition, qui est minoritaire, est de plus en plus dépendante des factions d’extrême gauche, ce qui l’amène à exploiter le conflit en sa faveur. C’est ce calcul qui, d’après les analystes, a poussé Madrid à adopter une ligne plus dure à l’égard d’Israël que bon nombre de ses alliés occidentaux.
« Que ce soit parce que le Premier ministre espagnol Pedro Sanchez est convaincu par la propagande du Hamas, ou parce qu’il mène une politique cynique et cherche à créer une diversion, le Premier ministre espagnol agit d’une manière qui pourrait bien nuire à long terme à ses relations avec Israël », a constaté David May, analyste de recherche senior à la Fondation pour la défense des démocraties (Foundation for Defense of Democracies), basée à Washington.
Le parti de Sanchez a chuté dans les sondages, passant de plus de 29 % d’opinion favorable en mai à 27 % en septembre – son plus faible score en près de deux ans, a rapporté Politico. Le Parti populaire, parti conservateur d’opposition, a pour sa part consolidé son avance avec 34 % des voix, tandis que le parti d’extrême droite Vox a progressé régulièrement, jusqu’à atteindre 16 %.
« Sanchez, à mesure que son parti recule dans les sondages, semble recourir à la méthode éculée qui consiste à détourner l’attention de ses échecs pour la diriger vers l’État juif », a indiqué May.
L’OTAN a besoin d’armes
L’embargo espagnol et les menaces de l’Union européenne interviennent alors que l’Europe est devenue, pour Israël, le marché connaissant la plus forte croissance pour les armes.
Selon des données de l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm, Israël s’est classé cinquième fournisseur d’armes en Europe entre 2020 et 2024. Il est le seul pays non membre de l’OTAN dans le top 5 – exception faite de la Corée du Sud.
Sous la forte pression exercée par le président américain Donald Trump, les membres de l’OTAN ont récemment convenu d’un nouvel objectif en matière de dépenses de défense, un objectif ambitieux : 5 % du PIB d’ici 2035, contre 2 % auparavant. Ce plan devrait permettre, au cours de la prochaine décennie, d’injecter des centaines de milliards d’euros dans l’achat d’armements et dans les investissements liés à la sécurité.
Cette montée intervient alors que la guerre menée par la Russie en Ukraine remodèle la sécurité européenne, et pousse les gouvernements à accélérer leurs achats. Dans cette course, Israël est devenu un fournisseur clé. Ses exportations dans le domaine de la défense ont en effet atteint un niveau record de 14,8 milliards de dollars en 2024, selon les chiffres publiés en juin par le ministère de la Défense. Plus de la moitié des ventes étaient alors destinées à l’Europe.
Mais ces contrats pourraient se révéler plus difficiles à remporter pour les Israéliens désormais. Beaucoup de fabricants ne sont même pas en mesure d’exposer leurs produits dans les salons consacrés à la défense.
Ces derniers mois, les sociétés israéliennes du secteur de la défense ont été exclues des grands salons consacrés à l’armement aux Pays-Bas et en France. Autre signe inquiétant pour les relations dans le domaine de la défense, le Royaume-Uni a fait part de son intention d’interdire aux officiers israéliens de s’inscrire dans sa prestigieuse académie de défense à compter de l’année prochaine.
Sharvit Baruch estime néanmoins que les pays qui cherchent à sanctionner Israël sont plus susceptibles de cibler des secteurs dans lesquels l’État juif joue un rôle moins crucial, comme la culture ou l’économie.
« Je ne pense pas que le modèle espagnol soit la principale menace pesant sur Israël », a-t-elle indiqué.
« Aujourd’hui, tout est analysé de façon binaire, c’est soit noir, soit blanc… mais ce n’est pas la réalité », a-t-elle ajouté. « En général, tout est extrêmement complexe. Il n’y a pas de tout noir, tout blanc. »
Elle lance toutefois une mise en garde : à moins d’un changement dans la manière dont Israël combat ou traite Gaza, le secteur de la défense du pays, ainsi que sa diplomatie au sens large, pourraient connaître une certaine vulnérabilité.
« Si Israël poursuit la politique qu’il mène aujourd’hui, la situation risque fort d’empirer », a-t-elle expliqué.
Éviter « Sparte »
Le 16 septembre, le Premier ministre Benjamin Netanyahu a reconnu qu’Israël faisait face à un isolement croissant sur la scène internationale, avertissant que le pays devrait s’atteler à devenir une « super-Sparte » bien plus autonome dans les années à venir.
« Nous n’avons pas le choix. Dans les prochaines années, au moins, nous devrons faire face à des tentatives visant à nous isoler », a-t-il affirmé au cours d’une conférence organisée par le comptable général du ministère des Finances à Jérusalem.
Si Sharvit Baruch a dénoncé les tentatives visant à faire pression sur Israël par le biais de boycotts et d’embargo, elle a toutefois souligné que, l’Europe et le reste du monde semblant peu enclins à relâcher la pression, Israël devrait changer s’il voulait éviter que la vision de Netanyahu pour l’avenir ne devienne réalité.
« La communauté internationale tente de faire pression sur Israël pour qu’il change de comportement… Elle utilise différents outils, des outils qui ont [tous] pour inconvénient de renforcer le Hamas et les radicaux à l’intérieur d’Israël », a-t-elle indiqué.
Les partisans de la ligne dure au sein d’Israël interprètent en effet les sanctions internationales et la reconnaissance de la Palestine comme la confirmation du fait que « le monde est déjà contre nous ».
« Il sera extrêmement difficile de réparer [les dégâts] », a-t-elle reconnu. « Mais je suis convaincue que ce sera possible. »
L’équipe du Times of Israel a contribué à cet article.
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