Néguev : Les ministères en désaccord sur un vaste projet immobilier destiné aux Haredim
Les projets de construction de 3 nouvelles grandes villes pour cette communauté en forte croissance mettent en évidence un clivage grandissant sur les questions d'intégration, d'économie et d'avenir
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Un récent samedi matin, les habitants du sud d’Israël ont été surpris de voir de lourds engins de chantier à l’œuvre sur un terrain vague à l’ouest de Kiryat Gat.
Les chantiers publics sont rarement menés pendant Shabbat, jour où ce type de travaux est interdit par la halakha – la loi juive orthodoxe. Beaucoup ont été irrités par l’ironie de la situation : le chantier en question visait à préparer le terrain pour une future ville haredi, provisoirement baptisée Plugot.
Les travaux ont ensuite été attribués à une erreur d’un sous-traitant et ont été rapidement interrompus. Cet incident a toutefois braqué les projecteurs sur un projet controversé qui pourrait redéfinir les politiques de logement des communautés ultra-orthodoxes d’Israël pour les années à venir.
Plusieurs projets de villes haredim dans le Néguev ont franchi les étapes des autorisations gouvernementales afin de remédier à une crise du logement qui menace cette communauté en pleine expansion.
Leurs promoteurs, menés par l’ancien ministre du Logement et chef du parti Yahadout HaTorah, Yitzhak Goldknopf, estiment que ces projets pourraient apporter une solution à long-terme à la croissance rapide de ce secteur.
Cependant, les décideurs politiques sont divisés quant à la valeur de ces projets et à la question de savoir s’ils seraient plus néfastes que bénéfiques.
Officiellement, une remise en question ordonnée par le gouvernement signifie que la planification est suspendue pendant plusieurs semaines, mais les préparatifs se poursuivent discrètement pour la construction de trois nouvelles grandes villes dans le sud.
« La population haredi croît très rapidement, et le gouvernement est confronté à un dilemme : faut-il encourager son intégration dans les villes existantes ou développer de nouvelles villes où elle pourra mener le mode de vie auquel elle est habituée ? », explique Eran Razin, professeur de géographie à l’université hébraïque de Jérusalem et membre du conseil d’administration de l’Association des urbanistes d’Israël.
L’afflux massif d’ultra-orthodoxes dans les quartiers laïcs provoque souvent des conflits portant sur des questions telles que les transports publics pendant Shabbat, l’éducation et la nature des espaces publics.
Les restrictions et les rituels inhérents à la vie haredi nécessitent également des infrastructures supplémentaires, notamment des synagogues, des maisons d’étude et des bains rituels – tous généralement situés à quelques minutes à pied des habitations.
Cependant, la population ultra-orthodoxe d’Israël croît beaucoup plus rapidement que ne le permettent les tendances actuelles en matière de construction dans le pays. Selon l’Institut israélien de la démocratie (IDI), on estime qu’il y a aujourd’hui plus de 1,45 million de Juifs ultra-orthodoxes en Israël, soit 14 % de la population. Des études montrent que ce groupe pourrait représenter jusqu’à un quart de la population israélienne d’ici 2050.
Mais les attributions de terrains par le gouvernement pour la construction de nouveaux logements sont bien en deçà de cette réalité.
Un rapport du contrôleur de l’État publié en 2023 révélait que seuls 4 % des nouveaux bâtiments approuvés entre 2017 et 2021 étaient destinés aux populations ultra-orthodoxes, soit seulement 25 000 logements sur 623 000.
Ces chiffres ont augmenté depuis, mais il faudrait approuver plus de 10 000 logements par an pour atteindre l’objectif du gouvernement de 200 000 nouveaux logements pour cette population d’ici 2035, selon le rapport.
Parallèlement, à mesure que leur nombre augmente, les communautés ultra-orthodoxes quittent de plus en plus leurs bastions traditionnels, comme Bnei Brak et Mea Shearim, pour s’installer dans des quartiers laïcs et mixtes à travers le pays, ce qui attise les tensions avec les habitants déjà présents.
Des quartiers de Jérusalem, de Beit Shemesh, d’Arad, de Safed, de Tibériade, d’Afula, de Kiryat Gat, de Kiryat Malachi et d’Ashdod comptent parmi ceux où les Haredim se sont installés, représentant dans certains cas plus de 25 % des ménages.
Ces migrations, parfois perçues comme des invasions hostiles par les habitants laïcs, sont une conséquence inévitable de la croissance rapide de la communauté, selon les experts. Si aucun modèle alternatif n’est trouvé, cette tendance devrait s’accélérer dans les années à venir.
« Compte tenu de la croissance rapide de la communauté, il est raisonnable de s’attendre à ce que vingt autres villes israéliennes deviennent haredim au cours des dix prochaines années », expliquait précédemment au Times of Israel Itschak Trachtengot, de l’université hébraïque, spécialiste des politiques économiques pour les communautés ultra-orthodoxes.
La réalité sur le terrain
Un différend oppose actuellement le ministère des Finances et le ministère du Logement quant à la viabilité de la construction de nouvelles villes haredim. Le Trésor, dirigé par le ministre des Finances, Bezalel Smotrich, estime que la demande de logements pour les ultra-orthodoxes est déjà satisfaite dans les villes mixtes et que de nouvelles villes séparées sont inutiles.
Le ministère du Logement, influencé par l’ancien ministre du Logement Yitzhak Goldknopf et d’autres acteurs haredim, souhaite quant à lui mettre en œuvre ce projet avant les élections législatives de cette année.
Selon la presse israélienne, le gouvernement a décidé en février d’examiner la question plus en profondeur avant d’aller de l’avant, et des recommandations devraient être formulées en juin. Cela signifie que, pour l’instant, tout est en suspens.
« Actuellement, le ministère mène des travaux au sein de son siège et en collaboration avec d’autres ministères […] afin d’examiner les besoins en matière de logement des Haredim, notamment en envisageant la création de nouvelles implantations à caractère ultra-orthodoxe », a déclaré le ministère du Logement en réponse à une série de questions posées par le Times of Israel.
« Une fois ces travaux achevés, les conclusions seront présentées aux autorités chargées de l’aménagement du territoire et au gouvernement pour discussion, en vue d’une prise de décision. »
Mais en coulisses, au moins trois villes en sont à différents stades du processus de préparation.
Des appels d’offres pour la construction de la première ville, Kasif, sont en cours de préparation. Celle-ci est en cours de conception près d’Arad pour accueillir 80 000 habitants. Officiellement approuvé en 2007, ce projet est resté en suspens pendant près de vingt ans dans les méandres bureaucratiques, freiné par des priorités politiques changeantes et des contestations juridiques.
Les appels d’offres pour la construction des premiers appartements de Kasif devraient être lancés dans les six prochains mois, et les 500 premiers appartements pourraient être prêts d’ici quelques années, a déclaré une source au sein du bureau de Goldknopf.
Au nord de Kasif, à l’ouest de Kiryat Gat, se trouve le projet actuellement connu sous le nom de Plugot, qui est conçu pour accueillir plus de 150 000 personnes à terme. Les autorisations gouvernementales pour cette ville n’ont pas encore été finalisées en raison d’un différend entre les ministères du Logement et des Finances. Toutefois, les premiers travaux d’infrastructure sont déjà en cours pour préparer le terrain, y compris ceux qui ont attiré l’attention pour avoir eu lieu pendant Shabbat.
Ces dernières années, les villes d’Arad et de Kiryat Gat ont toutes deux connu un afflux de Haredim, et la création de municipalités indépendantes en dehors de leurs limites permettrait aux quartiers existants de préserver leur caractère laïc, affirment les urbanistes.
Ces villes seraient conçues selon un urbanisme « spécifique aux Haredim », avec notamment des bâtiments moins hauts (pour éviter le recours à des ascenseurs dits « de Shabbat »), des balcons pour la souccah et une part importante de terrains alloués aux yeshivot et aux institutions religieuses.
Une troisième ville, Tila, serait située à mi-chemin entre les deux premières, près de Lehavim et de Rahat. Approuvée pour la première fois en 2024, elle est destinée à accueillir 80 000 habitants supplémentaires et à relier une ceinture de villes haredim contiguë. La ville en est encore aux premiers stades de planification.
Parmi ces projets, Kasif est situé le plus au sud et devrait recevoir les terrains les moins attractifs, ce qui le rendra le moins attrayant pour les acheteurs ultra-orthodoxes, a noté Razin.
D’un point de vue stratégique, elle doit donc être construite en premier pour que l’ensemble du projet fonctionne, a-t-il ajouté.
« Ce que les familles haredim veulent vraiment, c’est être aussi près que possible du centre du pays, mais à des prix comparables à ceux d’Arad. »
« Mais si Plugot et Tila sont prêtes en premier, personne ne s’installera à Kasif. C’est trop éloigné. »
Peupler Kasif en premier permettrait de commencer à déplacer la demande ultra-orthodoxe vers le sud et de prouver qu’une telle communauté est viable avant le développement d’autres projets, a déclaré Razin.
Cela servirait également les objectifs du gouvernement visant à renforcer la population juive dans le Néguev et à préserver l’équilibre démographique de la région face à une présence bédouine croissante.
Avantages et défis
Selon des sources du ministère du Logement, la création d’un triangle de villes ultra-orthodoxes permettrait en effet de créer un écosystème de vie haredi, avec des lieux de travail, des écoles et des centres commerciaux conformes aux exigences de cette communauté, qui incluent une stricte séparation entre les sexes.
Cela atténuerait également la nécessité pour les ultra-orthodoxes de s’installer dans des quartiers laïcs existants, apaisant ainsi certaines tensions sociales.
Cependant, la création de ces villes poserait également de nouveaux problèmes, a averti Razin.
Isoler davantage cette communauté, déjà repliée sur elle-même, poserait en effet des défis sociaux et économiques importants pour l’avenir du pays, a-t-il noté.
Les efforts visant à les marginaliser plutôt qu’à les intégrer à la société dominante peuvent sembler plus simples à court terme, mais ils pourraient avoir de graves conséquences à long-terme en termes de pauvreté et d’extrémisme religieux.
De plus, comme de nombreux Haredim vivent des allocations et des prestations de l’État plutôt que de travailler, ces villes auraient probablement une assiette fiscale très étroite et des dépenses sociales très élevées, a-t-il souligné.
« En créant une municipalité composée de populations à faibles revenus et de familles nombreuses, on crée une communauté financièrement fragile, incapable de financer les écoles, les programmes sociaux et les infrastructures religieuses », a souligné Razin.
Selon lui, ces villes seraient très probablement contraintes de compter sur l’influence politique continue des partis ultra-orthodoxes au sein du gouvernement plutôt que sur une économie locale durable. Les accords politiques potentiels risquent d’entraîner une offre excédentaire de logements pour les Haredim et la création de villes entières où les habitants seraient incités à ne pas travailler.
Les problèmes découlant de ces projets de villes pourraient finalement s’avérer plus difficiles à gérer que ceux liés à l’intégration dans les quartiers existants, a déclaré Razin.
C’est pourquoi, a-t-il insisté, les décisions prises dans les mois à venir doivent tenir compte de ces réalités sociales et économiques plus larges.
« Ces villes auront besoin de budgets solides pour financer les écoles et les services de base. Elles ne peuvent pas se contenter de compter sur un soutien politique continu », a-t-il déclaré.
« Il faut un meilleur plan économique que ‘HaShem yaazor [Dieu aidera]’. »
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