« Une terrible erreur » : Zarka met en garde Paris contre la reconnaissance d’un État palestinien
Pour l'ambassadeur Joshua Zarka, la décision très dangereuse de Macron est influencée par des préoccupations concernant la population arabe de France, nuit au processus de paix et risque de marginaliser Paris au Moyen-Orient
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Les relations entre Jérusalem et Paris semblent traverser une période difficile – et c’est bien le moins que l’on puisse dire.
Mardi, le Premier ministre Benjamin Netanyahu a adressé une lettre au président français Emmanuel Macron, dans laquelle il le fustigeait une nouvelle fois pour sa décision de reconnaître un État palestinien en septembre prochain.
Selon Netanyahu, cette décision – que Paris présente comme susceptible de relancer la solution à deux États, au vu du contexte de la guerre en cours à Gaza – est de nature à « récompenser le terrorisme pratiqué par le Hamas ». Elle risque de nuire aux négociations sur les otages, et « d’encourager la haine des Juifs qui sévit actuellement dans vos rues ». Il a lancé un ultimatum à Macron, lui demandant de prendre des mesures pour lutter contre l’antisémitisme en France et de modifier son approche envers Israël avant la nouvelle année juive, fin septembre.
L’Élysée, en réponse, a qualifié ces accusations « d’abjectes » et « d’erronées », ajoutant que la lettre de Netanyahu « ne restera pas sans réponse ».
Quelques heures avant que cette lettre ne soit rendue publique, le Times of Israel s’est entretenu avec celui qui se retrouve de fait au cœur de la tempête, l’ambassadeur d’Israël en France, Joshua Zarka.
Évoquant les conséquences diplomatiques entre son pays natal, la France, et celui où il a immigré, Zarka a prévenu que le projet de Macron de reconnaître unilatéralement un État palestinien, alors que la guerre fait rage à Gaza et sans exiger de concessions de la part des Palestiniens, constituait une « terrible erreur », risquant de marginaliser la France en tant qu’acteur crédible au Moyen-Orient.
Selon l’ambassadeur, la position hostile de Macron envers Israël est moins motivée par ses inquiétudes pour la vie des Palestiniens que par sa crainte d’une minorité musulmane croissante en France.
Des acteurs étrangers comme le Qatar et l’Iran alimentent, a-t-il affirmé, une « guerre de propagande » dont Paris, à l’instar de nombreux pays occidentaux, s’est imprégné, conduisant à des critiques injustes et hypocrites à l’égard du comportement d’Israël à Gaza. Dans le même temps, il a souligné la montée de l’antisémitisme en France comme attestant d’un climat dangereux, poussant de nombreux Juifs à envisager de rejoindre Israël.
Tout en insistant sur le fait qu’Israël poursuit sa recherche de paix à long terme, Zarka a lancé une mise en garde : les décisions de Macron déstabilisent la région et risquent d’éroder l’influence française auprès d’Israël.
L’ambassadeur de France en Israël a refusé de commenter ces propos de Zarka.
Qu’est-ce qui motive Macron ?
Tout en faisant valoir que « personne ne le sait vraiment, hormis le président lui-même », Zarka a cité « quelques questions » qui, pense-t-il, influencent les décisions de Macron au sujet d’Israël et des Palestiniens.
« L’une de ces questions est la politique intérieure, et plus précisément la montée en puissance de la rue arabe en France, une situation qui effraie le président », a fait savoir Zarka. « De son point de vue, il doit essentiellement satisfaire cette rue pour obtenir le calme (…) L’an dernier, on a vu cette préoccupation prendre de plus en plus d’importance dans ses décisions. »
En France, Macron est confronté à des tensions croissantes depuis le début de la guerre à Gaza. Il a d’abord promis une solidarité totale avec Israël, mais il s’est rapidement ravisé, appelant à un cessez-le-feu et à une aide accrue pour Gaza, un revirement qui, selon certains analystes, visait à apaiser la pression d’un électorat divisé. Les électeurs musulmans, en effet, se rallient largement à la gauche pro-palestinienne.
La France accueille aujourd’hui la plus grande communauté musulmane et la plus grande communauté juive d’Europe, représentant respectivement environ 10 % et moins de 1 % de la population. Selon Zarka, Macron estime que la communauté musulmane, dont une grande partie est originaire d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient, va devenir « une force extrêmement importante en France d’ici dix ans ».
Les décisions nationales liées à Israël, notamment l’interdiction des industries israéliennes aux grands salons de l’armement du Bourget et Euronaval à Paris, sont à l’image de cette crainte de contrarier le camp pro-palestinien, a fait remarquer Zarka.
Bien que Paris présente sa décision comme une réponse aux agissements d’Israël à Gaza et en Cisjordanie, Zarka insiste sur le fait que ce ne sont pas les préoccupations humanitaires qui motivent la politique étrangère de Macron. « S’il s’agissait d’une idéologie visant à sauver des vies, il agirait de même au Congo ou en Somalie, où des millions de personnes meurent. Or, la France ne fait rien dans ces pays. »
Zarka a également invoqué l’intervention d’influences extérieures, pointant du doigt le Qatar et l’Iran pour avoir financé « une guerre de propagande » dont Paris et d’autres capitales occidentales se sont imprégnées, affirmant que ces interventions auront participé à « un revirement dans la prise de décision » de la France concernant la guerre à Gaza.
L’existence d’une telle influence n’a rien d’une simple hypothèse. Le Qatar exerce un soft power considérable grâce à des médias comme Al Jazeera, à des investissements culturels et sportifs à l’échelle mondiale, ainsi qu’à des rôles diplomatiques de premier plan. Autant d’outils qui, selon ses critiques, lui permettent de construire un discours favorable à la cause palestinienne et à ses propres intérêts dans la région. L’Iran serait également à l’origine de campagnes d’influence en ligne et hors ligne visant à renforcer les opinions anti-Israël, en particulier autour du conflit à Gaza.
À la fin du mois d’octobre 2023, peu après l’invasion du Hamas, a rappelé Zarka, Macron avait manifesté son soutien indéfectible à Israël, affirmant, à l’issue d’une rencontre avec Netanyahu à Jérusalem, que les pays combattant Daech « devaient également s’engager dans la lutte contre le Hamas ». Un responsable de l’Élysée avait annoncé peu après que la France était prête à élargir son rôle dans la coalition anti-Daech « pour y inclure le Hamas », en fonction des demandes d’Israël.
La coalition citée ci-dessus avait été formée en 2014 par quelque 86 pays, dans l’objectif de venir en aide aux forces irakiennes et kurdes dans la lutte contre l’EI. Elle avait réussi à déloger le groupe terroriste de ses bastions, notamment de Mossoul en Irak et de Raqqa en Syrie. Cela avait été par la mise à disposition de forces terrestres, de formateurs, de forces spéciales et d’avions de combat que la France avait contribué à cette opération.
« Je suis convaincu que Macron souhaitait réellement faire un geste important », a indiqué Zarka, ajoutant que parmi les quelque 1 200 personnes tuées par les terroristes du Hamas le 7 octobre, des dizaines étaient des ressortissants français. Mais les Français ont rapidement compris que rejoindre Israël dans une guerre contre le Hamas, contrairement à la lutte généralisée contre Daech, « n’était pas réaliste ».
Zarka a raconté qu’à l’époque, en tant que directeur général adjoint des affaires stratégiques au ministère des Affaires étrangères, il a rencontré des responsables français, afin de clarifier les propos de Macron. Ces derniers ont finalement renoncé à l’idée de leur président.
De surcroît, Macron « n’a pas réalisé » que le Hamas avait non seulement enlevé 251 otages Israéliens, mais qu’il avait également pris le contrôle de « toute la population gazaouie » en s’infiltrant parmi les civils. « À mon avis, il pensait que le Hamas pouvait être vaincu par des frappes militaires très précises, sans dommages collatéraux. »
À mesure que l’offensive d’Israël se prolongeait, les critiques à l’égard de son comportement s’intensifiaient en France. Des critiques injustes, selon Zarka, qui cite les déclarations de responsables français sur la « militarisation de l’aide humanitaire », rétorquant « qu’Israël fournit de l’aide, Israël la finance. Nous fournissons des tonnes et des tonnes de nourriture ».
Israël fournit de l’aide, Israël la finance. Nous fournissons des tonnes et des tonnes de nourriture.
Les tensions ont atteint leur paroxysme en mars après qu’Israël a suspendu toutes les livraisons d’aide humanitaire, affirmant que le Hamas pillait les fournitures entrantes et les utilisait pour se réapprovisionner. La Fondation humanitaire de Gaza (GHF), soutenue par les États-Unis et Israël, n’a commencé ses opérations qu’à la fin du mois de mai. Elle n’a en outre pas tardé à être critiquée, à la suite d’informations faisant état de tirs de l’armée israélienne à proximité des sites de distribution de l’assistance, et de son incapacité à apaiser la crise qui s’aggravait. Ces dernières semaines, Israël a encore augmenté ses initiatives humanitaires, en réponse à l’indignation mondiale suscitée par les allégations de famine généralisée.
Si Zarka a à demi-mot reconnu certains faux pas – « Nous apprenons de nos erreurs, c’est vrai » -, il a également insisté sur le fait qu’Israël s’efforçait de s’améliorer, et que la plupart des critiques étaient injustifiées.
« Quand la France était engagée contre Daech, je ne me souviens pas l’avoir vue apporter son aide à Mossoul et Raqqa. Et pourtant, alors que nous fournissions une quantité considérable d’aide humanitaire, elle s’est quant à elle contentée de critiquer Israël. »
« Une terrible erreur, réellement »
Ce qui, selon Zarka, rend la décision de Macron de reconnaître un État palestinien si contestable aux yeux d’Israël, c’est à la fois le moment choisi et l’absence de conditions l’accompagnant.
Zarka, en écho à la colère exprimée par d’autres responsables israéliens, a souligné que la France a décidé « de reconnaître un État palestinien avant la fin de la guerre, alors que des otages sont toujours aux mains du Hamas, alors que le Hamas est toujours armé. Elle le fait sans conditions, après le massacre qui a eu lieu le 7 octobre ».
Il s’agit d’un choix délibéré, a ajouté Zarka. « Un débat politique public a pris place en France avant cette décision. Devons-nous reconnaître sans conditions, ou devons-nous imposer des conditions ? Le président a choisi de reconnaître sans que les conditions ne soient remplies. Et c’est une terrible erreur, réellement. »
[La France] offre aux Palestiniens sa reconnaissance d’un État sur un plateau d’argent, sans rien leur demander en échange. Et c’est très dangereux
Zarka a affirmé qu’Israël avait déjà donné « de facto un État » aux Palestiniens en se retirant de Gaza en 2005, rappelant que lui-même était alors personnellement impliqué dans les efforts visant à persuader les dirigeants du Golfe d’investir dans l’économie de Gaza.
« Je travaillais avec le Golfe, dans le Golfe, pour tenter de convaincre les dirigeants arabes d’apporter leur contribution au bien-être de Gaza, et de créer une économie qui pourrait servir d’exemple au reste [de la population palestinienne]. » Mais au lieu de la prospérité, a-t-il poursuivi, tout ce qu’Israël a obtenu, c’est « une base, depuis laquelle des missiles sont tirés sur l’État juif. »
Et pourtant, répète Zarka, les Israéliens n’ont pas abandonné le principe de la paix.
« La population israélienne est toujours fondamentalement convaincue que l’unique option à long terme, pas aujourd’hui, mais à très long terme, reste la paix », a-t-il confié. « La définition de cette paix (…) est une question que nous devons étudier pour en déterminer les conditions, avec les Palestiniens, dans le cadre de négociations », par opposition à une reconnaissance unilatérale.
« Au lieu de nous aider à créer des conditions propices à la paix, ils sèment le chaos (…) en offrant aux Palestiniens la reconnaissance d’un État sur un plateau d’argent, sans rien leur demander en échange. Et c’est très dangereux. »
La France insiste sur le fait que cette reconnaissance ne compromettra pas la sécurité d’Israël. Elle salue une lettre envoyée en juin par Mahmoud Abbas, le président de l’Autorité palestinienne, dans laquelle celui-ci s’engage à désarmer le Hamas, à réformer l’Autorité palestinienne et à organiser des élections – longtemps reportées. Mais si Paris a qualifié ces mesures d’essentielles à la création d’un État palestinien, elle ne les a pas posées comme conditions préalables à la reconnaissance par la France.
Zarka a refusé tout commentaire sur la question des mesures que pourrait prendre Israël en réponse à cette reconnaissance ou d’une éventuelle contrepartie de la part de la France. En début de semaine, des informations ont laissé entendre que le ministre des Affaires étrangères Gideon Saar envisageait de fermer le consulat français à Jérusalem. Une mesure qui, selon Paris, serait de nature à « provoquer une réponse forte ».
Selon l’ambassadeur, des discussions entre l’ambassade israélienne et le ministère français des Affaires étrangères « ont permis de résoudre » la question de la récente suspension par la France des visas des personnels de sécurité d’El Al, et les visas concernés vont maintenant être renouvelés. Il a en outre insisté sur le fait que cette question n’avait aucun lien avec les tensions liées à la guerre à Gaza.
Plutôt que de discuter de mesures punitives, Zarka a évoqué une tendance plus générale et préoccupante : « Si la France était autrefois une force de stabilité ou d’aide au Moyen-Orient, je crains qu’elle ne devienne, et ce de plus en plus, une puissance déstabilisatrice dans cette région. Et c’est une perspective qui nous inquiète. »
Zarka a également décrit l’ambiance hostile dans laquelle les Juifs français doivent vivre au quotidien.
« La France dans laquelle j’ai vécu enfant, avec ma famille, est incomparable avec le pays que connait aujourd’hui la communauté juive. Il ne se passe pas une journée sans qu’un incident antisémite ne se produise », a-t-il déploré, ajoutant que même si les autorités tentent de réagir, « elles font face à un nombre d’incidents tellement élevé qu’il leur est tout simplement impossible de tout gérer ».
Les Juifs français lui confient de plus en plus souvent leur souhait de quitter le pays, avoue-t-il : « Dès qu’ils réalisent qu’ils sont en train de parler à l’ambassadeur, ils me disent : ‘Nous voulons immigrer en Israël, quand pensez-vous qu’il sera trop tard ? (…) Nous ne sommes pas en sécurité ici’. » Même ses propres cousins envisagent de rejoindre Israël.
La France sur la touche
En tant que diplomate, Zarka a expliqué que son instinct lui dictait de « trouver un terrain d’entente » plutôt que d’aggraver la situation, insistant toutefois sur le fait que, d’une part, « il faut être deux pour danser un tango » et, d’autre part, que les critiques constantes de la France sur la question de Gaza ne laissaient guère de place à la confiance.
« Le lien qui unit la France et Israël, les Français et les Israéliens, est extrêmement fort. Notre histoire commune est très riche. La France nous est venue en aide quand nous avons été attaqués par l’Iran, nous ne l’oublions pas. Je ne pense vraiment pas que Macron nous déteste, ni qu’il éprouve de la rancœur envers Israël », a-t-il affirmé.
Les récentes décisions de Macron au sujet des Palestiniens sont « plus déstabilisantes que constructives », a toutefois fait valoir Zarka, qui s’est dit « préoccupé par les répercussions de ces prises de positions ».
« Ma mission, ici, est de renforcer les relations bilatérales. Je n’ai pas pour objectif de trouver des moyens de punir la France », a-t-il poursuivi.
L’ambassadeur craint malgré tout qu’après la reconnaissance annoncée, « Israël n’ait plus suffisamment confiance pour travailler avec la France sur des questions régionales. La France sera sans aucun doute mise à l’écart ».
Et lorsqu’on lui a demandé si Paris partageait cette même inquiétude, Zarka a simplement répondu : « Je l’espère. »
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