A Alep, les portraits de Vladimir Poutine côtoient ceux de Bachar al-Assad, illustrant l’ascendant de Moscou à l’aube de la septième année de guerre en Syrie, au détriment de l’Iran, l’autre allié du régime.

L’Iran chiite se targue d’être intervenue dès le début, en mars 2011, du conflit en épaulant le régime du président Assad avec des hommes, du matériel et une aide économique.

Mais c’est la Russie, entrée en action le 30 septembre 2015, qui a réussi à renverser la donne aux dépens des rebelles sur le terrain.

« Si les deux pays soutiennent le régime, leur stratégie diverge pour gagner la bataille contre la rébellion », explique un député syrien, sous couvert de l’anonymat.

Divergences sur Alep

Après son rapprochement surprise avec Ankara en 2016, Moscou considère que la victoire en Syrie passe par un compromis avec la Turquie qui parraine l’opposition et contrôle la frontière nord. Or, Téhéran refuse cette approche.

Dans une interview diffusée jeudi, le chef de la diplomatie iranienne, Mohammad Javad Zarif, a reconnu des « divergences de vues sur certains points », mais écarté « toute division entre l’Iran, la Syrie et la Russie sur des questions importantes ».

Mohammad Javad Zarif, ministre iranien des Affaires étrangères, pendant la 53e Conférence sur la sécurité de Munich, le 19 février 2017. (Crédit : Christof Stache/AFP)

Mohammad Javad Zarif, ministre iranien des Affaires étrangères, pendant la 53e Conférence sur la sécurité de Munich, le 19 février 2017. (Crédit : Christof Stache/AFP)

Mais les différends se sont cristallisés durant la bataille d’Alep, deuxième ville de Syrie tombée entièrement en décembre aux mains du régime.

Les Iraniens et leurs milices affidées souhaitaient la capitulation totale des insurgés assiégés dans leur dernier réduit, selon une source proche du régime à Alep. Mais les Russes ont mis en avant un accord conclu avec les Turcs et obtenu un passage protégé pour 34 000 personnes, provoquant la fureur de l’Iran et du Hezbollah libanais pro-iranien.

Ces derniers ont obtenu au final, comme maigre consolation, de lier ce départ à l’évacuation de civils blessés des villages chiites encerclés par les rebelles dans la province d’Idleb (nord-ouest), Foua et Kafraya.

« L’accord de la Turquie était indispensable pour s’emparer d’Alep car jusqu’à présent, chaque fois que l’armée syrienne réussissait à avancer, Ankara la bloquait en laissant entrer des centaines de rebelles », explique un officier syrien à la retraite.

« Pour éviter un nouvel échec, Moscou a obtenu qu’Ankara ferme sa frontière, étranglant la rébellion. La Russie a ensuite obtenu le départ sécurisé des rebelles. C’est certainement dur pour ceux qui combattaient mais c’était le prix à payer pour gagner », assure-t-il.

Non à un front à Idleb

Depuis la tension n’a pas baissé.

Après la capture totale d’Alep, un cessez-le-feu a été établi le 30 décembre par Moscou et Ankara, sans la participation de Téhéran.

L’Iran a été toutefois l’un des parrains des premières négociations régime-rebelles au Kazakhstan en janvier.

Autre point de friction : un projet d’offensive sur la province d’Idleb contrôlée par les jihadistes et les rebelles.

La Russie a bloqué les velléités de Téhéran de lancer l’assaut pour déverrouiller le siège de Foua et Kafraya.

Ouvrir un tel front si près de la frontière turque et contre des rebelles soutenus par Ankara, risque d’entraîner une confrontation directe avec le gouvernement turc, ce qui n’est pas une priorité pour Moscou.

« La Russie se méfie de la Turquie mais préfère l’enserrer pour limiter ses mouvements plutôt que l’attaquer frontalement », assure un homme politique syrien.

Ainsi, après avoir laissé l’armée turque et ses alliés rebelles s’emparer de la ville d’Al-Bab dans la province d’Alep fin février, Moscou a fait en sorte qu’ils ne puissent pas aller plus à l’est, bloquant les ambitions d’Ankara de participer à la bataille de Raqa contre le groupe jihadiste Etat islamique (EI).

10 000 militaires russes ?

Les combattants de confession chiite « représentent un gros contingent » en Syrie et les « relations (de la Russie) avec eux sont très compliquées », indique à l’AFP l’analyste militaire indépendant russe Pavel Felguenhauer.

Par ailleurs, « la présence russe en Syrie augmente rapidement. Depuis l’automne, le nombre (de militaires) a presque doublé et ils seront bientôt 10 000 », selon lui.

Même si elle a annoncé une diminution de sa présence, notamment des avions de combat, la Russie a admis avoir augmenter le nombre de militaires au sol.

Moscou cherche dans le même temps à fidéliser des milices au sol, à l’image de l’Iran qui compte sur le Hezbollah et sur des volontaires chiites irakiens ou afghans.

« Nous avons créé une ‘infanterie indigène’. C’est moins cher que les mercenaires russes. Cela ressemble aux Sahwa (milices tribales anti-Qaïda) créés par les Américains en Irak ou à ce qu’on a fait en Tchétchénie », selon M. Felguenhauer.

Il fait référence aux « Faucons du désert » et à la « 5e légion », deux milices syriennes, et au Liwa al-Qods, une autre palestinienne, que la Russie a formées et financées et qui combattent les rebelles en Syrie.

« La Russie est une grande puissance avec une vision géo-stratégique dans laquelle s’inscrit la Syrie, tandis que l’Iran est une puissance chiite régionale », assure le même homme politique syrien. « Leurs intérêts peuvent se retrouver mais ne sont pas toujours identiques ».