Les relations entre les communautés dites de la « diaspora bédouine » et l’Etat d’Israël ont subi un coup particulièrement dur mercredi matin. Ce n’était pas simplement une affaire de démolitions de maisons ordonnées par la cour et de dispute pour des terrains, comme dans le passé.

Cette confrontation s’est terminée par une attaque présumée à la voiture bélier, fatale pour un policier israélien, Erez Levi, 34 ans, et la mort du conducteur, Yaqoub Mousa Abu Al-Qian. L’incident ne peut qu’intensifier les tensions ressenties par les habitants bédouins du Néguev en ce qui concerne la façon dont l’Etat les traite.

Le fait que Levi ait été tué dans ce qui a été caractérisé par le ministre de la Sécurité intérieure d’ « attaque terroriste » ne change pas le tableau sous-jacent.

Les Bédouins perçoivent les démolitions de maisons à Umm al-Hiran comme une provocation délibérée des autorités israéliennes, conçue pour les expulser de leurs terres afin d’y construire une ville juive.

Le village bédouin d'Umm al-Hiran, dans le désert du Néguev israélien, le 27 août 2015. (Crédit: Hadas Parush/Flash90)

Le village bédouin d’Umm al-Hiran, dans le désert du Néguev israélien, le 27 août 2015. (Crédit: Hadas Parush/Flash90)

Ceux qui affirment que la force n’aurait pas dû être employée à cette étape, étant donné les efforts en cours pour négocier une évacuation pacifique du village bédouin non autorisé d’Umm al-Hiran, pourraient bien avoir raison. Les critiquent donnent en exemple le cas d’Amona, un avant-poste juif illégal de Cisjordanie, où les habitants et le gouvernement ont finalement conclu un accord pour empêcher une évacuation potentiellement violente (même si l’évacuation n’a pas encore eu lieu).

Néanmoins, ceux qui soulignent que les habitants d’Umm al-Hiran ont illégalement pris le contrôle de terrains que ne leur appartenaient pas ont également raison. Le problème est que, comme nous l’avons déjà appris de nombreuses fois, avoir raison ne suffit pas au Moyen Orient ; il est préférable d’être sage. Et apparemment, la sagesse n’était pas fournie en quantité suffisante quand la décision a été prise d’ordonner les démolitions de maisons, tôt, mercredi matin à Umm al-Hiran.

Il y a aujourd’hui 240 000 Bédouins dans le Néguev. Environ deux tiers d’entre eux, 160 000 personnes, vivent dans neuf villes, et les autres dans ce qui est appelé « la diaspora bédouine » : 360 campements non autorisés. Ces campements couvrent une immense étendue de terrain, et leurs habitants affirment que ces terrains leur appartiennent. L’Etat n’est absolument pas d’accord.

Environ 60 % des Bédouins du Néguev ont moins de 18 ans. Le problème de logement s’intensifie de manière évidente étant donné le taux important d’accroissement naturel de la communauté. Alors que dans la plupart du pays, un jeune couple se retrouve généralement en train de lutter pour obtenir un prêt et ainsi acheter un logement, dans la diaspora bédouine, une telle option n’existe quasiment pas. Les jeunes Bédouins trouvent difficile de trouver un endroit pour vivre ; il n’y pas de planification adéquate des constructions dans la plupart des implantations bédouines.

Des policiers israéliens déployés pendant des démolitions dans le village bédouin non reconnu d'Umm al-Hiran, dans le Néguev, le 18 janvier 2017. (Crédit : Menahem Kahana/AFP)

Des policiers israéliens déployés pendant des démolitions dans le village bédouin non reconnu d’Umm al-Hiran, dans le Néguev, le 18 janvier 2017. (Crédit : Menahem Kahana/AFP)

La question du logement n’est cependant qu’un petit problème que l’Etat d’Israël doit saisir quand il s’agit des Bédouins du Néguev. Pour commencer, il existe un problème considérable de gouvernance dans la diaspora bédouine. La violence et les armes à feu y sont omniprésentes. Ces violences visent notamment des policiers, qui essaient généralement d’en rester éloignés : chaque année, des dizaines d’incidents violents ont lieu dans les implantations bédouines, où l’Etat a du mal à faire appliquer la loi.

Même au sein des différentes tribus bédouines elles-mêmes, les dirigeants des communautés traditionnelles, les chefs de clans, ont de plus en plus de mal à imposer leur autorité sur la jeune génération, pour qui, les vieilles traditions et normes sont moins pertinentes.

Comme pour les autres communautés arabes d’Israël, il existe un processus de radicalisation religieuse parmi les Bédouins du Néguev, et une affinité de plus en plus forte pour l’idéologie extrémiste. Ce n’est pas l’idéologie de la Branche sud du Mouvement islamique, mais plutôt l’état d’esprit plus extrémiste de la Branche nord de Raed Salah. Et certains jeunes Bédouins s’identifient de plus en plus aux idées de l’Etat islamique.

Il ne faut pas non plus ignorer l’autre problème : la relation croissante entre la diaspora bédouine et les Palestiniens, particulièrement ceux qui habitent dans le sud des hauteurs de Hébron. Il y a de nos jours un nombre important d’habitants illégaux dans le secteur bédouin d’Israël, environ 15 000. Et beaucoup de Bédouins ont épousé des Palestiniens : environ 18 000 citoyens israéliens appartenant à la communauté bédouine sont nés de mariages entre Bédouins et Palestiniens.

Les Palestiniens sont souvent ceux qui dirigent les foyers bédouins. Un des meilleurs exemples est la ville bédouine de Segev Shalom dans le Néguev, où un cinquième de la population est d’origine palestinienne.

Tout ceci crée inévitablement un terrain fertile pour les idées radicales. Environ 100 citoyens israéliens bédouins sont aujourd’hui identifiés comme des sympathisants de l’Etat islamique : pas des membres de l’organisation, mais des individus qui ont exprimé leur soutien à son idéologie. Un exemple radical est celui du Dr Othman Abdulkayan, qui a quitté Israël pour la Syrie pour rejoindre l’Etat islamique, et aurait été tué en 2014. Aux yeux de beaucoup de membres de sa famille, il est quasiment un héros local. Au total, les partisans de l’Etat islamique limitent cependant leurs activités aux réseaux sociaux et à internet.

Un exemple extrême de l’activité de l’Etat islamique est celui d’un groupe d’enseignants de l’école Salaam de Hura, dont certains appartenaient au clan Al-Qian, qui ont défendu des activités pro-Etat islamique et dont le chef a été emprisonné l’année dernière. Ils ont souvent été aidés par des enseignants venus des régions arabes du nord d’Israël, qui partageaient l’idéologie de l’Etat islamique et de ses affiliés.

Ces relations entre des enseignants aux tendances idéologiques extrémistes et dangereuses et des élèves jeunes et pauvres se montreront très certainement dangereuses pour l’Etat et pour les Bédouins du Néguev eux-mêmes.

Il faut souligner que la vaste majorité de la diaspora bédouine ne se reconnaît pas dans ces tendances dangereuses. La plupart des Bédouins cherchent à trouver leur place dans le tissu et social de l’Etat d’Israël. Ils ne voient pas du tout les activités des militants pro-Etat islamique et des partisans d’autres mouvements extrémistes sous un jour positif.

Malheureusement, des évènements comme ceux de mercredi renforcent la voix des extrémistes et affaiblissent ceux qui veulent faire partie de l’Etat, même en servant Tsahal.