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Interview

1,5 million de Juifs ont pris les armes contre les nazis. Parmi eux, le grand-père d’Aron Heller

La quête du journaliste pour en apprendre davantage sur le service militaire de son grand-père l'amène à une vision plus large des contributions des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale et la création d'Israël

Mickey Heller (tout à gauche), Ralph Oren (deuxième à partir de la droite) et des amis devant un avion bombardier. (Avec l'aimable autorisation de la famille Heller)
Mickey Heller (tout à gauche), Ralph Oren (deuxième à partir de la droite) et des amis devant un avion bombardier. (Avec l'aimable autorisation de la famille Heller)

En septembre 1944, Mervin (Mickey) Heller quitte l’Europe pour rentrer chez lui à Toronto, au Canada.

Par la suite, il refusera de parler de ce qu’il a vu ou vécu en tant que navigateur de la Royal Canadian Air Force pendant la Seconde Guerre mondiale. Rien n’y fait : même face aux demandes de ses proches, Heller garde le silence.

En 2011, son petit-fils, le journaliste israélien Aron Heller, se dit que son Zaidy (grand-père en yiddish), alors presque nonagénaire, pourrait peut-être accepter de parler de ce qu’il a fait pendant la guerre. À tort car soixante-dix ans après les événements, Mickey Heller n’est toujours pas prêt.

Ce qui ne l’empêche aucunement de parler de ses amis et camarades de la Seconde Guerre mondiale, tout ce qu’il fallait à son petit-fils pour se faire une idée de son parcours et rédiger « Zaidy’s Band : The Untold Stories of a Jewish Band in World War II ».

« Il ne voulait pas parler… Il ne voulait pas me donner accès à [son] dossier. Il y avait une vraie réticence là-dessous. Ce qui a fait de lui un véhicule de l’histoire et non le coeur de l’histoire en tant que telle. C’est pour ça que ce ne sont en aucun cas des mémoires. Plutôt un versant de l’histoire générale des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale et des [volontaires étrangers] à l’origine de la création de l’État d’Israël. Mon grand-père en est le fil conducteur, car à travers lui, il m’a été possible de raconter l’histoire », explique Heller en faisant visiter à cette journaliste le tout nouveau Musée du Soldat Juif de la Seconde Guerre mondiale, à Latrun, non loin de l’autoroute principale qui relie Jérusalem à Tel Aviv.

À l’aide d’installations interactives dernier cri et d’artefacts historiques, le musée rend hommage aux 1,5 million d’hommes et femmes juifs qui ont combattu aux côtés des forces alliées pendant la Seconde Guerre mondiale. Un tiers d’entre eux a servi dans l’armée américaine, un autre tiers dans l’armée soviétique, et un dernier tiers dans les forces armées de plusieurs pays, à commencer par la Grande-Bretagne. D’autres ont combattu les nazis et les puissances de l’Axe en tant que partisans et membres d’organisations clandestines. Au total, 250 000 de ces combattants juifs ont trouvé la mort au combat.

Le musée raconte également l’histoire des soldats de Mahal, ces 4 800 volontaires originaires de 59 pays venus se battre en Israël lors de la guerre d’Indépendance, de 1947 ä 1949. Cent vingt-trois de ces Mahalniks sont morts au combat pour établir l’État juif, dont 11 des 300 Canadiens qui se portèrent volontaires.

“Zaidy’s Band: The Untold Stories of a Jewish Band of Brothers in World War II », d’Aron Heller (New Jewish Press)

Beaucoup d’entre eux — juifs et non juifs — étaient des vétérans de la Seconde Guerre mondiale : leurs compétences et expertise durement acquises furent inestimables contre les milices palestiniennes et les armées des nations arabes environnantes. On estime aujourd’hui que près de 90 % des premiers pilotes de l’Armée de l’air israélienne étaient étrangers.

Mickey Heller était heureux d’être revenu à Toronto en un seul morceau et d’avoir pu épouser sa bien-aimée, Eunice Book.

« Mon Zaidy n’avait aucun intérêt à rejoindre [les rangs du Mahal]. La Seconde Guerre mondiale lui avait largement suffi. », écrit Heller.

Ce qui n’empêche pas Heller de parler de ces volontaires étrangers, dont on retrouve l’histoire au musée, afin de rendre hommage à leur dévouement et à leur sacrifice.

« Même ici en Israël, Mahal est inconnu. Les gens ignorent ce qu’ils ont fait. [Le premier Premier ministre israélien David] Ben Gurion lui-même disait qu’il ne savait pas si nous aurions gagné la guerre sans ces gars-là », poursuit Heller.

Heller s’est impliqué dans le musée en travaillant à son livre, et les fondateurs du musée, qui se sont chargés d’identifier et de documenter l’histoire des soldats juifs de la Seconde Guerre mondiale, l’ont contacté. Grâce à ses recherches et à ses reportages, il a pu leur donner des noms et des témoignages de Canadiens juifs. Certains étaient d’anciens amis et voisins de son Zaidy, d’autres des militaires juifs rencontrés pendant la guerre.

Aron Heller (Noam Moskowitz)

Heller a appris que 40 % des hommes juifs canadiens en âge de servir l’avaient fait et que près de 45 000 Canadiens (parmi lesquels 450 Juifs) étaient morts au combat pendant la guerre, dont plus d’un tiers avaient servi dans la Royal Canadian Air Force.

À la demande de son grand-père

Le travail de Heller sur « Zaidy’s Band » a commencé lorsque son grand-père lui a demandé d’utiliser ses compétences journalistiques pour enquêter sur ce qui était arrivé à un autre Torontonien juif du nom de Wilf Canter, rencontré en traversant l’Atlantique pour aller se battre en Europe. Il lui avait dit que Canter était un pilote de Spitfire, abattu au-dessus de l’Allemagne et fait prisonnier avant de se rendre en Israël aux alentours de 1948 pour se battre lors de la guerre d’Indépendance.

Les recherches de Heller sur Canter (honoré d’une Distinguished Flying Medal du roi George VI, survivant des interrogatoires de la Gestapo et de neuf mois de détention au Luft Stalag III, le tristement célèbre camp de prisonniers de guerre dont 80 officiers britanniques et alliés s’échappèrent le 24 mars 1944) lui permirent de mettre à jour l’existence de quatre autres personnages passionnants et d’un incident quasiment oublié de la guerre d’Indépendance d’Israël.

Après son arrivée en Israël le 5 août 1948, Canter est l’un des cinq pilotes canadiens avec une expérience de la Seconde Guerre mondiale à rejoindre la jeune Armée de l’Air israélienne, au sein du 103e Escadron à la base aérienne de Ramat David. Il y pilote surtout des avions Dakota (Douglas C-47 Skytrain) pour des missions de ravitaillement et de bombardement.

Les membres de l’équipage décédé dans le crash du Dakota (un avion de transport Douglas C-47), le 24 octobre 1948, près de la base aérienne de Tel Nof, en Israël. Dans le sens des aiguilles d’une montre à partir du coin supérieur gauche : Willie Fisher (gracieuté de Wilf Mandel), Wlfred Canter (autorisation de Wayne Gershon), Fred Stevenson (autorisation de Tal Landman), Michael Weimers (autorisation de Noa Schendar et de la famille Weimers), et Leon Lightman (autorisation de Tal Landman).

Dans la nuit du 24 octobre 1948, Canter et quatre autres membres d’équipage (deux d’entre eux également canadiens) décollent de l’aéroport de Sde Dov, près de Tel Aviv, avec des provisions pour le poste avancé de Sdom, dans le désert du Neguev, coupé du reste du pays par les forces égyptiennes. Peu de temps après le décollage, l’avion s’écrase devant les pistes de la base aérienne de Tel Nof, près de Rehovot. Les cinq hommes qui se trouvent à bord y trouvent la mort. L’enquête révèlera que l’appareil volait beaucoup trop et que l’entretien n’avait pas été effectué.

« Zaidy’s Band » parle de ces courageux jeunes hommes qui ont perdu la vie dans cette mission longtemps oubliée, laquelle n’est par ailleurs que l’un des nombreux accidents enregistrés par l’Armée de l’Air israélienne pendant la guerre.

Heller consacre un chapitre à chacun de ces hommes, Canter compris. Il s’agit de Fred Stevenson (pilote non juif de la Royal Canadian Air Force originaire de la Saskatchewan, au Canada, avec cinq ans de vol en temps de guerre), Willie Fisher (navigateur juif de la Royal Canadian Air Force originaire de Winnipeg, au Canada), Leon Lightman (opérateur radar et radio sioniste britannique-juif de la Royal Air Force, qui a contribué à fonder le kibboutz Kfar HaNassi, en Galilée du Nord) et enfin Michael Weimers (immigré en Palestine, né en Allemagne et élevé en Grande-Bretagne, il n’aurait pas dû prendre ce vol mais a été pris en stop pour aller livrer des provisions dans le Neguev).

Les élèves du cours de navigation de Mickey Heller à Malton, dans l’Ontario, en 1942. Mickey Heller est le septième à partir de la gauche, au premier rang. (Avec l’aimable autorisation de la famille Heller)

Beau comme une star de cinéma mais incroyablement maladroit, Weimers était météorologue et quasi-membre de l’Armée de l’air israélienne. Surnommé « Michael, roi du Neguev », il a travaillé de manière indépendante et de sa propre initiative pour rassembler les matériaux nécessaires et construire des aérodromes improvisés dans le Neguev. Ce qui a permis aux avant-postes israéliens de survivre malgré le siège des forces égyptiennes et à Israël d’asseoir au final sa souveraineté sur cette région désertique qui représente plus de la moitié de la surface du pays.

Heller explique au Times of Israel sa fascination pour l’histoire totalement méconnue de Weimers, laquelle l’a amené à se pencher sur la vie de ce dernier, à rencontrer ses proches encore en vie et publier un article de fond à son sujet.

« Je n’arrivais pas à croire que les gens ne connaissaient pas ce type ici [en Israël]. Il a joué un rôle tellement important dans la guerre de 1948, et tout a été oublié — effacé de l’histoire », regrette Heller.

« Volontaire parce que personne d’autre ne l’était »

Après avoir documenté le dernier vol du Dakota et l’histoire de son malheureux équipage, Heller revient sur l’histoire des combattants juifs canadiens de la Seconde Guerre mondiale et notamment sur celle de Somer James et Alfred Brenner, deux des 200 militaires juifs canadiens décorés en raison de leur héroïsme.

Ancien camarade de classe et ami d’école de Mickey Heller, Somer était opposé à la guerre, raison pour laquelle, au lieu de s’engager dans l’armée, il a rejoint la marine marchande. Les hommes et femmes de la marine marchande ne portaient pas d’uniforme, mais accomplissaient des tâches vitales dans des conditions difficiles et contre une maigre rémunération. Leur mission consistait à transporter cargaison et soldats à bord de navires mal défendus, exposés aux ennemis. Des dizaines de milliers de ces 185 000 hommes et femmes qui servirent dans ce « 4e service » moururent, nombre d’entre eux disparus en mer. On estime que 90 des 12 000 Canadiens ayant servi dans la marine marchande étaient juifs.

Somer James sur une photo de carte d’identité. (Avec l’aimable autorisation de Wendy James)

Depuis Cardiff, au Pays de Galles, Somer servit sur plus d’une dizaine de cargos transportant charbon, blé et munitions, naviguant le long des côtes d’Europe et d’Afrique du Nord.

Le 5 novembre 1943, Somer se trouvait à bord d’un navire amarré près de Naples, en Italie, lorsque les bombardiers allemands attaquèrent le navire, chargé d’explosifs, ainsi qu’un dépôt de munitions à proximité. Le navire fut endommagé et le quai prit feu. L’embarcation ne pouvait être sauvée qu’en la manœuvrant loin du quai grâce à la manipulation complexe de ses amarres.

James fut le seul membre d’équipage à sauter sur le quai en flammes pour sauver le navire. Il lui fallut trois heures, mais il réussit à sauver non seulement le navire, mais aussi quelques barges qui avaient aussi été touchées et étaient en flammes.

« Dans son témoignage vidéo, James a simplement dit qu’il s’était porté volontaire parce que personne d’autre ne l’était », écrit Heller.

James reçut une médaille de l’Empire britannique et la médaille Lloyd’s pour bravoure en mer en récompense de ses actions de bravoure.

Carte d’engagement de Mickey Heller au sein de la Royal Canadian Air Force (Autorisation de la famille Heller)

Alfred Brenner, cousin issu de germain de Mickey Heller, est le pilote de la Royal Canadian Air Force auquel le roi George VI a décerné la Distinguished Flying Cross pour avoir coulé un navire marchand allemand de 5 000 tonnes au large des Pays-Bas, le 18 février 1943.

Brenner et ses trois hommes d’équipage étaient en mission lorsqu’ils repérèrent un convoi de 12 navires marchands allemands escortés par cinq destroyers. Après avoir touché sa cible, l’avion de Brenner a essuyé des tirs ennemis. Le pilote est alors monté à 2 000 pieds pour que son opérateur radio puisse envoyer un SOS avant de se poser en mer du Nord, à 30 miles de Great Yarmouth, en Angleterre.

L’équipage a rapidement pris place à bord d’un canot de sauvetage, avant que l’avion ne sombre — hélas avec à son bord tout le matériel d’urgence et les rations alimentaires.

Les hommes ont dérivé pendant 43 heures dans des conditions glaciales avant d’être secourus.

À la fin de l’écriture de « Zaidy’s Band », Heller a fini par découvrir ce que son grand-père avait finalement fait pendant la guerre — mais nous ne le dirons pas ici.

« La conclusion [à laquelle je suis arrivé] est que ce que l’on a fait pendant la Seconde Guerre mondiale importe peu : on faisait ce qu’il fallait, en tant que militaire ou non, en survivant ou non … Ce qui compte, c’est d’avoir contribué à ce grand événement qui a marqué le monde, et dans l’ombre duquel nous continuons de vivre », conclut Heller.

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