Avant les Somaliens, les Juifs de New York avaient été diffamés et traités de criminels
En 1908, le chef de la police new-yorkaise avait injustement attribué la moitié des crimes aux "Hébreux". Aujourd'hui, le maire juif de Minneapolis déclare qu'une communauté ne devrait jamais être tenue responsable des crimes de quelques-uns
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JTA — Lorsque le président américain Donald Trump a durci le ton à l’égard des immigrés somaliens dans le Minnesota et qu’il a prescrit un durcissement de la politique d’immigration à leur encontre – des Somaliens s’étant rendus coupables d’une fraude aux services sociaux – le maire juif de Minneapolis, Jacob Frey, a réagi.
« En cas de fraude, en cas de crime, on enquête, on traduit en justice, on inculpe. On arrête la personne qui a fraudé ou qui a commis le crime en question, on la met en prison, elle et pas une autre », a déclaré Frey à l’antenne de NPR. « C’est cette personne qui, à titre individuel, est responsable. C’est comme ça que ça marche en Amérique. On ne peut pas reprocher à l’ensemble d’une communauté les crimes commis par un de ses membres. »
Les propos de Frey ont été repris par d’autres personnalités au sein de l’état et, plus largement, au sein de tout le pays. « On ne reproche pas les errements d’un individu à toute sa communauté », a déclaré la Représentante Ilhan Omar, élue Démocrate du Minnesota, qui a immigré de Somalie aux États-Unis lorsqu’elle était enfant.
Frey n’a pas fait état de son parcours en matière de défense des Somaliens, une communauté au sujet de laquelle Trump a déclaré : « Ils n’apportent rien. L’aide sociale les concernant est de l’ordre de 88 %. Ils n’apportent rien. Je ne veux pas d’eux dans notre pays. Je suis honnête avec vous. »
Mais si Frey avait pris comme référence l’histoire des Juifs, il aurait sans doute cité un autre exemple d’autorité politique accusant l’ensemble d’une communauté immigrée des crimes commis par certains de ses membres – autre exemple de groupe ethnique pris pour cible par des partisans du droit du sang qui accusaient les immigrés d’être coupables de tous les maux de la terre.
Frey aurait pu remonter jusqu’à 1908, date à laquelle le chef de la police de New York, Theodore A. Bingham, avait porté l’accusation la plus explicite et la plus médiatisée de la part d’un haut responsable américain à l’encontre des Juifs depuis que le général Ulysses S. Grant avait expulsé les Juifs de son district militaire pour une prétendue contrebande de coton et autres faits de corruption.
Cette année-là, dans un article du North American Review, Bingham avait affirmé que les Juifs étaient responsables de la moitié des crimes de New York – pickpockets, recel de biens volés, incendies criminels, jeux d’argent et affaires de mœurs.
« Il n’est pas étonnant qu’avec un million d’Hébreux, principalement russes, dans cette ville (soit un quart de sa population), la moitié des criminels soient de cette race quand on considère l’ignorance de la langue, en particulier des hommes physiquement inaptes au travail forcé », avait écrit Bingham avec la prose guindée d’un bureaucrate et l’autorité douteuse de la pseudo-science eugéniste, qui était alors très en vogue.
Bingham avait appuyé ses accusations à des statistiques : « Quarante pour cent des garçons de la Maison de Refuge et vingt pour cent de ceux qui sont jugés par le tribunal des enfants » sont juifs, avait-il affirmé. « A l’école, l’absentéisme des enfants hébreux est le plus élevé qui soit. »
Les dirigeants juifs avaient décelé dans ces accusations un danger d’autant plus grand qu’elles reposaient partiellement sur des faits avérés : « Ils savaient qu’il y avait un problème de criminalité dans l’East Side, pas aussi sordide que ce que Bingham disait, mais tout de même relativement grave », avait écrit son contemporain, Irving Howe, dans son récit, « World of Our Fathers ».
Comme les Somalo-Américains du Minnesota, les Juifs de cette époque étaient au carrefour de deux mondes — avec un pied toujours dans la pauvreté de leurs logements et l’autre dans la prospérité d’une classe ouvrière et propriétaire d’entreprises en pleine ascension. Mais les nouveaux arrivants juifs d’Europe de l’Est avaient disposé d’un levier important, celui des Juifs allemands arrivés avant eux et parvenus à des postes de pouvoir dans la finance et la politique.
Jacob Schiff, le puissant banquier et philanthrope, était devenu l’un des critiques les plus virulents de Bingham et de son article, qu’il avait ouvertement dénoncé et qu’il avait qualifié de « dangereux » et « anti-américain ». Joseph Seligman, fondateur de la banque d’investissement J. & W. Seligman & Co., avait lui aussi condamné les propos de Bingham, rappelant que la criminalité était un des effets de la pauvreté et de l’exil, et non de la religion ou de l’ethnie. Il avait souligné le danger, pour le chef de la police, d’ethniciser les crimes. Les deux hommes avaient cité à l’appui de leurs propos d’autres statistiques et d’autres experts pour prouver que Bingham avait exagéré la part des Juifs dans les chiffres de la criminalité.
La réaction populaire avait été tout aussi forte, avec des lettres écrites aux journaux yiddish et généralistes, des manifestations de grande ampleur et des sermons enflammés.
« M. Bingham a fait assaut de généralités alors que l’on attendait de lui des faits, des noms, des adresses, les chiffres précis d’une semaine ou d’un mois [de criminalité] pour prouver ses dires, faute de quoi il aurait dû se rétracter publiquement et présenter ses excuses à l’ethnie qu’il avait diffamée », avait déclaré le rabbin Joseph A. Silverman du Temple Emanu-El de New York.
Ce qu’avait fini par faire Bingham.
« À la mi-septembre », avait écrit Howe, « sous une forte pression, Bingham est revenu sur ses accusations ‘totalement et sans aucune réserve.’ » Il avait perdu le soutien du maire, George B. McClellan Jr, suite au scandale, et il avait été contraint à la démission en juillet 1909.
Bingham n’avait pas été le seul à tenir toute la communauté juive pour responsable des crimes commis par quelques-uns de ses membres. Onze ans plus tôt, le chef de la police Frank Moss avait affirmé dans son livre « The American Metropolis » que « les instincts criminels… se trouvent souvent naturellement chez les Juifs russes et polonais. »
Entre 1907 et 1909, le McClure’s Magazine avait publié des articles du journaliste d’investigation George Kibbe Turner faisant état d’une forte implication des Juifs dans la « traite des esclaves blancs » — ce que nous appellerions aujourd’hui la traite des êtres humains. Si les tribunaux avaient trouvé peu de preuves de la prétendue vaste conspiration juive en vue de faire du trafic de femmes, « McClure s’est servi de l’enquête sur l’esclavage blanc et du grand jury pour alimenter les craintes à l’égard de l’immigration et pour faire grimper l’antisémitisme dans toute la ville », lit-on de la plume de l’historienne Mia Brett dans un article écrit pour le Gotham Center, au sein de la CUNY.
Pour l’élite juive, la reculade de Bingham avait été perçue comme une victoire, mais l’incident avait toutefois fait comprendre que la communauté juive avait besoin d’une meilleure organisation pour faire face à l’antisémitisme. À New York, la Kehillah, une ambitieuse organisation communautaire juive unifiée, avait été créée. La Kehillah comprenait des comités éducatifs et politiques, ainsi qu’un « Bureau de la morale sociale » — une sorte d’organe d’auto-régulation qui était destiné à aider les forces de l’ordre à lutter contre les criminels juifs. Lorsqu’il était apparu que le bureau ne faisait que renforcer l’idée que la Kehillah avait été créée pour brouiller les cartes, il avait été supprimé.
La Kehillah avait fonctionné jusqu’en 1922, date à laquelle elle s’était dissoute en raison de — spoiler — désaccords idéologiques entre ses groupes constitutifs. Mais cela avait créé un précédent pour les organisations communautaires centralisées qui allaient venir, à commencer par la UJA-Federation de New York.
Au Minnesota aussi, des signes montrent que les attaques du président ne font que renforcer la communauté somalienne en suscitant une plus grande solidarité et une meilleure organisation.
« Quand des personnes commettent des crimes, on sait que cela n’implique pas toute une communauté ; le faire ainsi est raciste, xénophobe et proprement inacceptable », a déclaré à l’antenne de Fox 9 le rabbin Adam Stock Spilker, du temple Mount Zion de St.Paul, à Minneapolis, le mois dernier.
L’actuel chef de la police de Minneapolis, Brian O’Hara, a pris l’exact contre-pied de Bingham en affirmant que le « véritable problème » de la fraude aux services sociaux dans cet état ne justifiait pas la réaction « essentiellement politique » du gouvernement fédéral, en particulier des autorités chargées de l’immigration.
« Je ne connaissais aucun Américain d’origine somalienne avant de venir m’installer dans le Minnesota », a déclaré O’Hara, lundi, dans le podcast « The Daily ».
« Les Américains d’origine somalienne que j’ai rencontrés ici, qui sont nombreux à travailler pour la police dans cette ville, m’ont remarquablement accueilli. De mon point de vue, [la répression dont les Somaliens sont victimes de la part des services d’immigration] est très étrange parce que je sais que la grande majorité des membres de cette communauté sont des citoyens américains. »
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