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Analyse

Avec son discours sur la « super-Sparte », Netanyahu fragilise un secteur de la tech déjà lésé par la guerre

Disant tout haut ce que beaucoup pensent tout bas, le Premier ministre a parlé d'une économie isolée, ce qui n'aide pas une industrie déjà lésée par un sentiment anti-Israël très répandu

Sharon Wrobel

Sharon Wrobel est journaliste spécialisée dans les technologies pour le Times of Israel.

À gauche : Le Premier ministre Benjamin Netanyahu donne une conférence de presse à Jérusalem, le 16 septembre 2025. À droite : La statue du roi Léonidas de l'ancienne Sparte se dresse au-dessus du champ de bataille des Thermopyles, dans le centre de la Grèce, le 9 mars 2007. (Marc Israel Sellem/POOL ; PARIS PAPAIOANNOU/AFP)
À gauche : Le Premier ministre Benjamin Netanyahu donne une conférence de presse à Jérusalem, le 16 septembre 2025. À droite : La statue du roi Léonidas de l'ancienne Sparte se dresse au-dessus du champ de bataille des Thermopyles, dans le centre de la Grèce, le 9 mars 2007. (Marc Israel Sellem/POOL ; PARIS PAPAIOANNOU/AFP)

À une semaine du Nouvel An juif, le Premier ministre Benjamin Netanyahu a prédit à Israël un avenir fait d’isolement économique et diplomatique et de guerre sans relâche.

En annonçant qu’Israël n’avait pas d’autre choix que de s’adapter et de se transformer en une économie autosuffisante avec des « caractéristiques autarciques », Netanyahu a déclaré que son pays – réputé dans le monde entier pour des prouesses technologiques qui lui ont valu le titre de Startup Nation – devait se préparer à devenir une « super-Sparte » du XXIe siècle, contre sanctions commerciales et boycotts.

Cela n’étonnera personne, son annonce a provoqué des soubresauts sur les marchés financiers locaux et pris de court les investisseurs aussi bien que la communauté technologique.

Face à la vive réaction des chefs d’entreprise du secteur de la Tech, Netanyahu a rapidement fait machine arrière en expliquant que ses propos concernaient le secteur de la défense et portaient sur la nécessité d’accéder à l’indépendance en matière de sécurité. Sa clarification n’a guère apaisé les inquiétudes que soulève l’économie [israélienne] dans son ensemble.

« C’est inacceptable. Personne n’est d’accord avec cette [idée de super-Sparte], car elle n’est tout simplement pas pertinente pour Israël », explique Avi Hasson, PDG de Startup Nation Central, une organisation spécialisée dans l’écosystème technologique israélien.

« Israël n’est pas une superpuissance comme la Chine ou les États-Unis – la totalité de notre économie dépend des matières premières, et pour notre économie technologique, le fait d’être connecté au reste du monde jour le rôle d’oxygène. »

Ces dernières semaines, les pays européens ont redoublé de pressions sur Israël en raison de la guerre qu’il mène contre le Hamas à Gaza, en le mettant en garde contre de possibles sanctions et une dégradation des relations commerciales qui pourrait s’ajouter aux embargos sur les armes déjà en vigueur.

Début septembre, la Commission européenne a ainsi agité la menace d’une suspension d’une partie d’un accord commercial, laquelle pourrait affecter les 5,8 milliards d’euros d’exportations israéliennes vers l’Union européenne, son plus important partenaire commercial.

« Nous avons tous été choqués par le discours de Netanyahu », concède Moran Chamsi, associé du fonds d’investissement Amplefields. « Les deux dernières années ont été très difficiles. »

Dans la Grèce antique, la cité-État de Sparte s’était elle-même isolée du reste du monde, dans le but de préserver son mode de vie militariste. L’adjectif anglais « spartiate », souvent connoté négativement, rappelle le mode de vie austère de cette ville.

Un manifestant anti-austérité porte un T-shirt orné d’une représentation cinématographique d’une bataille spartiate, à Athènes, le 15 juin 2011. (Crédit : AP/Kostas Tsironis)

Israël se comporte peut-être discrètement comme Sparte depuis le début de la guerre, le 7 octobre 2023, mais « c’est complètement différent lorsque c’est le Premier ministre qui le dit à haute voix », poursuit Chamsi.

Au-delà des embargos et autres mises en garde publiques, Hasson explique au Times of Israel que de plus en plus d’entreprises israéliennes en relations commerciales avec des pays étrangers ressentaient les effets du sentiment anti-Israël qui a gagné le monde entier.

« Nous devons nous garder de prendre des anecdotes et de les ériger au rang de faits », explique Hasson, ex-président fondateur de l’Autorité israélienne de l’innovation. « Cela dit, les anecdotes s’accumulent. »

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu donne une conférence de presse depuis les locaux des services du Premier ministre, à Jerusalem, le 16 septembre 2025. (Marc Israel Sellem/POOL)

« Il est difficile de savoir si les gens décident de ne pas faire affaire avec une entreprise ou d’y investir à cause du risque supplémentaire qu’Israël implique, ou par idéologie, ou encore de peur que les employés ou les clients soient mécontents », poursuit-il.

L’aveu de Netanyahu selon lequel Israël fait face à un isolement toujours plus vif a semé la panique chez les investisseurs, ce qui a fait chuter les cours à la Bourse de Tel Aviv, jusque là robustes, même si on a enregistré un mieux cette semaine suite au projet américain d’armistice.

« En terme de direction, ce n’est pas la même chose qu’un PDG ressente ou sache quelque chose et le dise et que ce soit le Premier ministre qui fasse de telles déclarations : non seulement ce qu’il dit est entendu à l’ONU mais aussi dans les salles de conseil d’administration, les grandes entreprises et les réunions d’investisseurs en capital-investissement », poursuit Hasson. « Ses propos ont été très blessants pour beaucoup… les soldats dans les tranchées, ceux qui se battent, les startups et les industriels.

Avi Hasson, PDG de Start-Up Nation Central. (Miri Davidovitz/Autorisation)

Malgré des guerres ouvertes sur plusieurs fronts et les coûts de la guerre qui atteignent des sommets, les principaux indices boursiers de la bourse de Tel Aviv ont battu des records à plusieurs reprises cette année, bien au-delà des performances des plus grandes bourses du monde.

Ces douze derniers mois, l’indice TA-35 des entreprises de premier ordre a augmenté de près de 43 % et l’indice TA-90 de 48 %, signe que les investisseurs ont estimé que les succès militaires israéliens contre le programme nucléaire iranien – ainsi que l’affaiblissement significatif des mandataires iraniens au Liban, en Syrie et à Gaza – allaient contribuer à réduire les risques pour la sécurité et l’économie d’Israël.

Mais les propos de Netanyahu ont fait voler en éclats les attentes les plus optimistes selon lesquelles le cessez-le-feu et la fin des combats pourraient être obtenus en quelques semaines, ce qui donnerait le coup d’envoi d’une période de croissance économique accélérée dans l’après-guerre.

Cette reprise tant espérée serait tirée par le secteur de la tech israélienne, véritable pilier de l’économie nationale qui représente 20 % du PIB, 50 % des exportations et génère d’importantes recettes fiscales.

Moran Chamsi, associé directeur chez Amplefields Investments. (Merav Ben Loulou)

Au fil des années, Israël s’est bâti une solide réputation dans le domaine de l’innovation scientifique et technologique, adossée à une économie de marché, un État de droit et la mondialisation. La tech israélienne est très dépendante des capitaux étrangers : 80 % des investissements en capital-risque dans les startups technologiques israéliennes viennent en effet de fonds étrangers.

« Depuis le début 2025, le secteur technologique fait de son mieux pour se montrer résilient, malgré les nombreux fondateurs de startups, entrepreneurs et employés qui effectuent leur service de réserve à Gaza, et nous constatons une certaine reprise des investissements, alors que l’écosystème se prépare pour l’après-guerre », explique Chamsi.

« Toutefois, il est des investisseurs qui décideront de laisser leurs investissements en Israël dans l’attente de nouveaux développements tandis que d’autres seront plus hésitants pour des raisons politiques, ce qui créera des retards dans les investissements », ajoute-t-il.

Malgré la guerre qui fait rage, les investissements sur le marché technologique israélien ont atteint leur plus haut niveau en trois ans au premier semestre 2025, à mesure que les difficultés de financement ayant entravé le secteur lors des combats plus intenses de l’an dernier, sur plusieurs fronts, se sont levées, fin 2024.

L’équipe de CyberArk et des responsables du Nasdaq célèbrent les 10 ans de cotation en bourse de la société en 2024. (Avec l’aimable autorisation de Vania Savic)

En juillet dernier, Palo Alto Networks, fondée par l’entrepreneur américano-israélien Nir Zuk, a racheté la société israélienne CyberArk pour 25 milliards de dollars. Il s’agit de la plus importante acquisition d’entreprise israélienne après le rachat par Google de la licorne israélienne de la cybersécurité Wiz, en début d’année.

« Il y a certains investisseurs qui redoublent d’efforts sur Israël, donc l’activité n’est pas à l’arrêt mais discrète et très sélective », souligne Hasson. « Lorsque les investisseurs scrutent le monde en matière d’innovation, Israël ressort fortement car il n’y a pas beaucoup d’endroits dans le monde avec un écosystème mature et sophistiqué qui combine talent et esprit d’entreprise tout en faisant preuve de capacités hors du commun pour ce qui est de la résilience. »

En juillet dernier, Nvidia a annoncé son intention d’investir plusieurs milliards de dollars pour construire un énorme campus technologique dans le nord d’Israël, lequel devrait fournir des milliers d’emplois. Ce projet fait partie d’un important programme d’expansion des opérations du géant américain des puces électroniques en Israël.

Ex-scientifique en chef au ministère de l’Économie et de l’Industrie, Hasson le reconnaît : « Si vous n’êtes pas une entreprise de cybersécurité ou une entreprise liée à l’IA, technologies dans lesquelles Israël est leader sur le plan mondial, la vie est difficile ».

« En Israël, ce sont donc des centaines, voire des milliers d’entreprises qui souffrent en ce moment et qui dépendent de capitaux étrangers lorsque la capacité des sociétés de capital-risque à lever des fonds est difficile, car elles dépendent d’investisseurs institutionnels étrangers qui gèrent des fonds de pension à l’étranger et sont moins susceptibles d’investir en Israël », précise-t-il.

Des manifestants se sont postés devant la Cour royale de justice de Londres, où l’organisation palestinienne de défense des droits de l’homme Al-Haq intente une action en justice contre le ministère des Affaires et du Commerce, le 13 mai 2025. (Ben Whitley/PA via AP)

Il craint que les entreprises technologiques soient tentées de quitter Israël, pour rester en vie mais condamnant de ce fait l’économie israélienne. Il dit que, ces douze derniers mois, il a eu vent de davantage de cas d’expatriation – ou tout du moins de longs séjours à l’étranger de gens d’affaires – que ces dix dernières années.

« Les fondateurs israéliens sont prêts à tout pour la réussite et la résilience de leur entreprise – ce qui pourrait les amener à délocaliser certaines tâches ou transférer des capitaux en dehors d’Israël », met en garde Hasson. « Du point de vue israélien, la séparation de ce secteur et du pays n’est pas une bonne nouvelle, surtout au regard des derniers développements. »

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