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Décès à 101 ans de Ruth Weiss, qui a fui l’Allemagne nazie et relaté l’apartheid sud-africain

Weiss, dont les articles ont dénoncé les violations des droits humains en Afrique, figurait parmi les mille femmes proposées pour le prix Nobel de la paix en 2005

La journaliste d'origine allemande Ruth Weiss lors d'une interview pour Deutsche Welle publiée le 7 juillet 2024. (Crédit : Capture d'écran YouTube)
La journaliste d'origine allemande Ruth Weiss lors d'une interview pour Deutsche Welle publiée le 7 juillet 2024. (Crédit : Capture d'écran YouTube)

Reuters — Ruth Weiss a vécu plus d’un siècle, mais elle ne s’est jamais résignée face à l’injustice.

La colère qui l’animait face à l’inhumanité dont elle était témoin l’avait poussée à continuer d’écrire et de lutter contre l’oppression. Cela devait être le cas tout au long d’une vie riche et itinérante.

Weiss, qui avait fui l’Allemagne avec sa famille dans les années 1930 alors qu’elle n’était qu’une enfant, était devenue une auteure et journaliste prolifique, témoignant de certains des plus grands crimes du 20e siècle, de l’antisémitisme des nazis au racisme de l’apartheid, en Afrique du Sud.

« C’est le hasard qui m’a conduite de Nuremberg à Johannesburg. J’ai échappé à la Shoah et j’ai mené une vie d’exil », avait-elle écrit dans ses mémoires, « A Path Through Hard Grass » (un chemin à travers les herbes denses). « C’est la seule chose qui ne change pas dans ma vie : je suis une éternelle étrangère. »

Ruth Weiss s’est éteinte à l’âge de 101 ans, a annoncé vendredi Thomas Jung, le maire de sa ville natale de Fürth.

« Une petite fille dont on ne voulait pas »

Ruth Loewenthal était née en 1924 à Fürth, près de Nuremberg. Elle était la fille de Richard Loewenthal, un fabricant de jouets devenu commerçant, et de Selma (née Cohen), qui travaillait dans la boutique aux côtés de son mari.

Henry Kissinger déclare lors d’une conférence de presse à la Maison Blanche que « la paix est proche au Vietnam », le 26 octobre 1972. (Crédit : AP Photo)

Un garçon du nom de Heinz était dans la classe de la sœur de Ruth. La meilleure amie de Ruth s’appelait Leah.

Heinz avait fini par changer son nom en Henry. Il devait devenir secrétaire d’État des États-Unis, sous le nom de Henry Kissinger. Leah, quant à elle, avait été déportée en Pologne et elle était morte dans une chambre à gaz.

« Petite fille dont l’Allemagne hitlérienne ne voulait pas », ainsi qu’elle se désignait elle-même, Ruth avait suivi sa famille en Afrique du Sud en 1936, juste avant que le gouvernement afrikaner ne mette fin à l’immigration juive, ayant réalisé que, même si les nouveaux arrivants avaient « la bonne couleur de peau », ils ne pratiquaient en revanche « pas la bonne religion ».

Si l’apartheid n’était apparu qu’en 1948 en Afrique du Sud, la ségrégation raciale, la haine et l’oppression des Noirs et des minorités ethniques étaient déjà omniprésentes autour de Ruth. Une heure après que la mère de Weiss a pris le bébé de sa nouvelle femme de ménage noire pour le bercer elle-même, quatre femmes afrikaners étaient venues la voir pour l’informer qu’il ne fallait pas toucher ces enfants dont la couleur de peau n’était pas la bonne.

Weiss avait rencontré d’autres exilés allemands et des libéraux aui partageaient les mêmes idées qu’elle, avec lesquels elle avait pu mettre des mots sur son indignation. Elle s’était alors lancée dans le journalisme, rédigeant d’abord des articles à la place de son mari Hans Weiss, beaucoup plus âgé, correspondant en Afrique pour des journaux allemands, dont elle avait ensuite divorcé en raison de son infidélité.

Mais elle avait trouvé sa vocation. Le journalisme était parfaitement adapté à son esprit curieux, ainsi qu’à sa capacité innée à se fondre dans tous les milieux sociaux et à inspirer confiance.

Ses travaux avaient suivi les mouvements de libération en Afrique du Sud. Ses reportages sur le développement économique lui avaient notamment permis de dénoncer les violations des droits humains, les inégalités et le non-respect des sanctions.

Déclarée persona non-grata par l’Afrique du Sud et la Rhodésie du Sud (devenue aujourd’hui le Zimbabwe), elle avait travaillé à Londres pour le Guardian. De longues heures de travail, parfois difficiles à gérer pour elle, mère célibataire d’un jeune fils, Alexander, son seul enfant.

Au début des années 1970, accompagnée de son fils, elle était retournée en Afrique, cette fois en Zambie. Elle travaillait alors pour le Times of Zambia et, occasionnellement, pour la BBC et Reuters.

Illustration : deux hommes sortent des toilettes publiques réservées aux Blancs dans le centre-ville de Johannesburg, en Afrique du Sud, le 1er janvier 1985. (Crédit : AP Photo/David Van Gur)

« Camarade Ruth »

De retour en Allemagne, où elle devait travailler pour l’agence de presse Deutsche Welle, à Cologne, Weiss avait été confrontée à l’antisémitisme et au déni encore latents dans la société allemande d’après-guerre.

En 1982, elle s’était installée au Zimbabwe, qui venait alors d’accéder à l’indépendance. C’est alors qu’elle avait rejoint le Zimbabwe Institute for Southern Africa, qui rassemblait des Sud-Africains noirs et blancs lors de réunions et d’ateliers clandestins organisés sur le thème de l’avenir démocratique du pays.

Les Africains la prenaient au sérieux malgré sa condition de femme, avait-elle indiqué. Femme mûre, elle bénéficiait du respect habituellement accordé aux personnes âgées sur le continent.

« J’ai eu une chance infinie d’avoir vécu les turbulences qui ont secoué l’Afrique australe dans la seconde moitié du 20e siècle, d’avoir pu assister à certains des événements qui les ont marquées, et d’avoir rencontré plusieurs de leurs acteurs », avait écrit Weiss dans ses mémoires, avec l’humilité qui la caractérisait.

Elle avait rencontré Nelson Mandela dans la cuisine d’un ami, autour d’un bol de soupe, avant son incarcération en 1962. Par ailleurs, le premier président de la Zambie, Kenneth Kaunda, l’avait surnommée « Camarade Ruth », affirmant qu’elle était « Zambienne dans l’âme ».

« Le destin, le hasard, un accident de naissance et les bouleversements de l’Histoire, appelez cela comme vous voulez, ont tissé sa vie, avec des motifs propres à notre siècle, un morceau d’histoire sociale », avait confié l’écrivaine sud-africaine Nadine Gordimer, une amie de Weiss.

En 2005, Weiss avait été pressentie, parmi un groupe de mille femmes, pour le prix Nobel de la paix. Le comité Nobel récompense les femmes qui œuvrent discrètement et avec désintéressement pour la paix à travers le monde.

« Cette nomination m’a stupéfaite », avait raconté Weiss. « Après tout, les femmes courageuses dont je connaissais les noms avaient aidé l’humanité de manière complètement désintéressée. Elles s’étaient battues pour les droits des femmes, contre des abus comme l’excision, qui causait d’immenses souffrances à d’innombrables femmes. D’autres avaient été emprisonnées pour leur travail. » Elle-même, avait-elle souligné, ne méritait pas de recevoir cette distinction.

En 2023, le président sud-africain Cyril Ramaphosa l’avait nommée Compagnon de l’Ordre O.R. Tambo – une distinction décernée à d’éminents étrangers ayant démontré leur amitié envers le pays – pour sa contribution à la lutte pour la libérté et contre les injustices.

« J’ai fait ce que j’ai pu »

Au cours des dernières décennies de sa vie, Weiss, outre ses mémoires, avait écrit des romans et des livres pour enfants. Ces ouvrages, qui venaient s’ajouter à un regain d’intérêt en Allemagne pour l’histoire nazie du pays et pour le témoignage des victimes du régime, avaient fait d’elle une conférencière très sollicitée pour parler de la violence et de la brutalité qu’elle avait subies.

Gordimer décrit Weiss comme une femme humble, pleine de compassion et généreuse.

Dans la capitale de la Zambie, Lusaka, « l’appartement était trop petit pour organiser un dîner, mais il était parfait pour un buffet en libre-service », avait écrit Weiss. « J’ai mélangé les invités : des ministres du gouvernement, des expatriés, des membres de mouvements de libération de différents pays, des journalistes étrangers et locaux. Et tout le monde a discuté avec tout le monde. »

Elle s’était inrerrogée : devait-elle retourner dans la nouvelle Afrique du Sud, libérée de l’apartheid ? Mais elle savait qu’en tant que femme âgée et seule, elle serait contrainte de vivre derrière des barrières de sécurité, une existence qu’elle ne pourrait supporter.

« Mais surtout, j’étais trop âgée pour m’engager dans la reconstruction qui s’imposait. C’était une tâche pour les jeunes et les personnes dynamiques », avait-elle confié.

Dans sa nomination au prix Nobel, Weiss était décrite comme menant une guerre avec ses mots.

« Je ne prétendrai pas que ma plume était plus puissante qu’une épée. Dans le contexte de mon opposition au racisme sous toutes ses formes, cela ne serait pas correct », avait-elle alors répondu.

« Tout ce que je peux affirmer, c’est que j’ai fait ce que j’ai pu, compte tenu des circonstances. »

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