Rechercher

La fondatrice de Hadassah, la « mère » d’Israël, était-elle favorable à une solution à un État ?

Avec Henrietta Szold : Hadassah and the Zionist Dream, Francine Klagsbrun montre comment cette militante a lutté contre la misogynie et pour les droits de tous les enfants

Henrietta Szold, la fondatrice de Hadassah, à son domicile à Jérusalem (Crédit : Center for Jewish History/Wikimedia Commons)
Henrietta Szold, la fondatrice de Hadassah, à son domicile à Jérusalem (Crédit : Center for Jewish History/Wikimedia Commons)

Plusieurs pionnières juives ont créé des organisations sionistes féminines distinctes, mais c’est Henrietta Szold qui a réussi à les unir au sein d’une seule organisation, Hadassah, nommée d’après la reine Esther de la Bible.

L’organisation s’est rapidement fait connaître pour ses initiatives en faveur des femmes enceintes et des jeunes mères, pour la lutte contre des maladies oculaires alors très répandues, ainsi que pour la distribution de repas nutritifs aux écoliers. Son indépendance finit toutefois par être contestée par les dirigeants masculins de l’Organisation sioniste d’Amérique.

« L’organisation masculine avait une vision différente du sionisme », explique Francine Klagsbrun, auteure de Henrietta Szold : Hadassah and the Zionist Dream, publié par Yale University Press.

« Pour eux, un sionisme axé sur les soins de santé et le travail social n’était pas du sionisme. Ce n’était pas le sionisme tel qu’ils le concevaient, qui consistait à construire une nation et à créer des implantations. Ils méprisaient cette approche ainsi que Hadassah. Ils ne respectaient pas ce qu’elle faisait et ne comprenaient pas l’importance de son action. Hadassah a pourtant créé les premiers hôpitaux et les premières infrastructures de soins en Palestine, qui n’existaient pas auparavant. »

« Petit à petit, poursuit-elle, [les hommes] ont tenté de prendre le contrôle d’une grande partie des activités de Hadassah, notamment : la collecte et l’allocation des fonds. Mais les femmes ont résisté, avec le soutien d’Henrietta… et elles ont finalement gagné. »

Plusieurs dates anniversaires, en février, rappellent l’héritage durable de Szold : le 13 février, date de sa mort en 1945, le 24 février, jour de la fondation de Hadassah en 1912, ainsi que la Journée de la famille en Israël, célébrée chaque année à la date hébraïque de son décès, le 30 Shvat, qui est tombé cette année le 17 février.

En Israël, Szold est commémorée comme la « mère » ultime du pays, notamment parce que, dans les dernières années de sa vie, elle s’est consacrée au sauvetage d’enfants juifs menacés par le nazisme par l’intermédiaire de la Aliyat Hanoar, (l’alyah des jeunes).

« C’était le projet le plus important de toute sa vie », souligne Klagsbrun.

Certains critiques estiment qu’elle aurait pu sauver davantage de vies si elle s’était opposée plus fermement aux restrictions britanniques sur l’immigration juive. Klagsbrun souligne toutefois la chaleur humaine qu’elle apportait à cette mission : Szold accueillait personnellement chaque enfant à son arrivée et les encourageait à ne pas oublier les aspects positifs de la culture allemande, une attention restée gravée dans leur mémoire bien après sa mort.

Henrietta Szold, au centre, avec des enfants d’un village d’immigration en Israël. (Crédit : Hadassah)

« Elle est devenue une figure maternelle pour Israël », explique Klagsbrun. « Elle ne s’est jamais mariée, n’a jamais eu d’enfants. Elle est devenue la mère de milliers de ces enfants sauvés. Il y a une lettre que je n’ai pas incluse. C’est une jolie lettre en hébreu d’un garçon qui demandait : ‘Puis-je vous appeler maman ? La mienne est morte.’… C’est ce qu’elle est devenue, une figure maternelle, voire même une figure de grand-mère, pour certains d’entre eux. »

Une sioniste qui soutenait un État binational

Contrairement à de nombreux penseurs sionistes, Szold a soutenu, un temps, l’idée d’un État binational réunissant Juifs et Arabes dans la Palestine mandataire.

Selon Klagsbrun, cette position reflétait avant tout les réalités de son époque, et Szold aurait probablement ajusté son point de vue dans le contexte politique actuel.

« Elle pensait que Juifs et Arabes pouvaient vivre ensemble en paix », explique Klagsbrun au Times of Israel.

Plus d’un siècle après la fondation de Hadassah, l’Organisation sioniste féminine d’Amérique (ZOA), groupe pro-Israël, défend aujourd’hui les victimes d’agressions sexuelles ayant subi des sévices lors du pogrom perpétré par le groupe terroriste palestinien du Hamas le 7 octobre 2023, une attaque d’une ampleur que Szold n’aurait probablement jamais pu imaginer.

« Je ne pense pas qu’elle soutiendrait encore aujourd’hui l’idée d’un État unique binational », poursuit Klagsbrun. « Elle comprendrait que cela ne fonctionnerait pas. »

En revanche, estime-t-elle à propos du cessez-le-feu et du plan de paix négociés par les États-Unis ayant mis fin à deux années de guerre à Gaza, Szold « serait certainement partisane d’un État palestinien et se réjouirait du plan de paix ».

Alors même que l’Israël pré-étatique était secoué par les tensions entre Arabes et Juifs, la paix occupait déjà une place centrale dans la pensée de Szold. Comme le souligne Klagsbrun dans son ouvrage, Szold n’a pas seulement fondé Hadassah, elle a également participé à Brit Shalom et à Ihud, deux mouvements plaidant pour un État binational entre Juifs et Arabes dans la Palestine mandataire.

L’auteure souligne « la sympathie et l’attention que Szold portait aux Palestiniens, et pas seulement aux Palestiniens, mais aussi à la cohabitation entre Israéliens et Palestiniens, un sujet auquel il serait important que l’on prête davantage attention aujourd’hui… Si elle était encore en vie, elle serait une conférencière très demandée, car elle continuerait à défendre ces idées. »

Construction de l’hôpital Hadassah sur le mont Scopus dans les années 1930. (Crédit : Hadassah)

Le livre soutient que Szold a joué un rôle plus actif dans la promotion d’un État binational qu’on ne le reconnaît généralement : elle n’était pas membre officielle de Brit Shalom (« Alliance de paix »), mais elle fut membre fondatrice d’Ihud (« Unité ») et siégea à son conseil d’administration.

« Elle, le grand intellectuel Martin Buber et d’autres, comme Judah Magnes, estimaient que cette terre, patrie de deux peuples, devait être partagée équitablement », explique encore Klagsbrun. « Peu importait qui détenait la majorité : aucun des deux peuples ne devait dominer l’autre. Elle ne pensait pas qu’il devait exister un État politique réservé uniquement aux Juifs. »

Ni Brit Shalom ni Ihud n’ont suscité d’intérêt réciproque de la part de dirigeants arabes du vivant de Szold ; après sa mort, en 1945, l’un d’eux, Fawzi al-Husseini, manifesta un intérêt, avant d’être assassiné.

Klagsbrun estime que la place accordée dans son ouvrage au plaidoyer de Szold en faveur d’un État binational constitue l’une des principales différences avec la biographie de Dvora Hacohen, professeure d’études israéliennes à l’université Bar-Ilan, intitulée To Repair a Broken World: The Life of Henrietta Szold, Founder of Hadassah, récompensée par le National Jewish Book Award en 2021.

Dans un échange par email avec le Times of Israel, Hacohen a contesté la présentation de Szold comme partisane d’un État binational. Selon elle, le nom de Szold aurait été ajouté aux listes de membres de Brit Shalom et d’Ihud par leurs fondateurs respectifs, Arthur Ruppin et Magnes, bien qu’elle ne partageât pas les objectifs de ces mouvements, mais sans vouloir pour autant décevoir leurs fondateurs.

Hacohen a néanmoins souligné que Szold était favorable à la paix : « Elle a essayé de trouver un moyen pour que Juifs et Arabes vivent ensemble en paix, mais n’a pas trouvé de solution », et qu’elle a laissé un héritage durable de tolérance : « Dans toutes les institutions qu’elle a créées, notamment les hôpitaux, elle avait établi comme principe de servir tout le monde, sans distinction de nationalité ni de religion. Ces règles existent encore aujourd’hui en Israël, partout dans le pays. »

Des femmes pionnières

Le livre retrace le parcours de son héroïne depuis sa naissance à Baltimore jusqu’à ses dernières années en Palestine sous mandat britannique, avant la création de l’État d’Israël. Durant cette période, Szold accomplit beaucoup : elle fonde Hadassah, œuvre à l’amélioration des soins de santé en Palestine et contribue à l’accueil de près de 30 000 enfants juifs réfugiés de la Shoah dans le cadre de l’Alyah des jeunes. Tout cela intervient après une profonde déception sentimentale, vécue à la quarantaine, liée à son amour non partagé pour le professeur Louis Ginzberg lorsqu’elle étudiait au Jewish Theological Seminary de New York.

Henrietta Szold : Hadassah and the Zionist Dream, par Francine Klagsbrun. (Crédit : Autorisation)

Szold grandit auprès de son père, le rabbin Benjamin Szold, et de sa mère, Sophie (Schaar) Szold, femme au foyer. Si l’érudition de son père la fascine, c’est sa mère qui lui transmet le sens pratique nécessaire à la gestion d’un foyer où grandissent cinq filles parvenues à l’âge adulte sur un total de huit filles.

Très jeune, Szold révèle déjà de remarquables talents d’organisatrice en fondant à Baltimore une école du soir novatrice destinée aux immigrants juifs venus de Russie. Elle y enseigne l’anglais afin de faciliter leur insertion professionnelle dans leur nouveau pays. Ces élèves lui transmettent également quelque chose en retour : le sionisme, certains soutenant l’organisation Hovevei Zion, qui encourage alors les premières implantations juives en Palestine ottomane.

La Jewish Publication Society engage ensuite Szold pour ses compétences dans le travail éditorial sur les manuscrits, même si, précise le livre, son titre officiel reste celui de secrétaire plutôt que d’éditrice. Au Jewish Theological Seminary, où elle devient la première femme inscrite à temps plein, elle travaille notamment sur les textes du professeur Ginzberg. Plus âgé qu’elle de treize ans, celui-ci devient l’objet d’un amour profond, mais non partagé.

« Lorsque j’ai commencé ce livre, beaucoup de gens ne savaient plus qui elle était », explique Klagsbrun. « Mais ils se souvenaient vaguement d’une histoire d’amour malheureuse. Cela a constitué un tournant décisif dans sa vie, un moment central de son parcours. »

À la mort du père de Ginzberg, un rapprochement semble s’opérer entre eux. Parti à Amsterdam accompagner les derniers mois de son père, Ginzberg demande à voir Szold en privé à son retour. Lors de cette rencontre, il lui annonce toutefois ses fiançailles avec Adele Katzenstein, rencontrée à Berlin. Szold en est profondément affectée. Elle s’effondre peu après, perd temporairement la vue et doit subir une intervention chirurgicale. Un séjour de repos chez sa sœur Bertha, dans le Maine, lui permet finalement de recouvrer la vue.

À ce moment-là, elle se sent prête à retourner en Palestine, où elle s’était rendue pour la première fois avec sa mère à la suite d’un voyage en Europe en 1909. Au Moyen-Orient, Szold est frappée par la forte prévalence de maladies, notamment le trachome, une infection bactérienne de l’œil. Sa mère l’encourage alors à travailler avec des proches sur un projet destiné à améliorer cette situation.

Francine Klagsbrun possède un parcours riche, à la fois comme auteure et comme militante. Membre du comité de rédaction de Hadassah Magazine, elle explique que travailler sur la biographie de Szold lui a permis de mieux mesurer l’engagement des nombreuses femmes bénévoles qui font vivre l’organisation.

En 1988, Klagsbrun devient la première femme à porter un rouleau de la Torah pour prier au mur Occidental. Elle raconte que les femmes avec lesquelles elle se rendait au site lui avaient confié cet honneur. La veille, elle en informe son mari par téléphone, qui réagit avec incrédulité et inquiétude. Elle décide pourtant de maintenir sa participation. Elle se dit ensuite surprise par la colère exprimée par des juifs orthodoxes à l’encontre du groupe. Ce collectif deviendra par la suite connu sous le nom de Women of the Wall (Les femmes du mur), auquel Klagsbrun fera don d’un rouleau de la Torah.

Francine Klagsbrun, auteure de Henrietta Szold : Hadassah and the Zionist Dream. (Crédit : Joan Roth)

Henrietta Szold est la seconde biographie consécutive que Klagsbrun consacre à une dirigeante sioniste juive, après Lioness: Golda Meir and the Nation of Israel, paru en 2017 et lauréat du National Jewish Book Award. L’auteure voit des similitudes entre Meir et Szold, notamment leur capacité à s’imposer dans des milieux dominés par les hommes. Leurs trajectoires se sont d’ailleurs croisées en Palestine, où un collègue aurait conseillé à Meir de ne s’adresser à Szold qu’en hébreu.

Klagsbrun souligne toutefois leurs différences : Meir, bien que dotée d’un certain charme, pouvait parfois intimider les hommes avec lesquels elle travaillait, tandis que Szold apparaissait plus réservée, dans un style presque victorien. Klagsbrun craignait initialement que Szold soit un sujet trop irréprochable pour susciter un véritable intérêt. Ses recherches lui révèlent au contraire une personnalité d’une grande complexité. Le travail, mené sur trois ans, l’aide également à traverser une période personnelle douloureuse, marquée par la disparition de son mari de longue date, le psychiatre Samuel Klagsbrun.

Au fil de ses recherches sur l’infrastructure médicale développée par Hadassah en Palestine mandataire, Klagsbrun dit avoir pris pleinement conscience des remarquables capacités d’organisation de Szold.

« C’était quelqu’un qui faisait avancer les choses », explique-t-elle. « Elle n’avait pas la patience de perdre son temps. Elle mettait les projets en œuvre : elle a créé une école d’infirmières, envoyé des médecins et des infirmières en Palestine. »

« Si l’on revient aux débuts de Hadassah », conclut-elle, « on voit des femmes entièrement consacrées à la collecte de fonds. Elles ont ensuite pris en charge l’alyah des jeunes, construit les premiers hôpitaux et apporté des soins de santé à un pays qui en manquait cruellement. »

En savoir plus sur :
Pour commenter, rejoignez
la Communauté du Times of Israël !
Rejoidre la Communauté du Times of Israël
Seuls les membres qui payent un abonnement peuvent commenter les articles. Alors rejoignez nous et profitez d'autres avantages !
Veuillez utiliser un email au format suivant : example@domain.com
Confirm Mail
Merci ! Consultez votre mail maintenant
Vous faites désormais partie de la Communauté du Times of Israël ! Un e-mail contenant votre lien de connexion a été envoyé à . Une fois configuré, vous pourrez profiter de vos avantages et commenter.

Merci pour votre fidélité !

Si vous voyez ce message, ça veut dire que vous faites partie de nos lecteurs les plus assidus. Pour continuer votre lecture, veuillez rejoindre notre Communauté. Rejoignez-nous maintenant !
image
Inscrivez-vous gratuitement
et continuez votre lecture
L'inscription vous permet également de commenter les articles et nous aide à améliorer votre expérience. Cela ne prend que quelques secondes.
Déjà inscrit ? Entrez votre email pour vous connecter.
Veuillez utiliser le format suivant : example@domain.com
SE CONNECTER AVEC
En vous inscrivant, vous acceptez les conditions d'utilisation. Une fois inscrit, vous recevrez gratuitement notre Une du Jour.
Register to continue
SE CONNECTER AVEC
Log in to continue
Connectez-vous ou inscrivez-vous
SE CONNECTER AVEC
check your email
Consultez vos mails
Nous vous avons envoyé un e-mail à .
Il contient un lien qui vous permettra de vous connecter.