La Knesset avance un texte mettant sur le même plan l’étude de la Torah au service militaire
Quatre députés de la coalition s’y sont opposés ; les détracteurs du texte affirment qu’il vise à préserver les exemptions haredim et constitue un « camouflet » pour les soldats
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La Knesset a approuvé mercredi en première lecture, par 56 voix contre 43, une Loi fondamentale controversée visant à ériger l’étude de la Torah en valeur fondamentale de l’État d’Israël et à l’assimiler, de fait, au service militaire.
Le texte a été adopté malgré la défection de plusieurs députés de la coalition, qui ont rejoint l’opposition pour voter contre cette mesure controversée, provoquant un tollé dans l’hémicycle.
Portée par les députés haredim de Yahadout HaTorah Moshe Gafni et Yaakov Asher, et soutenue par le parti haredi Shas, la mesure reconnaîtrait que ceux qui se consacrent durablement à l’étude de la Torah accomplissent un « service significatif » pour l’État, l’assimilant de fait au service militaire et accordant aux étudiants des yeshivot des droits équivalents à ceux des soldats.
Le projet de loi va désormais être transmis à la commission de la Knesset, qui déterminera quelle commission sera chargée de le préparer pour ses prochaines lectures. La coalition espère le faire adopter définitivement avant les prochaines élections législatives, prévues normalement à l’automne.
Les hauts responsables politiques haredim ont salué le vote. Le député Yisrael Eichler (Yahadout HaTorah) l’a qualifié de « déclaration de guerre sainte contre ceux qui blasphèment Dieu, persécutent la Torah et s’opposent à ceux qui l’étudient », tandis que son collègue Meir Porush (Yahadout HaTorah) a qualifié les opposants au projet de loi « d’antisémites » et « d’ennemis de la Torah et de ses étudiants ».
Tous deux ont affirmé que les partis haredim avaient été contraints de présenter ce texte en raison de la « persécution systématique des érudits de la Torah » par des « juristes dictatoriaux ».
Ce projet de loi constitue la dernière tentative des partis haredim pour préserver les exemptions massives de service militaire accordées aux étudiants des yeshivot et aux prétendus étudiants des yeshivot, après la suspension, le mois dernier, d’un projet de loi sur la conscription soutenu par la coalition et promu par le président de la commission des Affaires étrangères et de la Défense de la Knesset, Boaz Bismuth, sur fond d’impasse entre les partis ultra-orthodoxes et les autres membres de la coalition du Premier ministre Benjamin Netanyahu.
Ce différend s’inscrit dans un débat national houleux, qui dure depuis des années, sur les exemptions massives de service militaire accordées de longue date aux ultra-orthodoxes. Les appels à la conscription des haredim se sont intensifiés depuis le début de la guerre menée par Israël sur plusieurs fronts à la suite de l’invasion et du pogrom perpétré par le groupe terroriste palestinien du Hamas le 7 octobre 2023, alors que l’armée manque cruellement d’effectifs.
Tsahal a déclaré à plusieurs reprises avoir un besoin urgent de 12 000 recrues supplémentaires, et son chef d’état-major, Eyal Zamir, aurait averti les ministres le mois dernier que l’armée « s’effondrerait sur elle-même » si elle n’obtenait pas davantage de personnel. À l’heure actuelle, quelque 80 000 hommes ultra-orthodoxes âgés de 18 à 24 ans seraient soumis à l’obligation de servir, mais n’ont pas rejoint les rangs de l’armée.
Les partis haredim cherchent à préserver les exemptions de service militaire après une décision rendue en 2024 par la Haute Cour de justice, qui les a jugées illégales, entraînant également la suppression de certaines aides publiques.
Le projet de loi vise explicitement à protéger ces exemptions en inscrivant dans la législation une équivalence entre l’étude de la Torah et le service militaire, afin de contourner les décisions de la Haute Cour.
Une rébellion au sein de la coalition
Le projet de loi a suscité une vive opposition et un début de rébellion au sein de la coalition mercredi à la Knesset, quatre députés ayant finalement voté contre : Dan Illouz (Likud), Yuli Edelstein (Likud), la vice-ministre des Affaires étrangères Sharren Haskel et Moshe Solomon (HaTzionout HaDatit).
Ces quatre élus s’opposent depuis longtemps aux tentatives visant à maintenir les exemptions massives de service militaire pour les étudiants des yeshivot. Edelstein a été écarté de la présidence de la puissante commission des Affaires étrangères et de la Défense de la Knesset, où il a été remplacé par Bismuth, après avoir refusé de faire avancer le projet de loi sur les exemptions de conscription.
Cette fronde limitée a provoqué un tollé au sein de la plénière de la Knesset. Le député Yossi Taieb (Shas) a dû être maîtrisé et évacué par les gardes de la Knesset après s’être précipité vers Illouz à l’issue du vote. Le ministre des Finances Bezalel Smotrich a ensuite exclu Solomon de toutes les commissions de la Knesset afin de le sanctionner pour avoir défié la discipline de vote de son parti.
מהומה במליאה: דן אילוז מצביע נגד חוק יסוד: לימוד תורה, ח"כ יוסי טייב התעמת איתו@dillouz @yossitaieb https://t.co/7sNZB6xY2L pic.twitter.com/uUbQJxYHEJ
— ערוץ כנסת 99 (@KnessetT) June 10, 2026
Le parti HaTzionout HaDatit de Smotrich avait annoncé mardi qu’il ne soutiendrait pas le texte dans sa forme actuelle lors des prochains votes, affirmant qu’il n’appuierait une loi érigeant l’étude de la Torah en valeur fondamentale de l’État d’Israël que si celle-ci « n’assimile pas les étudiants des yeshivot aux soldats de Tsahal ».
Selon la presse israélienne, plusieurs membres du Likud de Netanyahu se sont également opposés au texte pour des raisons similaires, notamment les ministres Zeev Elkin et Amichai Chikli, qui auraient exigé des modifications comme condition à leur soutien.
Bien que le député Yoav Ben-Tzur (Shas) ait déclaré que les partis haredim avaient accepté de retirer les passages contestés à la demande de Smotrich, le projet de loi avait déjà été déposé et ne pouvait plus être modifié avant le vote de mercredi.
La coalition assure depuis que les passages assimilant l’étude de la Torah au service militaire devront être supprimés avant la prochaine lecture du projet de loi.
« La position du gouvernement est de soutenir le projet de loi à condition que la comparaison entre les érudits de la Torah et ceux qui servent dans l’armée soit supprimée », a déclaré Elkin devant l’assemblée plénière mercredi, ajoutant que le texte devrait être amendé avant ses prochaines lectures, faute de quoi il « n’irait pas plus loin ».
Inégalité devant la loi
Le différend sur l’égalité des obligations devant la loi touche au cœur même du texte.
« La question centrale soulevée par cette loi est celle de l’égalité », a déclaré au Times of Israel le professeur Benjamin Porat, chercheur senior à l’Institut israélien de la démocratie (IDI), ajoutant que le texte affirme implicitement que « ceux qui étudient la Torah sont égaux à ceux qui servent dans Tsahal ».
Or, dans la pratique, a-t-il précisé, le projet de loi porte atteinte au principe d’égalité en accordant « à une population définie une exemption du service militaire tout en lui maintenant l’ensemble des avantages financiers ».
Les députés dissidents de la coalition et ceux de l’opposition ont rejeté les assurances selon lesquelles les défauts du texte pourraient être corrigés par des amendements, soulignant que l’inégalité était au cœur même du projet de loi.
Le député Gilad Kariv (Les Démocrates) a qualifié ces promesses de « mensonge éhonté », affirmant que « la législation stipule explicitement que le fait de se soustraire au service militaire au profit d’études en yeshiva sera reconnu comme une contribution significative à l’État d’Israël ».
Accusant la coalition de « cracher au visage de ceux qui servent et des familles endeuillées », Kariv a soutenu que le principal objectif du projet de loi était de fournir une base constitutionnelle au maintien des exemptions militaires accordées aux étudiants des yeshivot.
Illouz a dénoncé l’amendement proposé comme « rien de plus qu’un tour de passe-passe », affirmant que « le seul objectif du projet de loi reste d’empêcher que les avantages soient conditionnés au service militaire » et que, sans cela, les partis haredim « n’auraient aucune raison de faire avancer cette législation ».
Retirer quelques mots du projet de loi revient à donner « une gifle pour ceux qui servent », a-t-il déclaré, affirmant que soutenir ce texte équivalait à « profaner le nom de Dieu » justement et à trahir les soldats de Tsahal.
Même si la loi venait à être adoptée par la Knesset, Porat a déclaré qu’il existait « une forte probabilité » que la Haute Cour de justice l’invalide, ou annule du moins toute interprétation assimilant l’étude de la Torah au service militaire.
Alors que les auteurs du projet de loi espèrent que son statut de Loi fondamentale le protégera de toute intervention judiciaire, Porat a souligné que les Lois fondamentales n’échappaient pas au contrôle juridictionnel, en particulier lorsqu’elles « portent atteinte au caractère d’Israël en tant qu’État juif et démocratique ».
« Une atteinte aussi grave au principe d’égalité devrait être reconnue par la Cour comme une atteinte au caractère démocratique d’Israël », a-t-il déclaré.
Instrumentaliser la Torah
Les dirigeants de l’opposition ont vivement critiqué le texte, les accusant d’instrumentaliser l’étude de la Torah afin de préserver les exemptions de service militaire.
Gafni (Yahadout HaTorah) a affirmé lors du débat en séance plénière que l’étude de la Torah était ce qui « a permis au peuple juif de survivre pendant des milliers d’années », y compris durant les périodes de persécution, comme « à Varsovie pendant la Shoah », provoquant de vives critiques de la part des députés de l’opposition.
Répondant à Gafni, le chef de l’opposition Yaïr Lapid a rétorqué que « dans le ghetto de Varsovie, ils ne recevaient pas d’allocations pour étudier la Torah », mais qu’ils avaient au contraire « pris les armes et mené le soulèvement du ghetto de Varsovie ».
Le chef de Yesh Atid a ajouté que son grand-père « était mort dans un camp de concentration » et que son père, Yosef Lapid, survivant de la Shoah et ancien ministre, avait été contraint de vivre dans un ghetto « parce qu’il n’y avait pas d’armée [juive] ».
« C’est une loi destinée à financer les réfractaires au service militaire. Ce n’est pas une loi sur la Torah, c’est une loi sur l’argent », a rappelé Lapid.
"אמרת שבגטו ורשה הם למדו תורה. בגטו ורשה הם לא קיבלו קצבה, הם לקחו נשק ביד ועשו מרד למען העם היהודי" – ראש האופוזיציה ח"כ יאיר לפיד משיב לח"כ משה גפני: "זה לא חוק על תורה, זה חוק על כסף"
????️מתוך הדיון במליאה@mk_moshe_gafni@yairlapid https://t.co/biGQsSAiy6 pic.twitter.com/pwcRD4swjl
— ערוץ כנסת 99 (@KnessetT) June 10, 2026
Des critiques similaires ont également été formulées en dehors du monde politique, notamment par l’organisation rabbinique sioniste religieuse Tzohar qui, dans une déclaration au Times of Israel, a exprimé sa « profonde opposition » au texte, estimant « qu’utiliser les valeurs de la Torah pour se soustraire au service militaire est une profanation du nom de Dieu ».
« L’étude de la Torah est certes une valeur centrale pour notre peuple et notre nation, mais elle ne devrait jamais être utilisée pour servir un programme visant à éviter la mitzvah de défendre notre terre par le service militaire », a déclaré l’organisation dans un communiqué. « Cela est d’autant plus vrai en temps de guerre, lorsque nos soldats et nos réservistes doivent porter le fardeau d’une nation entière. »
Le président de Tzohar, le rabbin David Stav, a déclaré au Times of Israel être profondément déçu par « le comportement des députés de HaTzionout HaDatit et du Likud, qui ont renié toutes leurs valeurs ».
Tout en saluant la proposition de supprimer les formulations assimilant explicitement l’étude de la Torah au service militaire, Stav a estimé que « le simple fait que ce projet de loi existe est une profanation », insistant sur le fait que la Torah ne devrait pas être utilisée comme « un outil d’influence politique » ou « un moyen d’échapper à notre devoir national ».
Le chef du parti Yashar, Gadi Eisenkot, a qualifié cette législation de « marché conclu pour quelques semaines supplémentaires au pouvoir » entre les partis haredim et la coalition de Netanyahu, au détriment de « la vie et de la sécurité des Israéliens ».
L’ancien Premier ministre Naftali Bennett, qui espère détrôner Netanyahu avec sa liste BeYahad, s’est adressé directement à la communauté haredi, affirmant que cette mesure nuirait à la fois à l’État et aux ultra-orthodoxes, tout en ne servant que leurs dirigeants politiques.
Le président du Shas Aryeh Deri et le chef de Yahadout HaTorah Yitzhak Goldknopf « vous condamnent à une vie de pauvreté et de dépendance alors qu’ils vivent dans des villas luxueuses et portent des marques de luxe. Ce n’est pas la Torah, c’est un modèle économique », a déclaré Bennett.
L’absence des partis arabes facilite l’adoption du projet de loi
Sans l’absence des députés des partis arabes Hadash-Taal et Raam, le projet de loi aurait pu échouer, compte tenu des divisions au sein de la coalition.
Selon la presse israélienne, ces partis se sont abstenus dans le cadre d’un accord avec les factions haredim, en vertu duquel ces dernières se seraient engagées à contribuer au blocage d’un projet de loi soutenu par le ministre de la Sécurité nationale Itamar Ben Gvir, visant à durcir les restrictions sur l’utilisation de haut-parleurs pour les appels à la prière dans les mosquées.
En échange, les factions arabes auraient accepté de ne pas s’opposer au vote de mercredi, suscitant les critiques de l’opposition, qui a accusé la coalition de s’être alliée à des partis antisionistes au détriment des soldats.
« L’alliance Bibi-Tibi se poursuit, et cette fois au détriment de ceux qui servent et des réservistes », a déclaré le président d’Yisrael Beytenu, Avigdor Liberman, utilisant le surnom de Netanyahu et faisant référence au député Hadash-Taal Ahmad Tibi.
Promettant de remplacer le gouvernement, Liberman a ajouté : « Nous mettrons fin au règne des réfractaires et des antisionistes. »
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