L’espace, refuge « zen » d’un astrophysicien israélien récompensé par le prix Blavatnik
Paz Beniamini (Open University) étudie les sursauts cosmiques et rappelle que la science doit s'affranchir de la politique pour progresser au niveau mondial
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Depuis mardi dernier, l’astrophysicien Paz Beniamini, chercheur à l’Open University d’Israël, est le premier universitaire, depuis 52 ans qu’existe cet établissement de Raanana, à recevoir le prestigieux prix Blavatnik du jeune scientifique, doté d’un prix de 100 000 dollars.
Âgé de 41 ans, Paz Beniamini est professeur associé de physique et directeur du Centre de recherche en astrophysique de l’Open University (ARCO). Il est également professeur de recherche adjoint à l’université George Washington, aux États-Unis.
Interrogé par le Times of Israel, il explique que ses recherches portent sur « les environnements les plus extrêmes de la nature », là où les particules peuvent atteindre des vitesses proches de celle de la lumière et où les champs magnétiques peuvent être 100 000 milliards de fois plus intenses que celui de la Terre.
Ses travaux de physique ont été récompensés pour l’étude des « phénomènes les plus énergétiques de l’univers, laquelle a changé notre compréhension des sursauts radio rapides, des sursauts gamma et des étoiles à neutrons fortement magnétisées », selon le communiqué publié en amont de la remise des prix.
M. Beniamini est l’un des trois scientifiques israéliens lauréats du prix Blavatnik cette année. Deux autres distinctions sont allées à Sergey N. Semenov, chimiste à l’Institut Weizmann des sciences, et Uri Ben-David, biologiste spécialiste du cancer à la faculté des sciences de la vie de l’université de Tel-Aviv.
Les prix ont été remis conjointement par la Fondation de la famille Blavatnik, l’Académie des sciences et des humanités d’Israël et l’Académie des sciences de New York, lors d’une cérémonie organisée au Centre Peres pour la paix et l’innovation à Tel-Aviv-Jaffa.
L’astrophysicien a souligné que l’Open University avait joué « un rôle déterminant » dans ses travaux. Créée en 1974, l’Open University applique une politique d’admission ouverte basée sur l’égalité des chances et la réduction des disparités socio-économiques.
A l’issue de la cérémonie, le Times of Israel s’est entretenu avec lui par visioconférence pour évoquer la contribution d’Israël à l’astrophysique, l’impact du boycott universitaire et ses espoirs pour l’avenir de la recherche israélienne.
(L’entretien qui suit a été remanié pour des questions de longueur).
The Times of Israel : Qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser à l’astrophysique ?
Paz Beniamini : Dès l’enfance, j’ai tout de suite été attiré par la science en général. Comme beaucoup de gamins, j’étais surtout fasciné par les dinosaures. Ma mère, qui est d’origine anglaise, raconte que lorsque nous nous promenions au Musée d’histoire naturelle de Londres, j’improvisais des exposés sur les dinosaures devant des inconnus.
Mon grand-père s’intéressait énormément à la science, mais il n’a jamais pu aller à l’université car il a dû fuir l’Allemagne à cause de la Seconde Guerre mondiale. Il a toujours beaucoup lu tout ce qu’il trouvait : il était abonné à la revue The New Scientist, que je feuilletais chez lui. Tout me passionnait. Au lycée, j’ai compris que la physique était ma matière préférée et, à l’université, j’ai réalisé que l’astrophysique était ce qu’il y avait de plus captivant. C’est une question de méthode, de la façon d’aborder les problèmes. Ce va-et-vient constant entre modèle théorique, prédictions et observations réelles tient énormément à la résolution d’un mystère.
Comment se porte l’astrophysique en Israël depuis le boycott universitaire qui fait rage depuis le pogrom du Hamas du 7 octobre 2023 et la guerre qui s’en est suivie à Gaza ?
En astrophysique, la situation n’est pas aussi critique que dans d’autres disciplines. Il est vrai que le boycott est perceptible dans de nombreux domaines. Pour ma part, j’ai beaucoup de contacts et de collaborations avec des chercheurs du monde entier, et cela s’est poursuivi même pendant la guerre. On n’a jamais refusé de travailler avec moi parce que je suis Israélien.
Cela dit, lors de la conférence de l’ARCO que j’ai organisée à Athènes en juillet 2024 — délocalisée à cause de la guerre et des annulations de vols —, un des participants qui avait accepté l’invitation s’est désisté pour des motifs politiques.
Comment décririez-vous le paysage de l’astrophysique en Israël ?
Le niveau est excellent. Nous avons une communauté très solide, et ce depuis de nombreuses années. L’une de ses particularités est de présenter une recherche depuis toujours tournée vers la théorie, en partie pour des raisons pratiques, notamment parce que nous avions moins accès aux grands télescopes.
Aujourd’hui, ce problème n’en est plus un : il n’est plus nécessaire de se déplacer physiquement près d’un télescope pour récupérer des données. Israël est particulièrement performant en astrophysique des hautes énergies, ce qui est ma spécialité. Si nous ne sommes pas au tout premier rang mondial, nous figurons assurément dans le peloton de tête, aux côtés de pays comme les Pays-Bas ou le Japon.
Pouvez-vous nous parler du rôle de l’Open University ?
C’est un point crucial pour moi. Beaucoup de gens connaissent cette université et en ont une bonne image, mais ils ignorent souvent qu’on y mène une recherche très active. Nous disposons par exemple de l’ARCO (le Centre de recherche en astrophysique) et nous venons de lancer un master dans cette discipline. Nous accueillons également de nombreux post-doctorants étrangers qui travaillent à nos côtés sur le campus.
Pourquoi cet intérêt pour les environnements extrêmes de l’univers ?
Ce qui me plaît particulièrement dans ce domaine, c’est la vitesse à laquelle les choses évoluent. Quand on étude une galaxie, elle évolue à l’échelle de centaines de millions d’années ; on ne voit aucun changement à l’échelle d’une vie humaine. Avec les événements extrêmes, en revanche, il suffit de pointer le télescope dans une direction pour observer un phénomène qui n’existait pas la veille et aura disparu le lendemain. C’est d’un dynamisme total.
Je travaille notamment sur les sursauts gamma, qui comptent parmi les explosions les plus énergétiques de l’univers. Au moment où ils se produisent, ils sont les sources les plus lumineuses du cosmos, qui libèrent en l’espace de quelques secondes l’équivalent de toute l’énergie que le Soleil émettra au cours de son existence. Ils sont extrêmement rares à l’échelle d’une galaxie, mais comme l’univers est gigantesque, nous en détectons environ un par jour.
Nous cherchons à comprendre les processus physiques sous-jacents : quelles étoiles sont à l’origine de ces sauts ? Dans quelles conditions a-t-on de telles explosions ? Par quel mécanisme l’énergie se transforme-t-elle en rayonnement ? Ce sont nos principales questions. Contrairement à d’autres sciences expérimentales, ce n’est pas nous qui concevons les expériences, c’est la nature qui s’en charge.
En quoi cette étude a-t-elle modifié votre perception de la vie ?
Nous traversons des périodes très troubles et les sujets d’inquiétude ne manquent pas sur Terre, surtout ici en ce moment. Je trouve thérapeutique de lever les yeux et de penser à l’immensité et à la diversité de l’univers. À cette échelle, notre monde est minuscule, et notre devoir est de faire de notre mieux pour en tirer le meilleur parti. Il y a quelque chose de très « Zen » dans la contemplation de cette immensité. C’est une excellente école de relativisme.
Quelle est votre vision de la science ?
La science est par essence internationale ; elle doit transcender les frontières. Collaborer avec des chercheurs du monde entier ne signifie pas que l’on cautionne la politique de tel ou tel gouvernement. La science est un effort humain universel. C’est le pilier des sociétés fortes, fondées sur la pensée rationnelle et l’ouverture internationale, et non sur l’exclusion.
Un dernier mot sur l’éducation ?
L’éducation n’est pas un sujet secondaire. Les efforts que nous y consacrons aujourd’hui porteront leurs fruits pendant des décennies. Cette semaine, lors d’une rencontre organisée par l’Académie des sciences à Jérusalem, les étudiants venus écouter les trois lauréats ont posé des questions d’une pertinence rare. J’ai été tellement sollicité que je n’ai même pas eu le temps de déjeuner. Leur curiosité me donne de l’espoir. La relève universitaire et scientifique est très prometteuse : il faut impérativement l’aider à se développer.
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