Militants pacifistes israéliens et juifs pleurent Awdah Hathaleen, « un homme de paix »
L’éducateur palestinien, qui apparait dans No Other Land, prônait le dialogue ; il a été tué à bout portant par un résident d’implantation sous sanctions
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Le militant pacifiste israélo-américain Mattan Berner Kadish se souvient encore de la première question que lui a posée son ami Awdah Hathaleen lors de leur rencontre en 2021 : « Pourquoi portes-tu ce maillot ? »
« Je portais un maillot du club de football Arsenal », explique Berner Kadish. « Il n’était pas fan de cette équipe, et je crois qu’il était surtout surpris qu’un militant américain aime le football. »
Berner Kadish visitait alors Umm al-Khair, le petit village bédouin où résidait Hathaleen dans les collines au sud de Hébron, avec un groupe d’Israéliens qui apprenaient l’arabe et assuraient une présence protectrice en cas d’affrontements avec des résidents d’implantations belliqueux ou avec Tsahal. Ce fut le début d’une amitié qui allait transcender les années, les langues et les frontières.
« Très vite, Umm al-Khair est devenu mon endroit, mon repère, et Awdah est rapidement devenu le pivot de ma vie là-bas », raconte Berner Kadish.
Ils n’étaient pas toujours d’accord, ils se disputaient même parfois, mais cela faisait partie de leur relation.
« Je lui disais ce que je ressentais, même si je savais que ce n’était pas ce qu’il voulait entendre. Il respectait cela », explique Berner Kadish. « J’ai vu ses enfants grandir. Nous avons joué au football ensemble, cuisiné ensemble et fait des voyages ensemble. »
Berner Kadish et Hathaleen avaient récemment prévu de construire un terrain de football pour la communauté locale. Un donateur avait promis des dizaines de milliers de dollars ; la construction devait débuter dans quelques jours.
La vie de Hathaleen a été brutalement et douloureusement interrompue lundi soir, lorsqu’il aurait reçu une balle en pleine poitrine, tirée à bout portant en plein jour près de son domicile, par un résident d’implantation.
L’auteur présumé des coups de feu, Yinon Levi, est bien connu des observateurs des droits humains. Il fait l’objet de sanctions de la part du Royaume-Uni, de l’Union européenne et, précédemment, des États-Unis sous l’administration Biden. Levi, qui dirige un avant-poste agricole illégal dans la région, affirme avoir agi en légitime défense après avoir été attaqué par un groupe de Palestiniens lui lançant des pierres.
« Je l’ai vu mourir », a déclaré Berner Kadish, qui réside dans le village et se trouvait à quelques mètres de là au moment du drame. « Awdah était allongé au sol, en sang, avec une blessure par balle. » Berner Kadish s’est précipité vers Levi, qui tenait encore son arme. « Je lui ai dit : ‘Tu viens de tuer quelqu’un.’ Il m’a regardé et répondu : ‘Et je suis content de l’avoir fait.’ »
Berner Kadish rapporte que trois soldats de Tsahal lui auraient dit plus tard qu’ils auraient aimé avoir tiré eux-mêmes.
Le terrain de football, s’il voit le jour, servira probablement de mémorial en hommage à Hathaleen.
Une perte qui transcende les frontières
Le meurtre de Hathaleen a eu un profond retentissement à travers le monde, y compris au sein de la communauté pacifiste et militante israélienne et des communautés juives à l’étranger, où il était profondément apprécié et reconnu.
Pour de nombreux militants israéliens et internationaux, Hathaleen – qui apparaît dans le documentaire oscarisé « No Other Land », portant sur les démolitions menées par Israël dans le village de Masafer Yatta en Cisjordanie – était souvent la première personne qu’ils rencontraient lors de leur visite dans la égion, et surtout celle qui les marquait le plus. « Si vous êtes allé à Masafer Yatta, vous êtes probablement passé par Umm al-Khair », a déclaré un militant au Times of Israel.
« Et si vous êtes allé dans ce village, vous avez probablement rencontré Awdah. »
Odeh has succumbed to his wounds. Pray for the people of Umm Al-Kheir. Odeh was a father to 3, a true leader and hero of his community, and a source of light and inspiration to all in the holy land. May his memory be a blessing. https://t.co/QiGCOHK5Ba
— Rabbis for Human Rights (@rabbis4HR) July 28, 2025
Agissant comme un ambassadeur officieux, Hathaleen accueillait les visiteurs, organisait les délégations, traduisait pour les journalistes et leur racontait sa vie sous le joug israélien, ce que représentait le fait d’être un homme bédouin musulman, père de famille, professeur d’anglais, et adepte de la résistance pacifique.
Selon ses proches, il a accueilli des centaines, voire des milliers, d’activistes israéliens et juifs au fil des ans, nouant des relations étroites avec nombre d’entre eux.
« Awdah aimait rencontrer de nouvelles personnes et partager l’histoire de sa communauté. Il adorait aussi apprendre ce qu’il pouvait sur d’autres endroits où il ne pouvait pas voyager librement. Cela lui procurait une grande joie », a confié Berner Kadish.
« C’était un vrai gentleman, entièrement dévoué à sa communauté, dans un environnement marqué par la violence », a dit le rabbin Lev Taylor, de la synagogue libérale de Kingston, en Angleterre. Il avait rencontré Hathaleen en 2024 alors qu’il faisait du bénévolat avec Rabbis for Human Rights.
« Son meurtre a provoqué une onde de choc dans de nombreuses parties de la communauté juive britannique, car beaucoup le connaissaient » a ajouté Taylor.
Beloved Palestinian activist Awdah Hathaleen was murdered two days ago by an Israeli settler – but this is not a story of one crazy extremist; it is a story of state-backed settler terrorism that is integral part of Israel’s system of domination in the occupied West Bank. (1/9)
— עומדים ביחד نقف معًا Standing Together???? (@omdimbeyachad) July 30, 2025
Danielle Bett, directrice de la communication du groupe juif britannique Yachad, qui organise des visites éducatives en Cisjordanie, avait rencontré Hathaleen pour la première fois en 2021.
« Il était toujours gentil, très calme, chaleureux et et d’une grande hospitalité », a-t-elle déclaré. « C’était quelqu’un qui donnait de l’espoir aux gens dans une région où celui-ci fait cruellement défaut. »
Bett se rappelle une visite récente avec des rabbins britanniques, au cours de laquelle Hathaleen n’était même pas censé prendre la parole – il était simplement venu pour s’assurer que tout le monde se sente en sécurité.
« Cette visite avait déjà été marquée par des violences – un résident d’implantation avait tenté de foncer sur notre groupe en voiture – et le moment passé à Umm al-Khair avec Awdah et les enfants courant autour de nous a été le plus paisible de la journée », raconte-t-elle.
Pour Bett, c’est l’ouverture d’esprit d’Hathaleen qui le rendait si exceptionnel.
« Il a grandi en voyant des Israéliens armés ou au volant de bulldozers », explique-t-elle. « Mais Awdah accueillait des Israéliens et des Juifs dans son village. Il leur montrait qu’il y avait des gens prêts à écouter, à se montrer solidaires. Ce n’est pas évident, et ce n’est pas donné à tout le monde. »
Hathaleen considérait l’éducation des enfants comme sa mission première, selon Bett, et il voyait ces échanges comme un moyen d’incarner une autre forme de résistance.
« Il montrait aux jeunes qu’on peut choisir la résistance non violente, qu’on peut parler aux gens. Et il en était lui-même l’exemple », a-t-elle affirmé.
La famille Hathaleen avait déjà connu une tragédie en 2022, lorsque l’oncle d’Awdah, Haj Suleiman, avait été tué après avoir été renversé par une dépanneuse de la police israélienne.
Personne n’avait eu à répondre de ses actes.
1/2 Odeh Hathaleen was murdered today in Um al-Kheir, following an attack by a group of settlers, including Yinon Levy who was filmed shooting at a group of Palestinians.
Odeh warmly welcomed us into his village & spoke to many British Jews.
We’re heartbroken and angry. https://t.co/jOyRjH3LX2
— Yachad UK (@YachadUK) July 28, 2025
Mais malgré cela, et malgré « les chars, les armes et l’occupation qui ont marqué toute sa vie », Taylor a rappelé dans un sermon écrit après le meurtre que « [Hathaleen] travaillait avec les Israéliens pour protéger sa maison et construire un avenir pacifique ».
Bett a été choquée en apprenant que Hathaleen avait été abattu.
« Il était connu pour son engagement non violent », a-t-elle déclaré. « Et puis il a été tué, abattu à bout portant, à l’endroit même qu’il s’efforçait de protéger pacifiquement. »
« Personne ne mérite cela »
Le meurtre de Hathaleen et l’absence de suites judiciaires n’ont fait que renforcer la douleur et la colère de ceux qui le connaissaient. Son meurtrier présumé, Levi, a été presque immédiatement libéré puis placé en résidence surveillée. Peu de militants pensent qu’il devra un jour répondre de ses actes devant la justice.
L’armée a déclaré Umm al-Khair « zone militaire fermée », expulsé les personnes venues lui rendre hommage et arrêté 18 habitants, pour la plupart des membres de la famille Hathaleen. Au moins 17 d’entre eux sont toujours en détention, sans qu’aucune charge n’ait été officiellement retenue. L’armée a également empêché l’enterrement d’Awdah Hathaleen, exigeant que la famille accepte plusieurs conditions, dont la limitation du nombre de participants à 15, avant de restituer la dépouille.
Selon Berner Kadish, l’excavatrice qui avait blessé le cousin de Hathaleen le jour de la fusillade continue de fonctionner dans le village, détruisant les terres et les canalisations d’eau.
Bett ne s’est pas étonnée de l’absence apparente de poursuites. Pour elle, la violence des habitants des implantations ne relève pas de cas isolés, mais s’inscrit dans une réalité quotidienne de plus en plus brutale.
« Je n’ai aucune confiance dans la capacité du système à rendre justice pour un Palestinien tué en Cisjordanie », a-t-elle déclaré. « Il ne s’agit pas de quelques voyous. Les Palestiniens sont de moins en moins protégés et subissent de plus en plus de pressions. Des communautés entières fuient, non par choix, mais à cause de la peur, du harcèlement et des démolitions. »
Dans ce contexte, l’engagement de Hathaleen en faveur du dialogue était profondément radical, souligne Bett.
« Il a choisi l’activisme par le dialogue. Dans un endroit constamment attaqué par des gens qui se présentent comme Juifs, il disait : “Non, nous allons ouvrir nos maisons, parler, créer des liens.” Ce n’est pas une tâche facile. Mais il l’a fait. »
How Awdah Hathaleen was murdered.
And what he means to us.Please watch. And remember his name. pic.twitter.com/5uVF0yA3MQ
— Andrey X (@the_andrey_x) July 31, 2025
« Ce ne devrait pas être un débat sur la gauche », a-t-elle ajouté. « Il s’agit de ce que nous sommes, nous, Israéliens, et de ce que nous voulons pour notre pays. Il faut décider si Israël est représenté par des gens comme Yinon Levi et [Itamar] Ben Gvir, ou par nous. »
« Si c’est cela, Israël, si c’est le rêve que nous avons porté pendant des millénaires, alors ce rêve n’est plus le mien », a déclaré Berner Kadish. « [Hathaleen] était un homme de paix. C’était quelqu’un qui croyait sincèrement, profondément, que les choses pouvaient être différentes. »
Et peu importe, ont souligné nombre de ses proches, que Hathaleen était un homme doux, non violent, épris de paix, qui avait consacré sa vie à défendre sa communauté et à tendre la main aux Israéliens.
« Cela n’a aucune importance. Même s’il n’avait pas été tout cela, personne ne mérite une fin pareille », a déclaré Bett.
« Je pourrais vous raconter son don de savoir culpabiliser les gens afin qu’ils restent une nuit de plus, combien il était fan du Real Madrid, comment il adorait ses enfants, faire des barbecues, tisser des liens avec des gens venus d’horizons si divers », a ajouté Berner Kadish.
« Je pourrais aussi vous dire combien il méritait mieux, combien il était fort, résilient, et combien il n’aurait jamais dû être forcé de l’être. »
Awdah Hathaleen avait 31 ans. Il laisse derrière lui sa femme et leurs trois enfants.
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