« My Underground Mother » ou les secrets d’une combattante pour la liberté d’Israël
Dans le film, présenté en avant-première au festival du film juif de San Francisco, Marisa Fox s'interroge sur ce qui a poussé sa mère à cacher sa véritable identité
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La réalisatrice Marisa Fox tenant une photo de sa mère, Tamar Fromer-Fox (alias Hela Hocherman), dans une scène de « My Underground Mother ». (Crédit : Andrew Abrahams)
Hela (à gauche) et son amie Lorka Gleitman et d'autres personnes dans le ghetto de Sosnowiec, en Pologne. (Crédit : Collection Lea Gleitman, United States Holocaust Memorial Museum)
Une carte postale historique de la filature de lin Gabersdorf à Trutnov, en République tchèque. (Crédit : photographe inconnu ; avec l'aimable autorisation de Jan Visek)
Tamar Fromer (alias Hela Hocherman), les cheveux tirés en arrière, assise à côté d'un homme portant des lunettes de soleil au centre de la photo, avec ses camarades du Lehi (Lohamei Herut Israel), en Palestine sous mandat britannique, au milieu des années 1940. (Crédit : Marisa Fox)
Sara Bialas (à droite) revisitant les vestiges de Gabersdorf, un camp de travail forcé pour femmes juives à Trutnov, en République tchèque, où elle a été emprisonnée pendant la Shoah, avec la mère de la réalisatrice Marisa Fox (à gauche), sur un extrait tiré du film « My Underground Mother ». (Crédit : Andrew Abrahams)
Pendant son enfance à New York, Marisa Fox accompagnait sa mère, Tamar, au cinéma chaque week-end pour voir deux films d’affilée. Ces films parlaient d’espions, de femmes fatales, d’action et d’intrigues. En grandissant, Fox s’est aperçue que sa mère s’inspirait largement de ces films lorsqu’elle lui parlait de son passé.
« J’étais espionne, j’ai eu des liaisons avec des officiers haut gradés », se vantait Tamar. Mais lorsque Fox lui demandait des détails, sa mère mettait fin à la conversation en disant : « Plus de questions. »
Journaliste, Fox sentait que quelque chose clochait dans le peu que sa mère lui avait confié sur son passé, mais elle n’a jamais réussi à lui soutirer la vérité. Tamar est décédée en 1993, à l’âge de 58 ans, emportant ses secrets dans la tombe.
Ce n’est qu’il y a une quinzaine d’années, après qu’une grande-tante lui a confirmé que sa mère avait une identité secrète, qu’elle s’est lancée dans une odyssée pour découvrir qui était exactement Tamar et ce qu’elle avait pu cacher à son mari et à ses enfants.
Cette quête a mené à la réalisation du documentaire « My Underground Mother », qui a été présenté en première mondiale au festival du film juif de San Francisco le 2 août. Ce qui était au départ l’histoire d’une mère et de sa fille s’est transformé en un récit sur un aspect moins connu de la Shoah : la sororité entre adolescentes et jeunes femmes juives qui ont travaillé dur pendant toute la guerre dans des camps de travail forcé en Europe centrale, souvent victimes de violences sexuelles.
« J’ai grandi avec une mère qui ne parlait que de son passé de combattante pour la liberté d’Israël. Je savais qu’elle était née à Sosnowiec, en Pologne, et que sa mère avait été tuée à Auschwitz. Elle avait inventé cette histoire folle selon laquelle elle s’était enfuie à l’aube de l’invasion nazie et avait réussi à monter à bord d’un bateau pour la Palestine [sous mandat britannique], mais les dates ne correspondaient pas », a déclaré Fox lors d’une interview accordée au Times of Israel.
Après avoir immigré aux États-Unis à la fin des années 1950, Tamar s’était présentée comme étant née en 1935. Elle aurait donc eu quatre ans au début de la Seconde Guerre mondiale. Il était peu probable qu’une enfant aussi jeune ait pu voyager seule de Pologne jusqu’en Palestine sous mandat britannique, mais Tamar était catégorique : c’était bien ce qui s’était passé, et son père l’attendait déjà sur place.
En réalité, Tamar était née en 1926, et était donc une adolescente lorsque la guerre a éclaté. Son père, M. Fromer, se trouvait effectivement en Palestine sous mandat britannique en 1939, mais elle ignorait tout de son existence. De plus, personne à Sosnowiec ne connaissait l’existence d’une Tamar Fromer.
Tamar, née Hela Hocherman, a été élevée par sa mère célibataire, veuve quelques semaines seulement après sa naissance. M. Hocherman avait déclaré la naissance de la petite, mais n’avait pas signé les documents officiels. Fox suppose qu’il ne l’a pas fait parce qu’il n’était pas le père biologique de Hela, mais que c’était M. Fromer. La mère de Hela et M. Fromer avaient eu une liaison, un fait troublant que Tamar n’a appris qu’après son arrivée en Palestine sous mandat britannique en 1946, à bord d’un bateau clandestin en provenance d’Europe.
Toute sa vie, Tamar s’en est tenue à son histoire, celle d’une femme qui se trouvait en Palestine sous mandat britannique pendant la guerre. Elle parlait de ses jours de gloire en tant que membre du groupe clandestin Lehi (Lohamei Herut Israel, ou « Combattants pour la liberté d’Israël ») qui combattait les Britanniques, puis en tant que soldate de la Haganah, la force militaire de l’État juif de l’époque, pendant la Guerre d’Indépendance. Le fait que les chiffres ne concordaient pas n’avait aucune importance : si elle était née en 1935 comme elle le prétendait, elle n’aurait pas pu être sniper et poser des bombes à peine une décennie plus tard.
« J’étais une héroïne, pas une victime », insistait Tamar, comme le raconte sa fille dans le film.
Elle était bien une héroïne de la lutte pour l’indépendance du peuple juif dans l’État juif de l’époque. Mais elle était aussi une victime des nazis, un fait qu’elle a occulté toute sa vie.
« J’ai un cousin du côté de ma mère en Israël, qui est le gardien de l’histoire de notre famille. Son père était le seul frère de ma grand-mère à avoir survécu à la Shoah. Mon cousin a hésité à me dire que ma mère avait été déportée pendant la Shoah, mais il a fini par le faire… Je pense qu’il était déchiré entre le respect du silence de ma mère et son engagement envers l’histoire de notre famille et la mémoire de la Shoah », explique Fox.
À la recherche de ses racines
Une fois qu’elle a obtenu le nom de naissance de sa mère, Fox a pu commencer à fouiller dans les archives de la Shoah, notamment celles de Yad Vashem et du United States Holocaust Memorial Museum (USHMM). Elle a appris que, comme la plupart des adolescentes juives de Sosnowiec et des environs, dans le sud-ouest de la Pologne, sa mère avait été enlevée dans le ghetto local pour être envoyée dans des camps de travail forcé dans les Sudètes, une région de l’ancienne Tchécoslovaquie annexée par les nazis.
Les archives indiquent qu’Hela se trouvait dans le ghetto de Sosnowiec en 1940, puis dans le camp de travail forcé de Gabersdorf, à Trutnov, en 1941. Au total, 4 000 jeunes filles juives ont été déportées vers dix camps de la région de Trutnov. Au début, ces camps, comme les 170 autres camps de travail forcé pour Juifs en Europe centrale, étaient installés sur le site d’entreprises privées existantes qui avaient été « aryanisées ». Hela fut affectée à l’effort de guerre allemand dans une filature de lin, où elle travailla dans des conditions très dures. Elle y entra à l’âge de 14 ans et y survécut jusqu’à la libération par les Russes, quatre ans et demi plus tard.
Le fil conducteur de « My Underground Mother » réside dans les interviews filmées réalisées par Fox auprès d’une dizaine de lager schwesters (« sœurs du camp » en yiddish) survivantes de Gabersdorf, qu’elle a retrouvées aux États-Unis, en Israël, en Suède et en Australie. Bien que ces femmes soient restées en contact et se soient retrouvées lors de réunions, Tamar avait rompu tout lien avec elles. Grâce à leurs souvenirs des événements survenus dans le camp, Fox a découvert qui était sa mère avant qu’elle ne devienne Tamar Fromer, et ce qu’elle avait enduré.
Une contribution à un journal collaboratif rédigé par une soixantaine de jeunes filles incarcérées et conservée dans les archives de Yad Vashem apporte également un éclairage sur ce qu’elles y ont vécu. La note de Hela donne un aperçu de son caractère rebelle :
Oui, malheureusement, notre réalité est sombre et sinistre. Nous sommes dans un camp de concentration… Mais cela passera, comme un cauchemar. Ces murs épais disparaîtront. Les flammes fumantes du désespoir s’éteindront et ne seront plus que des étincelles fugaces. Seules ces pages poussiéreuses resteront pour vous rappeler la terrible tragicomédie qui se joue entre ces murs lugubres.
En souvenir de notre misère commune,
Hela Behira Hocherman, originaire de Sosnowiec, 27 avril 1942
Certaines des survivantes du camp que Fox a retrouvées ont immédiatement accepté de lui parler et de la rencontrer. D’autres se sont montrées plus réticentes.
« Il m’a fallu six ans pour qu’une des femmes accepte de parler devant la caméra… C’était vraiment une question de confiance », souligne Fox.
Méconnaissance de la brutalité sexuelle
Certaines femmes ont évoqué les violences sexuelles perpétrées contre les adolescentes juives. Elles ne considéraient pas nécessairement comme telles les relations que certaines filles entretenaient avec des prisonniers de guerre britanniques dans le camp. Souvent, les filles offraient des faveurs sexuelles en échange de nourriture que les soldats leur donnaient à partir des colis de la Croix-Rouge, que les Juifs ne recevaient jamais.
« Ces femmes voulaient être perçues comme ayant le contrôle. Certaines d’entre elles considéraient donc leurs rendez-vous galants avec les prisonniers de guerre comme un moyen d’avoir le dessus et se disaient : ‘Je sais ce que je fais. Je ne me fais pas exploiter.’ D’autres, en revanche, avaient le sentiment d’être exploitées. Je voulais laisser chaque femme [partager] sa perception de ces relations », explique Fox.
« Certaines d’entre elles voulaient être humanisées. Elles ressentaient un besoin douloureux de se sentir comme des filles, comme des femmes. C’étaient des adolescentes en pleine effervescence hormonale. Elles s’intéressaient à l’amour et au sexe. L’une d’entre elles m’a confié que certaines filles ne voulaient pas mourir sans avoir connu l’amour, le désir ou un contact humain. Pour d’autres, c’était humiliant. Cela variait, et je ne voulais pas mettre mes lunettes féministes du XXIᵉ siècle et dire : ‘Eh bien, vous savez, en temps de guerre, tout troc sexuel est un crime de guerre.’ Cela ne m’aurait menée nulle part avec ces femmes, alors j’ai laissé place à ces récits divergents », poursuit-elle.
Fox précise clairement dans son documentaire que ces relations quasi consensuelles étaient totalement différentes des violences sexuelles généralisées infligées aux jeunes filles après la centralisation et l’intensification de l’effort de guerre en Allemagne en 1943. Les camps de travail forcé, comme celui de Gabersdorf, ont alors été placés sous le contrôle direct et l’administration des SS, devenant ainsi des satellites des camps de concentration et d’extermination.
Certaines femmes ont raconté qu’un jour, elles avaient dû s’aligner nues dans le réfectoire. Des officiers SS ivres et bruyants ont alors effectué une sélection, et les plus malchanceuses ont été choisies pour être brutalement violées dans les champs de lin. Certaines femmes se souviennent que certaines de ces filles ont complètement disparu du camp, probablement contraintes de servir les soldats allemands sur le front de l’Est.
« Nous savions ce que c’était que d’être juif, mais nous ne l’avons pas ressenti dans notre chair avant l’arrivée d’Hitler », a déclaré Natalie (Nacka) Mehlman Scharf, l’une des lager schwesters de Gabersdorf.
La libération par les Russes en 1945 n’a pas mis fin aux horreurs. Les troupes russes ont violé environ deux millions de femmes lors de leur avancée vers l’ouest, en Allemagne et dans les territoires occupés. L’une des femmes interrogées a raconté que même certains membres de la Haganah qui aidaient les survivants de la Shoah à fuir l’Europe exigeaient des faveurs sexuelles.
Aucune des femmes interrogées n’a ouvertement admis avoir été victime d’abus ou de traite. Cependant, les larmes qu’elles ont versées en abordant le sujet laissaient entendre qu’elles avaient probablement été directement touchées.
« Je pense que vous pouvez lire entre les lignes [en les regardant parler] », souligne Fox.
Fox a expliqué au Times of Israel qu’en apprenant la vérité sur sa mère, elle avait compris que celle-ci avait dû ressentir une honte profonde, due à plusieurs facteurs. Elle soupçonne que sa mère a été victime d’abus sexuels, ce qui expliquerait pourquoi elle voulait rompre complètement avec son passé.
« Avec ma mère, un mensonge en entraînait un autre. Elle n’arrêtait pas de réécrire sa vie, et plus elle le faisait, plus elle devenait quelqu’un de complètement différent de la femme qu’elle était auparavant. Cela m’attriste tant, car comment aurait-elle pu être libre ? Comment peut-on vivre toute une vie en fuyant constamment son passé ? »
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