New York : quand la contre-culture psychédélique rencontre la tradition juive
Visible jusqu'en décembre au YIVO et au Center for Jewish History, l'œuvre de l'artiste plasticien Steve Marcus est au confluent de Maïmonide et des Grateful Dead
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NEW YORK — En août 1969, alors que des centaines de milliers de personnes affluent au festival de musique de Woodstock, un rabbin new-yorkais s’y rend dans l’espoir de nouer le dialogue avec des hippies juifs.
Lors du festival, le rabbin installe un panneau sur lequel on peut lire « P.O.T. — L.S.D. ». En petits caractères en dessous, la pancarte précisait : « Put on tefillin. Let’s start davening » (« Mettez les téfilines. Commençons à prier »), une allusion aux phylactères et à la prière juive.
L’artiste plasticien juif Steve Marcus a entendu ce récit, peut-être apocryphe, lorsqu’il étudiait à la yeshiva. L’anecdote lui a inspiré une illustration sur laquelle on voit un homme, tout sourire, avec une étoile de David et des papillotes, qui fait le signe de la paix — un dessin emblématique du mélange si caractéristique de Marcus, entre contre-culture psychédélique et tradition juive.
L’image fait partie d’une exposition originale présentée à New York par le YIVO Institute for Jewish Research et le Center for Jewish History. Intitulée « Psychedelicatessen: A Powerful Dose of Art by Steve Marcus », l’exposition associe la contre-culture des années 1960 et 1970 à des thèmes juifs, en s’appuyant sur le penchant de jeunesse de Marcus pour tout ce qui est psychédélique et son retour à la pratique religieuse, une fois devenu adulte.
Accessible gratuitement dans le bâtiment commun du YIVO et du Center for Jewish History, dans le Lower Manhattan, l’exposition a ouvert ce mois-ci et se tiendra jusqu’en décembre. Elle présente 30 œuvres originales de Marcus, allant d’images rappelant les affiches et pochette d’albums psychédéliques des années 1960 à des bandes dessinées détournées et des caricatures.
Ces illustrations ludiques comprennent des hommages à la pratique de l’étude quotidienne du Talmud (Daf Yomi), à l’eau-de-vie de prune (Slivovitz) associée aux fêtes de Pessah chez les Ashkenazes, ou encore à des figures rabbiniques historiques comme Moïse ben Maimon (Maïmonide) — le tout revisité dans une esthétique psychédélique.
Un public éclectique
Steve Marcus explique espérer que l’exposition incite des curieux de toute origine à échanger non seulement avec l’art, mais aussi entre eux, à l’image de son propre parcours personnel.
Il évoque ainsi une rencontre fortuite, survenue récemment alors qu’il se promenait dans le Lower East Side de Manhattan avec un ami, combattant de MMA tatoué, et qu’il a croisé un autre ami, rabbin orthodoxe. Il a présenté ces deux personnes que tout opposait.
« Aujourd’hui, mon ami [celui qui fait du MMA] me dit : « Hé, je viens de croiser ton rabbin. » Et mon rabbin me signale : « Hé, j’ai croisé ton ami » », raconte-t-il. « L’art et la créativité sont faits pour rapprocher les gens. L’hégémonie globale est assommante — ce sont les différences qui font que le monde est moins ennuyeux. »
Dans le même esprit, la carrière artistique de Marcus l’a amené à collaborer avec un large éventail d’acteurs, des musées renommés aux stars du rock, en passant par des pionniers du psychédélisme et des poètes subversifs.
Ses œuvres, dessinées à la main, figurent dans les collections permanentes de plusieurs musées, notamment le Jewish Museum of Florida et le Musée d’histoire juive du Gaon de Vilna à Vilnius, en Lituanie.
Il a créé des illustrations et collaboré avec le poète de la Beat Generation Allen Ginsberg, le romancier de la contre-culture Ken Kesey (auteur de « Vol au-dessus d’un nid de coucou »), ainsi que Timothy Leary, le psychologue qui a contribué à populariser le LSD, au milieu du XXe siècle.
Marcus a également réalisé des créations visuelles pour le New Orleans Jazz Museum et le groupe de rock Red Hot Chili Peppers.
Un retour à la foi
Né en 1969, Steve Marcus a grandi dans un foyer laïc du Bronx. Il a fréquenté l’école hébraïque, mais sa famille n’était pas religieuse et ne mangeait pas kasher, confie-t-il au Times of Israel lors d’une visite guidée de l’exposition.
Admirateur des Grateful Dead, Marcus raconte comment, l’été de ses 19 ans, il a traversé les États-Unis en autostop et en bus jusqu’au Mexique, depuis Manhattan.
« J’ai vécu des expériences formidables, fait du covoiturage dans un van rempli de hippies qui allaient voir les Grateful Dead sur le circuit de Laguna Seca, en Californie », se souvient-il à propos de ce périple de plus de 4 300 kilomètres.
« C’était l’endroit idéal pour trouver un trajet dans presque n’importe quelle direction, même si j’ai eu quelques frayeurs. Dans l’ensemble, ce fut un voyage incroyable. »
Son rapport au judaïsme a basculé il y a de cela 18 ans, lorsque son père est mort d’une crise cardiaque, le jour de Rosh HaShana.
« Cela a été un choc. J’ai commencé à réciter le kaddish [du deuil] tous les jours, trois fois par jour. J’avais causé beaucoup de soucis à mes parents en grandissant, et mon père m’avait toujours défendu, même quand personne d’autre ne le faisait. La moindre des choses était de réciter le kaddish quotidiennement », confie-t-il. « Au bout de cinq mois et demi, j’ai ressenti le besoin d’en savoir plus et j’ai fini par étudier dans une yeshiva. Je n’ai jamais cessé d’apprendre depuis. »
Ces expériences se rejoignent dans des œuvres comme l’illustration « P.O.T. — L.S.D. », qui apparaît à première vue comme un hommage ironique au Summer of Love. L’image montre un homme barbu portant des lunettes teintées roses, une imposante étoile de David et des sandales, assis en tailleur sur un fond à damier ondulé violet et blanc.
Marcus a découvert l’histoire du rabbin de Woodstock au sein de sa yeshiva, Mesivtha Tifereth Jerusalem, dans le Lower East Side de Manhattan.
S’il ne semble pas exister de preuve de l’usage de ce double sens lors du festival de Woodstock, au moins un membre du mouvement hassidique Habad a utilisé ce slogan pendant la guerre du Viêt Nam.
Le rabbin Nosson Gurary, qui dirigeait une Maison Habad de Buffalo, dans l’État de New York, utilisait cette formule, à cette époque, pour inciter les étudiants juifs à revenir au judaïsme.
Schmaltz, tortues dansantes et buvards rabbiniques
D’autres œuvres, visibles lors de cette exposition, exploitent également les jeux de mots et doubles sens.
L’oeuvre « Public Service Warning » s’inspire de la célèbre affiche créée en 1965 par l’artiste juive Lorraine Schneider, « La guerre n’est pas bonne pour les enfants et les autres êtres vivants ».
Sur l’affiche réinventée par Marcus, dans des teintes rose bonbon, jaune citron et vert lime, on peut lire : « Le schmaltz n’est pas bon pour les enfants et les autres êtres vivants ».
Il jette là un regard amusé sur les lois de la kasheroute. Les produits laitiers ne pouvant être associés à des plats à base de viande, les cuisiniers kasher utilisaient du schmaltz, c’est à dire de la graisse de poulet ou d’oie fondue. Comme le souligne Marcus, la plupart des médecins s’accordent à dire que le schmaltz, riche en cholestérol, n’est pas recommandé pour la santé cardiaque.
L’un des mélanges les plus fantaisistes de l’exposition est à n’en pas douter « Terrapin Hora », qui fait référence à la fois à une espèce de tortue (terrapin) et à la hora, une danse traditionnelle juive.
L’oeuvre de Marcus donne à voir un homme hassidique en train de danser avec une tortue géante sur un fond kaléidoscopique. C’est un clin d’œil à « Terrapin Station », le neuvième album studio des Grateful Dead, dont la pochette représente deux tortues en train de danser devant une gare.
« Cela fait des centaines d’années que l’on peint des hommes hassidiques en train de danser. C’est une image iconique mais aussi assez convenue ; or, parmi les milliers de représentations d’hommes hassidiques dansants, c’est la seule avec une tortue », s’amuse Marcus.
Sa série « Rabbinic Trips » associe l’étude juive à la contre-culture, reflet de son désir Lemieux connaitre le judaïsme.
Lors d’un voyage de 18 mois, Marcus s’est rendu en Pologne, Hongrie, Slovaquie, République tchèque, Lituanie, ainsi qu’en Israël et à New York, pour se recueillir sur la tombe d’importantes figures religieuses.
À son retour, l’artiste s’est servi des photos prises sur place pour créer du blotter art (l’art des buvards). Ce papier perforé est traditionnellement imbibé de LSD et utilisé comme support d’administration par les usagers.
Bien que les pièces exposées ne contiennent pas de substance hallucinogène, elles conservent cette double grille de lecture.
« C’est une idée qui ne pouvait sortir que du cerveau de Marcus. L’association entre voyages rabbiniques et bad trips sous acide semble contradictoire au premier abord, mais comme toutes ses pièces, elle joue sur les mots », explique Eddy Portnoy, conseiller académique et directeur des expositions du YIVO.
À la fin de la visite, Marcus revient sur cette exposition qui, de son point de vue, ne se contente pas de croiser culture hippie, culture pop et culture juive : elle tisse des liens entre son passé et son présent.
« C’est comme cela que je le vois. Abraham s’est d’abord appelé Avram, mais nous ne l’appelons plus que par son nouveau nom. Son passé a été effacé. Le nom de Jacob a été changé en Israël, mais nous continuons d’employer son ancien nom », explique Marcus en parlant des figures bibliques.
« Certaines personnes gagnent à oublier leur passé. D’autres à s’en souvenir, pour garder leurs racines. En ce qui me concerne, je suis fier de mes origines et de ma culture. »
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