« The Zionists » porte sur scène le débat post-7-Octobre sous forme de drame familial
Le dramaturge Asher Gelman utilise les fractures d’une riche famille juive américaine pour explorer les déchirements personnels et politiques liés au conflit israélo-palestinien
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JTA — Aller voir une pièce intitulée « The Zionists » est sans doute la dernière chose que je souhaitais faire en ce week-end estival dans les Berkshires.
Le titre, à lui seul, fait que l’on arrive sur la défensive. Le sujet est celui des déchirures familiales et communautaires qui ont suivi le 7 octobre 2023. Ses personnages juifs se disputent avec colère, et parfois violence, autour d’Israël, du sionisme, de l’antisémitisme, de la politique de contestation et de l’identité juive, brouillant les frontières entre le personnel et le politique.
Et pourtant, la pièce, qui se joue pour l’heure à la Barrington Stage Company de Pittsfield, dans le Massachusetts, après sa première au Miami New Drama, réussit à faire des débats post-7-Octobre qui ont déchiré de nombreuses familles juives une sorte de catharsis.
« C’est en fin de compte ce dont le monde a besoin en ce moment », explique le dramaturge, S. Asher Gelman. « Le besoin de se confronter à l’inconfort et de surmonter cet inconfort les uns avec les autres. »
« The Zionists » (sous-titré « A Family Storm [Tempête familiale] ») parle de la riche famille Rosenberg et des lignes de fracture idéologiques qui se font jour pendant des vacances dans les Caraïbes.
La mère est une philanthrope et leader communautaire juive. Une des filles est mariée à un Israélien. Le fils cadet a embrassé l’anti-sionisme et pris part à des groupes soutenant les campements pro-palestiniens (et souvent anti-israéliens). D’autres membres de la famille entretiennent des relations de nature variable avec Israël, le judaïsme et la vie communautaire juive. Personne n’en sort indemne. (Ai-je précisé que la pièce se passe en pleine saison des ouragans ?)
Depuis le 7-Octobre, artistes et institutions culturelles se sont souvent trouvés en situation de choisir un camp ou d’esquiver le sujet.
Une pièce intitulée « The Zionists » risque de s’aliéner le public avant même que le rideau ne se lève, raison pour laquelle les auteurs de fiction ont été si peu nombreux à s’attaquer à ce discours agressif.
Deux nouvelles publiées dans The New Yorker depuis le terrifiant pogrom commis par le Hamas en Israël et la guerre qui s’en est suivie à Gaza — « My Camp » de Joshua Cohen et « From, To » de David Bezmogis, portant chacune sur des familles profondément divisées au sujet d’Israël — font figure d’exceptions.
Les choses sont peut-être en train de changer.
À New York, la pièce de Jonathan Spector, « Birthright », jouée off-Broadway jusqu’au 26 juillet prochain, arpente le même terrain que
« The Zionists ». La pièce de Gelman, 42 ans et déjà auteur du succès Off-Broadway « Afterglow », est née de son propre sentiment d’aliénation dans les semaines qui ont suivi les atrocités du Hamas, le 7-Octobre en Israël.
Il se souvient avoir appris l’attaque par des publications sur les réseaux sociaux de personnes qu’il considérait comme des amis.
« Ils étaient occupés à contextualiser et expliquer le 7-Octobre », confie-t-il « et ce qui expliquait que [les Israéliens] se soient fait violer, assassiner ou kidnapper. »
Ces justifications du terrorisme, de son point de vue, l’ont profondément déçu du discours en ligne. Il estime désormais que les réseaux sociaux rabaissent la complexité des choses au rang de slogans et récompensent la performance, pas la discussion.
« Il n’y a aucune place pour la nuance », ajoute-t-il.
Une pièce de théâtre, estime-il, permet de faire coexister des vérités multiples, des récits contradictoires et des questions inconfortables. Au lieu de réduire les arguments à des mèmes ou des hashtags, elle les fait porter par des êtres humains pleinement incarnés.
Gelman savait que certains spectateurs viendraient en s’attendant à de la propagande et d’autres à une condamnation. Ni l’une ni l’autre ne l’intéresse.
« L’art n’est pas censé être confortable », explique-t-il. « Il s’agit de prendre place au cœur du profond inconfort des personnages sur scène et de faire l’expérience de cette catharsis. »
La pièce évoque également une facette bien distincte de la vie juive américaine, à savoir des personnes riches et libérales qui sont matériellement et physiquement privilégiés, mais qui ressentent tout de même un fort sentiment de vulnérabilité. Pour certains, cela se traduit par une hypersensibilité à l’antisémitisme ; pour d’autres, par une empathie universalisante, quitte à s’oublier soi-même.
L’examen par Gelman de cette classe de donateurs, et des tensions autour d’Israël qui ont mis à rude épreuve ses membres, est grandement inspirée de sa propre existence. Ses parents sont en effet les philanthropes juifs Susie et Michael Gelman, lesquels ont chacun à leur tour été présidents de la Jewish Federation of Greater Washington et qui, ces dernières années, ont soutenu des organisations libérales pro-Israël, notamment l’Israel Policy Forum. Sa sœur, Rachel Gelman, a aidé à financer des organisations juives de gauche et pro-palestiniennes, avant et après le 7-Octobre.
« Ils nous ont montré, à mes sœurs et à moi, comment être vraiment actif au sein de la communauté, qu’il s’agisse d’une communauté locale, nationale ou mondiale », explique Gelman.
Israël a été un élément essentiel de son éducation.
Dès l’âge de 19 ans, Gelman a passé des années à Tel-Aviv en tant que danseur et chorégraphe, avant de fonder une organisation théâtrale anglophone. Il est revenu à New York en 2016 pour poursuivre sa carrière sur scène.
Il veille à ne pas dire de « The Zionists » qu’il s’agit d’une déclaration définitive sur Israël ou le sionisme. Aucune pièce, a-t-il dit, ne peut à elle seule contenir tous les arguments.
« Cela n’a pas été pensé pour mettre un terme au débat », souligne-t-il. « C’est au contraire pensé pour le susciter. »
Ce qui a impliqué de créer des personnages dont les arguments semblent crédibles, même lorsqu’il n’est pas d’accord avec eux. Gelman explique s’être donné beaucoup de mal pour donner aux personnages anti-sionistes des arguments forts, sans doute les plus forts de la pièce.
« Les personnes qui se sont reconnues dans ces personnages ont apprécié que nous n’en ayons pas fait des crétins ou des gens mal informés », ajoute-t-il.
Les premières représentations ont donné lieu à des réactions parfois extrêmes.
Lors d’une représentation à Miami, un spectateur a été tellement bouleversé lors d’un monologue anti-sioniste qu’il s’est mis à hurler contre l’acteur, ce qui a interrompu un temps la représentation. La troupe a repris après avoir parlé au spectateur, à tel point que des spectateurs ont cru que cette interruption faisait partie du scénario.
Cette pièce est sortie au moment où nombre de familles — juives ou non — ont été mises à rude épreuve par la polarisation politique, une façon polie de dire qu’elles sont littéralement « déchirées ».
Les spectateurs disent souvent à Gelman que le sujet qui divise leur propre famille, ce n’est pas Israël, mais la politique, l’avortement, les droits des personnes transgenres ou d’autres choses. Ils voient malgré tout dans l’histoire des Rosenberg un reflet de la leur.
« Le fait d’être très précis au niveau du récit, de cette histoire particulière, avec ces personnes bien particuliers », souligne-t-il, « nous permet de raconter une histoire universelle. »
Et pourtant, les mots et les idées que véhiculent cette pièce sont profondément imprégnés de l’histoire d’Israël et des Palestiniens.
Pamela Nadell, chercheuse en histoire juive à l’American University, a vu la pièce ce mois-ci et déclaré qu’elle aurait adoré y emmener ses étudiants.
« Ce qui m’a touchée, et qui était si saisissant, c’est la puissance émotionnelle de l’histoire. Ce qui ressort vraiment, c’est sa capacité à transmettre en deux heures le pourquoi de la dispute et la façon dont les deux côtés racontent leur version des faits », confie Nadell.
Le processus d’écriture de la pièce est aussi, quelque part, le reflet des tensions qu’elle dépeint. Gelman évoque de longues conversations entre collaborateurs pas toujours d’accord sur le plan politique mais bien déterminés à maintenir le dialogue.
L’idée de faire face est devenue une sorte de credo pour le dramaturge, même si c’est compliqué, selon les scènes.
À maintes reprises au cours d’un récent entretien, Gelman est revenu sur ce qu’il estime être le principal problème de la vie contemporaine, à savoir le fait de résister à l’envie de couper les ponts avec les personnes avec lesquelles nous sommes en désaccord.
Il craint que les Américains voient de plus en plus le désaccord comme un danger et l’inconfort comme un préjudice. Les fonctions de blocage et de masquage des réseaux sociaux, soutient-il, sont les métaphores de la façon dont les gens gèrent leurs relations dans le monde réel.
« Nous n’avons plus les outils pour gérer l’inconfort », conclut-il. « Or, l’inconfort est le prix à payer pour faire communauté. »
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