Un historien de la musique décrypte le rôle des symboles nazis dans le Rock ‘n’ Roll, de Bowie à Lennon
« Je ne veux pas être le Simon Wiesenthal du rock ’n’ roll. Mais le nombre d’artistes qui flirtent avec le Troisième Reich est incroyable, » affirme Daniel Rachel
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Des chemises ornées de croix gammées de Sid Vicious, il y a de cela un demi-siècle à l’admiration de Kanye West pour Adolf Hitler, en passant par l’uniforme de chef nazi enfilé par Roger Waters, de nombreuses stars de la pop et du rock ont flirté avec le Troisième Reich.
Sorti en février dernier, « This Ain’t Rock ‘n’ Roll : Pop Music, the Swastika, and the Third Reich » est la première histoire complète de l’obsession de l’industrie musicale pour le nazisme. À côté du défilé de ces stars de la musique au pas de l’oie, l’auteur Daniel Rachel a tissé un « récit parallèle pour expliquer la symbolique, les événements et la terminologie nazis », explique-t-il au Times of Israel.
« Le livre n’a pas tant vocation à pointer du doigt et accuser les musiciens d’antisémitisme qu’à exposer les faits », poursuit Rachel. « Le livre dit : voici les faits, voici ce que les artistes ont dit ou fait. L’histoire est sous les yeux de tous », ajoute l’historien de la musique britannique déjà récompensé.
Au cœur de la thèse de Rachel se trouve l’idée que les musiciens de rock et de pop bénéficient d’un « passe-droit » pour s’approprier la croix gammée et d’autres symboles fascistes. Alors que la glorification du nazisme est normalement sanctionnée dans d’autres secteurs de l’art, analyse Rachel, « le rock ‘n’ roll a volontairement reproduit la croix gammée et les images du Troisième Reich, et ce, dès ses débuts. Les décisions des artistes sont parfois remises en question, mais généralement pas », conclut-il.
Adoptée par Adolf Hitler en 1919, la Hakenkreuz — ou croix gammée — se voulait antisémite, comme l’explique le dictateur dans ses mémoires. Pourtant, souligne Rachel, le lien entre la croix gammée et l’antisémitisme « n’est pas direct, en ce qui concerne le symbole, ce qui explique plus ou moins ce ‘carré rouge’ », ajoute-t-il.
La fascination pour l’esthétique du Troisième Reich a été catalysée par le film « Le Triomphe de la volonté » de la cinéaste Leni Riefenstahl, sorti en 1935. Avec son long-métrage publicitaire à la gloire de Hitler et du renouveau de l’Allemagne, Riefenstahl a donné au rassemblement du parti à Nuremberg l’allure d’un concert de rock ‘n’ roll, affirme Rachel.
« Ce sont les mots de David Bowie, Gene Simmons et Mick Jagger », ajoute-t-il. « Des stars de ce calibre ont vu le parallèle et ont commencé à adopter des idées similaires au niveau de leur tenue et de leur scénographie. Au milieu des années 1970, Bowie a demandé à son décorateur de concevoir son décor à l’image des rassemblements de Nuremberg. »
Il n’est pas surprenant que nombre de musiciens — que ce soit dans son pays natal, la Grande-Bretagne, ou aux États-Unis — soient perplexes face à l’appropriation de la croix gammée par Hitler, ajoute Rachel.
« À ce jour, plus de la moitié des États américains ne parlent pas de la Shoah. La Shoah n’est enseignée au Royaume-Uni que depuis 1991 — soit plus de 40 ans après la découverte des camps de la mort », souligne Rachel.
Pour que les cours sur la Shoah soient efficaces, il faut que les enseignants soient des « sources fiables », note Rachel.
« Lorsque des gens ont défilé à Charlottesville en scandant ‘Les Juifs ne nous remplaceront pas’, il est fort probable que la majorité d’entre eux n’aient pas vraiment compris ce qu’était la Shoah. Cela explique beaucoup de choses », ajoute-t-il.
Rachel est particulièrement inquiet au sujet des adolescents et des jeunes adultes, très imprégnés par les clichés antisémites présents dans la musique populaire. Le plus souvent, ajoute-t-il, ces clichés ne sont ni contestés ni reconnus comme des discours de haine.
« Je ne veux pas être le Simon Wiesenthal du rock ’n’ roll », précise Rachel. « Mais le nombre d’artistes qui flirtent avec le Troisième Reich est incroyable », dit-il.
« Reprendre le contrôle du récit »
Si certains musiciens prétendent avoir ignoré ce qu’ils faisaient en mobilisant des symboles nazis, d’autres — à commencer par le regretté John Lennon — se considéraient comme des experts d’Hitler et de son mouvement génocidaire.
Enfant, Lennon dessinait Hitler et collectionnait des insignes nazis pour les échanger avec ses amis. Le Beatle en herbe se surnommait également John « Adolf » Lennon. Au sommet de sa gloire, Lennon s’attira des critiques pour avoir fait des saluts semblables à des saluts hitlériens et lors de certaines interprétations de la chanson « Baby, You’re a Rich Man », pour avoir dit à la place « Baby, You’re a Rich Jew ».
Près d’un demi-siècle après sa mort, Lennon n’est plus fortement associé à Hitler ou aux nazis. Comme c’est le cas de la plupart des stars de la pop et du rock qui utilisent des symboles nazis, les critiques faites à Lennon en raison de ses références au Troisième Reich ont rarement dépassé le stade des commérages.
« Quand cela arrive dans le milieu de la pop, je crois qu’il y a un distinguo entre les atrocités et la théâtralité, le côté spectaculaire. On a l’impression que c’est cool de faire ça, que c’est à contre-courant », explique Rachel.
Pour mener ses recherches, Rachel a passé deux ans à se plonger dans l’histoire des musiciens qui se sont intéressés à l’esthétique nazie. Certains de ces artistes — notamment les Beatles et Bob Dylan — lui étaient familiers et d’autres moins, comme les Indigo Girls ou Lady Gaga.
« Je me suis replongé dans tout un tas de livres, de films et de documentaires sur le Troisième Reich avec un regard neuf, afin de déterminer comment appliquer au mieux ces idées au comportement des musiciens qui ont flirté avec les idées et les images nazies ces 80 dernières années », explique Rachel.
Élevé dans une famille juive progressiste de Birmingham, Rachel se dit intrigué par le Troisième Reich depuis l’enfance.
« Pour les besoins de ce livre, j’ai fait un aller-retour en solitaire dans les camps d’extermination nazis en Pologne et dans de nombreux camps de concentration en Allemagne. Le fait de voir de mes yeux la topographie du Troisième Reich a été une expérience incroyable et profondément émouvante », poursuit-il.
Dans des interviews passées, Rachel a évoqué le « rejet » de son judaïsme. Interrogé par le Times of Israel sur ses intentions de se rendre ou non en Israël, il répond par l’affirmative.
« J’ai toujours voulu aller en Israël, comme dans d’autres pays », confie-t-il. « Souvent, pour comprendre les lieux et les gens, il faut s’immerger dans leur univers, qu’il s’agisse de parcourir des chemins historiques ou de s’imprégner d’une situation socio-politique contemporaine. L’Israël d’aujourd’hui n’a pas vraiment de rapport avec le livre, et je suis physiquement très éloigné de ces réalités », ajoute-t-il.
Ces dernières années, l’industrie musicale a commencé à s’attaquer à certains de ces préjugés avec davantage d’urgence, commente Rachel. Malgré cela, il n’y a toujours « pas de consensus » autour du fait que la haine des Juifs doive être considérée au même titre que les autres formes de préjugés, ajoute-t-il.
« Le rock ‘n’ roll fait de grands progrès pour lutter contre le racisme et la misogynie, en particulier depuis la mort de George Floyd et le mouvement #MeToo. « [L’industrie] doit faire face à son passé et se réapproprier son histoire pour la soustraire aux clichés du Troisième Reich », poursuit Rachel.
Dénonçant un « regain du fascisme partout dans le monde », Rachel explique que l’industrie musicale « doit faire face à ses lacunes, s’opposer aux persécutions et remédier à ses failles historiques ».
Sinon, le rock ‘n’ roll ne « sera plus à l’avant-garde de l’esprit révolutionnaire », conclut Rachel.
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