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Interview

Une nouvelle étude sur Treblinka révèle le rôle crucial des femmes dans la révolte du camp de la mort, en 1943

À l’exception de deux survivantes, tous les témoignages sur Treblinka proviennent d'hommes. Dans son livre, l’historien Chad S.A. Gibbs remet les femmes juives à l'honneur dans la résistance au sein des camps

Une scout polonaise allumant une bougie devant le monument du camp d'extermination nazi de Treblinka, datant de la Seconde Guerre mondiale, à Treblinka, le 2 octobre 2013. (Crédit : Janek Skarzynski/AFP)
Une scout polonaise allumant une bougie devant le monument du camp d'extermination nazi de Treblinka, datant de la Seconde Guerre mondiale, à Treblinka, le 2 octobre 2013. (Crédit : Janek Skarzynski/AFP)

Pendant près de quatre-vingts ans, ce que les femmes qui ont résisté aux nazis dans le camp d’extermination de Treblinka ont vécu a été quasiment expurgé de la mémoire de la Shoah.

Dans son ouvrage majeur publié au début de ce mois, l’historien Chad S.A. Gibbs démontre que ces femmes ont joué un rôle central dans la résistance à Treblinka, centre de mise à mort construit par les Allemands dans la Pologne occupée, où 925 000 Juifs ont été assassinés pendant la Shoah.

« Survivants et historiens ont parfois évité de discuter de la vie des femmes à Treblinka par désir de protéger les survivantes du jugement ultérieur d’autrui », écrit Gibbs, directeur du Centre Zucker/Goldberg pour les études sur la Shoah au College of Charleston.

« Ces hommes survivants, ainsi que certains de leurs pairs, ont également évité le sujet de la vie des femmes et de ce qu’elles ont enduré à Treblinka afin de se protéger des effets psychologiquement destructeurs d’un tel récit », explique Gibbs.

Dans Survival at Treblinka: Geography, Gender, and Social Networks in Jewish Resistance (« Survivre à Treblinka : géographie, genre et réseaux sociaux dans la résistance juive »), Gibbs met l’accent sur la « géographie genrée » de Treblinka. Il s’intéresse tout particulièrement à la manière dont des groupes de prisonniers — y compris des femmes — ont « façonné des espaces de résistance » au nez et à la barbe de leurs bourreaux.

Le livre regorge d’exemples montrant comment des femmes « ont eu recours à divers subterfuges pour s’approprier l’espace », que ce soit pour passer de la nourriture en contrebande, fournir des informations ou préparer une assistance médicale en vue d’une révolte.

« Survival at Treblinka », par Chad S.A. Gibbs. (Crédit : Autorisation de l’auteur)

« Les femmes juives de Treblinka se sont défendues lors d’actes spontanés et autonomes de résistance armée et non armée ; elles se sont organisées au péril de leur vie pour protéger la leur et celle d’autrui, et elles ont vécu l’enfer pour armer une insurrection dont elles savaient, de manière presque certaine, qu’elle pourrait entraîner leur propre mort », écrit Gibbs.

Dans les années à venir, Gibbs estime que les études sur la Shoah connaîtront une « réévaluation » portant sur « les aspects moins reluisants de la vie de survivants que nous considérons comme des héros », explique-t-il au Times of Israel.

L’existence du bordel du camp, jusqu’alors non documentée, est un exemple flagrant de l’effacement de l’histoire des femmes à Treblinka, écrit Gibbs.

Les survivants masculins ayant omis le bordel dans leurs témoignages, l’héroïsme des femmes juives qui se procuraient clandestinement des armes dans ce lieu d’épouvante n’avait pas été commémoré — tout du moins jusqu’à aujourd’hui.

« À l’heure où nous entrons dans l’ère de la post-mémoire — les années qui suivent la disparition des témoins vivants —, nous pourrons poser des questions difficiles aux sources qu’ils ont laissées, des questions qu’il serait presque impossible de poser à un survivant âgé encore en vie. À cet égard, nous en apprendrons davantage sur la vie des femmes dans l’Europe occupée, sur la violence entre les victimes de la Shoah, sur la vie des personnes queer sous le nazisme, et bien plus encore », affirme Gibbs.

Celles et ceux qui s’en sont sortis

Le point d’orgue de la résistance à Treblinka a eu lieu le 2 août 1943. Après s’être emparés d’armes dans l’arsenal du camp, les prisonniers ont mis le feu aux bâtiments et pris d’assaut la porte principale. Sur les quelque 200 prisonniers qui se sont évadés ce jour-là, les historiens s’accordent généralement à dire, sur la base d’une estimation qui remonte à plusieurs dizaines d’années, que 68 ont survécu jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Grâce à des années de recherche, Gibbs est parvenu à établir une plus longue liste des survivants connus de Treblinka, avec 262 personnes, dont le nom et les informations biographiques figurent dans les 42 pages d’annexe du livre intitulées « Survivors of Treblinka » (Les survivants de Treblinka).

L’historien Chad S.A. Gibbs, sur une photo non datée. (Crédit : Autorisation)

« Le fait de porter le nombre de survivants de 68 à 262 dans le contexte d’un lieu qui a tué jusqu’à 925 000 personnes ne modifie en rien la létalité écrasante de Treblinka », nuance Gibbs.

Ces dernières semaines, la démarche du chercheur a été saluée comme « révélatrice » et « véritablement passionnante » par d’autres historiens de la Shoah.

« Malheureusement, il est peu probable que les noms omis des femmes assassinées à Treblinka ou l’identité de bien d’autres qui ont survécu soient un jour retrouvés », regrette Gibbs.

« Même après plus de 80 ans de recherche, d’écriture et de collecte de récits oraux, Bronka Sukno et Sonia Lewkowicz restent les deux seules survivantes confirmées de la révolte de Treblinka », écrit-il.

A drawing of Treblinka by Samuel Willenberg, one of the last known living survivors.
Un dessin représentant Treblinka, réalisé par Samuel Willenberg, décédé le 20 février 2016. (Crédit : Autorisation)

Le retour du témoignage

Outre Sukno et Lewkowicz, au moins huit autres femmes ont réussi à s’échapper de Treblinka pendant la révolte, indique Gibbs. Cependant, ces évadées ne sont pas restées assez longtemps dans le camp de la mort pour observer et consigner des exemples de résistance, précise-t-il.

« La rareté des sources historiques produites par des femmes qui en résulte signifie que la recherche doit s’effectuer presque entièrement à partir de sources créées par des hommes », écrit Gibbs.

Ancien vétéran de l’armée américaine blessé en Irak, Gibbs a interrogé des survivants pour la USC Shoah Foundation. Malgré l’idée reçue selon laquelle le témoignage oral revêt une importance centrale pour les historiens de la Shoah, Gibbs explique au Times of Israel que, souvent, il n’en est rien.

Un guide expliquant aux visiteurs l’histoire du camp d’extermination de Treblinka, en Pologne , le 20 avril 2023. (Crédit : Canaan Lidor/Times of Israel)

« En tant qu’historiens, nous nous remettons d’une longue période de méfiance à l’égard de l’histoire orale en tant que base documentaire », explique Gibbs.

« De nombreux historiens de la génération précédente privilégiaient les documents écrits avant tout, doutant de la véracité d’une mémoire humaine faillible. Les travaux plus récents s’appuient énormément sur les témoignages oraux et révèlent à quel point ils s’avèrent précieux si l’on pose les bonnes questions à ces sources et si l’on s’efforce de les étayer, au besoin, par une analyse plus large. »

Le cas du survivant Eddie Weinstein illustre parfaitement cette réalité pour les témoignages sur Treblinka. Bien que Weinstein ait rédigé ses mémoires en 1947, le document n’a été publié qu’en 2008.

Ses mémoires contiennent des détails sur les femmes de Treblinka qui n’apparaissaient pas dans les récits historiques antérieurs du camp, notamment le récit de l’exploitation sexuelle forcée fait par Weinstein.

Soulèvement des prisonniers au camp d’extermination allemand de Treblinka en 1943. (Crédit : Domaine public)

« Nous avons également entendu dire que les Allemands épargnaient les jolies femmes, qu’ils gardaient pour être violées en réunion par des officiers allemands et des Ukrainiens, avant de les assassiner », écrit Weinstein.

« Seuls des hommes étaient employés dans les secteurs de Treblinka où je travaillais. Une fois, quelqu’un a attiré mon attention sur une jeune femme habillée en adolescent qui triait des vêtements avec nous. J’ignore combien de temps elle a survécu », ajoute Weinstein.

Au-delà de la récupération d’armes au bordel du camp, Gibbs démontre comment les femmes ont résisté aux nazis à l’infirmerie et dans d’autres espaces de Treblinka.

Les femmes affectées aux cuisines, par exemple, « ont joué un rôle crucial, bien que rarement évoqué, dans [la distribution des armes] », souligne Gibbs.

Quelques-uns des objets de l’époque de la Shoah exhumés par Caroline Sturdy Colls et son équipe d’archéologues au cours de plusieurs campagnes de recherche à Treblinka, le camp de la mort nazi allemand situé dans l’est de la Pologne. (Crédit : Autorisation)

Dans « Survival at Treblinka », Gibbs juxtapose témoignages oraux et autres éléments de preuve pour expliquer comment les Juifs, installés dans des zones distinctes du camp, parvenaient à manipuler les gardes ukrainiens et leurs maîtres SS allemands.

Les fréquentations d’un prisonnier et son affectation de travail étaient les facteurs clés qui faisaient la différence entre la vie et la mort.

« L’évasion et la résistance à Treblinka reposaient sur des réseaux sociaux et des stratégies géographiques d’appropriation de l’espace », résume Gibbs.

« Les dirigeants des prisonniers juifs ont créé des espaces de résistance en rassemblant des détenus partageant les mêmes idées et en leur fournissant l’accès géographique et le matériel nécessaires pour protéger la vie des conjurés et, plus tard, se soulever contre leurs ravisseurs. »

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