Chassés du monde littéraire, des Juifs américains créent leurs propres maisons d’édition
Le rejet des auteurs juifs est tel, depuis le 7-Octobre, que la communauté en vient à se doter de ses propres réseaux de distribution
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JTA — C’est un roman non publié qui a donné naissance à une nouvelle collection de fiction juive, première initiative d’une série déjà longue destinée à combattre l’antisémitisme dans le secteur de l’édition, par la reprise du contrôle des moyens de production.
Meg Keene avait un agent enthousiaste et de très bonnes ventes à son actif lorsqu’elle a soumis son roman, une histoire d’amour mettant en scène des personnages israéliens, à des éditeurs en 2024. Elle explique qu’on lui a répété à plusieurs reprises que son livre était « trop juif » pour être publié, alors que la guerre contre le groupe terroriste palestinien du Hamas à Gaza avait déjà rendu radioactif tout ce qui pouvait être perçu comme pro-Israël. Comme cela est arrivé à un nombre incalculable d’auteurs juifs ces dernières années, son livre n’a pas trouvé preneur.
Aujourd’hui, Keene est la créatrice de la collection éponyme de Wicked Son Press, une maison d’édition créée il y a cinq ans et qui a principalement publié des essais orientés à droite.
Dans les douze prochains mois, Meg Keene Books publiera quatre à six romans qui, selon elle et les fondateurs de Wicked Son, mettront en valeur les voix juives et redonneront un peu de piment à une conversation littéraire communautaire juive autrefois florissante. Elle dirigera également une revue littéraire à paraître, destinée aux amateurs de livres juifs.
« Mon but est de rendre l’édition juive vraiment tendance », confie Keene à la Jewish Telegraphic Agency.
« J’ai l’intention d’acquérir des livres de tous les genres : auteurs, autrices, romances, thrillers, fiction littéraire – la totale, vous voyez », poursuit-elle.
« J’ai aussi l’intention de mettre absolument toutes mes forces dans chacun de ces livres, et de demander à la communauté juive de les soutenir et de plaider leur cause. »
Elle dit bénéficier du soutien total des coéditeurs de Wicked Son pour s’écarter de la position conservatrice et pro-Israël qui caractérise la plupart de leurs publications récentes et à venir, parmi lesquelles figurent les mémoires posthumes du philanthrope pro-Israël et grand donateur républicain Sheldon Adelson, ainsi qu’un traité sur l’antisionisme sur les campus américains, écrit par l’activiste et ancien professeur Shaï Davidaï.
« Je déteste les livres dans lesquels on entend presque l’auteur tapoter sur le micro pour faire passer des messages politiques via la fiction », souligne Keene, avant d’ajouter : « Non seulement je ne publierai pas de fiction conservatrice, mais je ne publierai pas non plus de fiction idéologique. »
David S. Bernstein, qui co-dirige Wicked Son avec Adam Bellow, se dit partant – bien qu’il note que cette ouverture a ses limites.
« La seule chose que nous exigeons de nos auteurs, c’est qu’ils soient sionistes », explique-t-il à la JTA.
Mais, ajoute-t-il, ils doivent aussi être bons : « Allons-nous publier des romans bas de gamme simplement parce qu’ils véhiculent un message sioniste ? Certainement pas. »
Les auteurs sionistes, ou perçus comme tels, ont été nettement rejetés dans le monde littéraire depuis le pogrom perpétré par le Hamas en Israël le 7 octobre 2023, suivi de la guerre à Gaza.
L’intense militantisme anti-Israël, qui a évincé certains écrivains juifs en 2023 et 2024, a entraîné une forme « d’isolement culturel accru », selon un rapport récent de l’association de défense de la liberté d’expression PEN America, qui cite à l’appui de ses propos des dizaines de professionnels juifs du secteur.
Mentionnée dans le rapport, Keene critique toutefois son manque d’attention aux problèmes rencontrés par les écrivains juifs. Selon elle, ses recherches montrent que ce climat frileux s’est traduit par une baisse du nombre de contrats d’édition accordés aux auteurs juifs.
Certaines initiatives ont tenté d’améliorer la situation au sein des institutions existantes, dont le prestige et l’influence sur les librairies continuent de faire rêver de nombreux écrivains juifs. Le Jewish Book Council, par exemple, a milité pour que des auteurs juifs interviennent lors de conférences et a lancé des subventions pour aider les écrivains à se faire connaître auprès d’agents et d’éditeurs potentiels.
Cependant, un nombre croissant d’initiatives partent du constat que la situation dans le monde littéraire est si grave que les Juifs ont besoin de leurs propres maisons d’édition et de réseaux de distribution. « Je suis vraiment fatiguée de devoir mendier pour être acceptée, sans que cela ne fonctionne », a déclaré Keene.
Outre Meg Keene Books, au moins deux autres collections sont sur le point d’être annoncées : l’une est soutenue par le philanthrope pro-Israël Scott Shay, et l’autre est dirigée par l’éditrice et auteure britannique Jacky Klein.
Klein a refusé de commenter son initiative, qui est « axée sur les voix juives et israéliennes, et dont le lancement est prévu pour la fin de l’année 2026 », selon sa biographie sur le site web de la Jewish Literary Foundation, une organisation britannique.
Howard Lovy, le directeur de la maison d’édition soutenue par Shay, a déclaré qu’il prévoyait de publier au moins un roman par mois à partir du début de l’année prochaine, tiré du grand nombre de manuscrits qu’il a reçus d’écrivains à la suite d’appels en ligne et de son propre portefeuille de clients d’édition indépendants, qu’il est de plus en plus incapable d’orienter vers la publication.
« Une fois que j’ai fini d’éditer leurs livres, je me demande : ‘Et maintenant ?’ Je n’ai vraiment pas grand-chose à leur dire, car la situation est très sombre pour les auteurs juifs en ce moment », a déclaré Howard Lovy, qui travaille également en tant qu’indépendant pour 70 Faces Media, la société mère de la JTA.
« Même s’ils n’écrivent pas sur le Moyen-Orient, les agents et les éditeurs leur disent que ce n’est pas le moment pour les voix juives et les librairies ne les vendent pas. »
La maison d’édition de Lovy s’appelle Canary Publishing.
« Les voix juives ont longtemps été le canari dans la mine de charbon, le chant qui indique si l’air est encore respirable », a-t-il déclaré à la JTA dans un courriel de suivi.
« Quand on nous réduit au silence, tout le monde devrait s’inquiéter. »
Naomi Firestone-Teeter, la directrice générale du Jewish Book Council, a déclaré que toutes ces nouvelles initiatives ont leur place dans une période difficile. Le conseil a reçu des centaines de messages sur une ligne d’assistance téléphonique par courriel lancée en 2024 pour permettre aux acteurs du monde littéraire d’exprimer leurs préoccupations concernant l’antisémitisme et l’exclusion anti-Israël.
« Une culture littéraire juive saine comprend de nombreux éditeurs, auteurs et points de vue », a déclaré Firestone-Teeter dans un communiqué adressé à la JTA.
Le Jewish Book Council, a-t-elle ajouté, « accueille favorablement les initiatives qui soutiennent les lecteurs et les auteurs, et contribuent à la vitalité à long terme des livres juifs ».
L’investissement de Shay permet d’accorder des avances aux auteurs, même si Lovy a refusé de communiquer des chiffres. Meg Keene Books suit, quant à elle, le modèle de partage des profits de Wicked Son : plutôt que d’être payés à l’avance pour leur travail, les auteurs partageront tous les gains avec leur éditeur à partir de la première vente.
Keene affirme qu’elle a accepté ce rôle de premier plan « non pas pour des gains financiers pour le moment », mais qu’elle espère attirer de nouveaux investissements dans l’édition juive.
« Nous allons avoir besoin que des donateurs et des investisseurs juifs se mobilisent », a-t-elle déclaré.
À certains égards, Keene est une dirigeante improbable pour la nouvelle collection de Wicked Son. Elle a de l’expérience dans l’édition imprimée et numérique, mais en tant que rédactrice en chef d’un média consacré aux mariages, et non en fiction. Dans ce domaine, ses compétences proviennent principalement du fait qu’elle a ouvertement parlé, notamment sur les réseaux sociaux, d’une expérience démoralisante que de nombreux aspirants auteurs préfèrent garder sous silence.
« Cela va détruire les derniers restes de ma carrière dans l’édition. Il y a vraiment une loi du silence », a déclaré Keene cette semaine depuis Jérusalem, où elle s’est rendue depuis son domicile du nord de la Californie, à propos de ses craintes de révéler qu’elle avait essayé, sans succès, de publier par l’intermédiaire des « Big Five » (les cinq grands groupes d’édition).
Un tournant a été franchi plus tôt cette année lorsqu’elle est apparue dans un podcast produit par le Canadian Jewish News, dans lequel elle a révélé avoir rassemblé des données montrant, selon elle, une baisse marquée des contrats de fiction juive annoncés dans une publication de référence du secteur depuis le 7-Octobre. Elle a rapidement collaboré avec l’Anti-Defamation League (ADL), rédigé des tribunes dans le Wall Street Journal et la JTA, et reçu des appels de Wicked Son.
« Le courant est passé instantanément entre nous trois », se souvient Bernstein.
« La réponse immédiate a été : ‘Eh bien, c’est la personne dont nous avons besoin pour lancer notre programme de littérature exigeante.’ »
Il a déclaré que son manque d’expérience en matière d’édition de fiction n’était pas un obstacle.
« Elle a créé des entreprises. C’est une lectrice insatiable. Elle comprend parfaitement ce qui intéresse les lecteurs, ce qui est la qualité principale que nous avons vraiment appréciée chez elle », a-t-il déclaré.
« Nous sommes convaincus à 100 % qu’elle réussira dans ce rôle, mieux que ne le ferait quelqu’un qui n’a travaillé que dans les structures d’une grande maison d’édition. »
Keene a refusé de donner des détails sur les livres qu’elle négocie déjà pour publication, qui incluraient probablement des romans inédits, ainsi que des œuvres parues à l’étranger mais pas aux États-Unis.
Elle a toutefois cité Les Extraordinaires Aventures de Kavalier et Clay, le roman de Michael Chabon paru en 2000 et racontant l’histoire de deux cousins juifs à l’âge d’or de la bande dessinée, comme exemple du type d’histoire profondément juive qu’elle espère valoriser. (Michael Chabon, marié à la romancière israélienne Ayelet Goldman, est un virulent critique d’Israël qui a décrit les opérations israéliennes à Gaza comme un « génocide ».)
« Nous nous sommes éloignés de l’époque de Kavalier et Clay, où chaque phrase semblait juive, et nous en sommes réduits à une simple représentativité », a déclaré Keene.
« La fiction juive est incroyablement formidable, et je veux que nous soyons tous fiers et enthousiastes de notre tradition. »
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