Dans la course au Sénat du Maine, des électeurs juifs politiquement divisés
Le démocrate Troy Jackson remplace Graham Platner, candidat anti-israélien tombé en disgrâce ; certains Juifs disent être indécis alors qu'il a accusé, lui aussi, Israël d'avoir commis un "génocide"
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BANGOR, Maine (JTA) — La course au Sénat américain est désormais lancée dans le Maine et de nombreux électeurs juifs habituellement fidèles au parti démocrate doivent faire face à un choix difficile : leurs inquiétudes concernant la rhétorique anti-Israël de Troy Jackson, le tout nouveau candidat du parti qu’ils ont toujours eu tendance à privilégier, l’emporteront-elles sur leur opposition de longue date à la sénatrice républicaine sortante Susan Collins ?
« Moi-même – ainsi que de nombreux autres Juifs du Maine – nous nous sentons assurément sans aucun repère, politiquement parlant, à l’heure actuelle, » confie Chris Myers Asch, un Juif qui est professeur d’histoire au Colby College et qui habite Hallowell, dans la banlieue sud d’Augusta. « Nous n’avons pas l’impression qu’il y ait des candidats qui nous représentent réellement, qu’il y ait des candidats en qui nous pouvons avoir confiance s’agissant de la défense de nos intérêts – et je trouve ça triste, en particulier pour des personnes comme moi qui avons été actives, qui avons été impliquées, qui avons soutenu de nombreux candidats différents au fil des ans ».
Jackson, 58 ans, ancien bûcheron et ancien président du Sénat de l’État, a obtenu samedi l’investiture démocrate à l’issue de la Convention d’investiture du parti, en remplacement de Graham Platner – ce dernier s’est retiré, au mois de juillet, après avoir été accusé d’agression sexuelle, une accusation qu’il rejette avec véhémence.
Mais alors que Jackson consolidait sa candidature à l’investiture du parti, l’homme a aussi commencé à se réapproprier la rhétorique qui était celle de Platner, un fervent critique d’Israël dont le tatouage – un symbole nazi – avait suscité l’inquiétude au sein de la communauté juive du Maine. Depuis son entrée dans la course, Jackson a, pour la première fois, utilisé le terme « génocide » pour évoquer la guerre menée par Israël à Gaza et il a appelé à mettre un terme à l’aide militaire apportée par les États-Unis à Israël.
Des positionnements qui ont contrasté avec le programme de défense des syndicats et de lutte pour le pouvoir d’achat sur lequel Jackson a bâti sa carrière politique, longue de deux décennies, au sein de l’État. Ils ont également alarmé certains électeurs juifs du Maine, un électorat qui penche massivement en faveur des démocrates.
« J’ai pensé, dès le départ, que Platner était un désastre – à partir de là, n’importe qui d’autre ne pouvait être que mieux et je pense que Jackson, c’est déjà mieux », s’exclame Myers Asch, qui dit être « un indépendant » sans foyer politique revendiqué. « Mais je ne peux pas non plus faire preuve de beaucoup d’enthousiasme à son égard. Je pense qu’il a cédé aux pressions exercées par les militants d’extrême gauche sur les questions de politique étrangère, en particulier concernant Israël, et je trouve ça regrettable ».
Les nouveaux positionnements de Jackson sur Israël ont toutefois aliéné certains Juifs démocrates – et ils ne facilitent pas leur choix en vue de l’élection générale qui est prévue au mois de novembre. Ils sont nombreux à rester critiques à l’égard de Collins, âgé de 73 ans, qui a associé un soutien sans faille à Israël à des votes en faveur d’une grande partie du programme du président américain Donald Trump.
Le dernier sondage concernant ce scrutin, qui a été réalisé par l’université du New Hampshire, montre que la course est indécise : Jackson recueille 49 % des voix contre 46 % en faveur de Collins. Cette enquête d’opinion, qui a été menée du 15 au 30 juillet auprès de 1 236 électeurs potentiels, présente une marge d’erreur de +/- 2,8 %.
A seulement trois mois du grand jour, le choix qui s’offre aux électeurs juifs a des enjeux qui dépassent les frontières du Maine. Les démocrates considèrent que la course dans le Maine est l’une de leurs meilleures chances de remporter un siège dans la bataille pour le contrôle du Sénat. Des analystes indépendants, dont le Cook Political Report, ont estimé que le Maine figurait parmi les rares États qui pourraient passer, cette année, des mains des républicains aux mains des démocrates.
Si les Juifs ne représentent qu’une petite partie de l’électorat du Maine, cette communauté penche fortement en faveur des démocrates. L’État compte environ 19 000 Juifs répartis dans 10 600 foyers. Près de 70 % d’entre eux disent être libéraux ou très libéraux, selon une étude qui a été effectuée en 2024 par l’université Brandeis en partenariat avec la Jewish Community Alliance of Southern Maine et qui s’est penchée sur la communauté juive du Maine.
Laurie Osher, députée de l’État du Maine, qui est juive et qui a fait savoir qu’elle avait l’intention de voter pour Jackson, a expliqué que malgré l’angoisse ressentie par de nombreux Juifs depuis le pogrom qui avait été commis par le Hamas dans le sud d’Israël, le 7 octobre 2023, l’enjeu de la défaite de Collins devait l’emporter sur des préoccupations politiques d’ordre plus général.
« Bien avant tout ça, nous avions déjà un problème avec le fait que Susan Collins apportait force et soutien à ces fous qui sont républicains », a déclaré Osher. « Nous devons nous débarrasser d’elle, et la majorité des Juifs que je connais sont d’accord là-dessus ».
Malgré l’orientation massivement libérale de la communauté juive du Maine, Myers Asch dit qu’il n’a jamais entendu autant de membres de la communauté juive évoquer la possibilité de voter pour Collins.
« J’ai entendu plus de gens parler de voter pour Susan Collins que jamais auparavant parce que je pense que beaucoup de Juifs du Maine se sentent abandonnés par le parti démocrate et qu’ils se sentent politiquement sans repères », déplore Myers Asch.
Brian Kresge, président de la congrégation Beth Israel à Bangor, dans le Maine, note que s’il a vu des membres de la communauté juive « soutenir [Jackson] et essayer de fermer les yeux sur le mot ‘génocide’, » il a également observé qu’un grand nombre d’entre eux disaient qu’ils voteront pour Collins.
« C’est ce choix difficile que beaucoup de Juifs sont en train de peser. Que signifie réellement ce discours contre le ‘génocide’, alors que ce candidat est par ailleurs si bon à tous les autres égards ? » s’interroge Kresge, faisant référence aux liens étroits que Jackson entretient avec les syndicats. « Nous l’apprécions pour tout ça et c’est justement ce qui rend le choix difficile. Je n’envie pas les Juifs qui n’ont pas encore pris de décision concernant cette élection. »
Si Collins a reçu le soutien de Trump, elle s’est également démarquée du président lors de plusieurs votes de premier plan. Cela a notamment été le cas au mois d’avril dernier, quand elle a soutenu une résolution qui visait à mettre un terme aux actions militaires américaines en Iran.
Pourtant, dans le discours qu’il a prononcé lors de son investiture, samedi, Jackson a âprement critiqué le bilan de Collins, qui a soutenu les politiques de Trump.
« Trente ans plus tard, Susan Collins est toujours à Washington, j’ai donc une question à poser. Qui a-t-elle servi ? Elle a servi Donald Trump. Elle a voté dans son sens dans 96 % des cas », a déclaré Jackson. « Elle a contribué à accorder d’énormes allègements fiscaux aux entreprises et aux riches à nos dépens, et elle a voté en faveur de la nomination de Kavanaugh et de Gorsuch, les juges de la Cour suprême qui ont annulé l’arrêt Roe contre Wade ».
Collins a riposté en qualifiant son nouvel adversaire « d’hyper-partisan » lors d’une interview qui a été accordée, samedi, à News Center Maine.
« Je le connais depuis plus de 20 ans ; c’est un habitué des coulisses d’Augusta, et c’est vraiment quelqu’un qui adopte une approche hyper-partisane sur les divers enjeux », a commenté Collins. « Je pense que c’est l’une des grandes différences entre nous. J’ai toujours été fière de travailler de manière bipartisane ».
Pour certains Juifs de l’État, le choix entre Collins et Jackson est clair.
Lila Kohrman, une Juive âgée de 33 ans vivant à Portland, a voté pour Jackson lors de la convention d’investiture, samedi. « Susan Collins a été sénatrice pendant presque toute la durée de ma vie et pendant tout ce temps, la situation n’a clairement fait qu’empirer pour les Américains », dit-elle.
« Les électeurs juifs ne forment pas un bloc monolithique », affirme Kohrman. « Mais j’espère que les gens seront capables de soutenir un candidat qui a clairement démontré — et je parle ici de Troy Jackson — qu’il se soucie du sort des personnes qui sont marginalisées et opprimées aux États-Unis et dans le monde entier ; et en ce moment, cela signifie s’opposer à l’envoi d’argent à Israël, car ce pays utilise ces fonds pour commettre un génocide à l’encontre du peuple palestinien ».
Jackson, qui a récolté plus d’un million de dollars depuis l’annonce de sa candidature à l’investiture, fait également face à un déficit de financement important face à Collins, qui dispose de 11 millions de dollars sur son compte de campagne, selon les dernières conclusions de la Commission électorale fédérale.
Alors que Jackson s’est engagé à ne pas accepter « d’argent noir » et qu’il a spécifiquement affirmé qu’il ne recevrait aucun financement de l’AIPAC, Collins a reçu plus de 1,5 million de dollars de dons provenant d’au moins 750 donateurs dont les contributions ont été affectées par l’intermédiaire du groupe de lobby pro-israélien, selon les dernières conclusions qui ont été tirées par la FEC.
La campagne a également déjà connu un afflux massif de dépenses publicitaires externes. L’équipe de campagne de Collins, ses alliés et d’autres groupes alignés sur les républicains, au Sénat, ont réservé environ 60 millions de dollars de temps d’antenne jusqu’à l’automne, tandis que le principal super PAC des démocrates du sénat et ses affiliés ont acheté pour environ 24 millions de dollars de temps d’antenne.
la Communauté du Times of Israël !







