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En Lituanie, un nouvel outil aide les gens à déchiffrer les lettres de leurs ancêtres juifs

VILNISH, modèle d'IA formé à partir d'archives en yiddish et en hébreu, convertit des documents manuscrits en textes consultables

Sergii Gurbych devant son ordinateur au Centre d'histoire des Juifs d'Europe de l'Est de l'université de Vilnius. (Crédit : Shira Li Bartov/ JTA)
Sergii Gurbych devant son ordinateur au Centre d'histoire des Juifs d'Europe de l'Est de l'université de Vilnius. (Crédit : Shira Li Bartov/ JTA)

VILNIUS, Lituanie (JTA) — En 2013, alors qu’elle assistait à une réunion de famille en Californie, Felicita Trueblood avait fait une découverte qui lui a ouvert une fenêtre sur le passé : un classeur rempli de lettres que son arrière-grand-père, un rabbin d’Ukraine, avait écrites avant la Seconde Guerre mondiale.

Mais si cette trouvaille était passionnante, Felicita Trueblood était incapable lire ces lettres. Mais les choses ont dorénavant changé : Sergii Gurbych, un chercheur lituanien curieux de mieux connaître son propre passé juif, a mis au point un outil d’intelligence artificielle qui lui a permis de les déchiffrer. Même si ces lettres ont ravivé la mémoire douloureuse d’un passé tragique, elles ont également apporté un réel réconfort à Felicita Trueblood en lui révélant la vérité sur la mort de son arrière-grand-père.

Ces lettres, environ 50 pages au total, sommeillaient depuis plusieurs décennies chez ses cousins, à Palm Springs. Elles avaient été rédigées en yiddish par Pavel Malisoff, l’arrière-grand-père de Trueblood, à Konotop, en Ukraine (qui faisait alors partie de l’Union soviétique), à l’intention de son fils, le grand-oncle de Trueblood, Solomon, lequel avait émigré aux États-Unis et pris le nom de Malis.

Entre 1927 et 1934, ces lettres avaient fait le lien entre deux mondes : d’un côté, un père en Ukraine témoin d’une communauté au bord de la destruction, et de l’autre, un fils voyageant de New York vers la Californie, accablé par la Grande Dépression. Malis était décédé en 1985. Pendant près d’un siècle, personne d’autre n’avait lu ces pages.

Pendant la réunion de famille de 2013, aucun des membres encore en vie n’avait réussi à déchiffrer les lettres en yiddish rédigées par leur ancêtre en caractères hébraïques. Trueblood, aujourd’hui âgée de 75 ans, a décidé de s’occuper de ce précieux trésor. Elle dit avoir grandi à San Diego et n’avoir guère conservé de souvenirs de son passé juif. Sa mère, la petite-fille de Malisoff, avait adhéré au mouvement de la science chrétienne avant d’épouser son père, un descendant non juif des colons américains. Trueblood désirait découvrir qui était son arrière-grand-père et quelle avait été sa vie, depuis longtemps effacée de la mémoire familiale.

« J’ai été élevée en dehors de la communauté juive, sans aucun lien quotidien avec elle », a déclaré Trueblood à la Jewish Telegraphic Agency. « Mais cela m’a toujours beaucoup intéressée. »

Trueblood s’est vite heurtée à différents obstacles. Elle n’a trouvé qu’une poignée de traducteurs capables de comprendre les lettres manuscrites, sans compter le coût prohibitif de leur intervention pour traiter l’ensemble des textes.

Un groupe de Juifs pose pour une photo à Michalishek, aux abords de Vilnius, en Lituanie, dans les années 1930. (Autorisation : Adam Frankel)

Treize ans après avoir hérité de ces lettres, elle a découvert sur Facebook une publication concernant VILNISH, un nouveau projet lituanien visant à numériser des textes manuscrits et imprimés anciens en yiddish et en hébreu afin de faciliter leur consultation et leur traduction.

Gurbych, chercheur au Centre d’études sur l’histoire juive d’Europe de l’Est de l’université de Vilnius, a conçu le modèle d’IA sur lequel repose VILNISH, qui a été lancé à la fin de l’année dernière. Né en Ukraine, Gurbych a étudié l’hébreu et le yiddish en plus de son cursus d’ingénierie électrique. À l’université de Vilnius, il se consacre au développement d’approches numériques pour l’analyse de textes juifs d’archives.

Gurbych s’intéresse tout particulièrement aux textes rédigés entre les deux guerres mondiales, période durant laquelle la vie culturelle et intellectuelle juive était florissante à Vilnius. En 1925, la ville était devenue le premier siège de l’Institut scientifique yiddish (YIVO), lequel continue aujourd’hui encore, depuis New York, à préserver la langue yiddish et le patrimoine juif d’Europe de l’Est.

Gurbych s’est tourné vers une multitude de carnets, de mémoires et d’autres documents rédigés par des Juifs durant l’entre-deux-guerres et conservés à la Bibliothèque nationale de Lituanie. Ce sont ces documents qui lui ont fourni le matériel idéal pour entraîner un modèle linguistique à reconnaître les textes manuscrits de cette période. À mesure qu’il forme VILNISH à reconnaître de plus en plus de styles d’écriture manuscrite, l’outil gagne en universalité.

La famille Malisoff pose pour une photo en 1907. Pavel Malisoff et son épouse Michla sont assis au centre. (Autorisation : Felicita Trueblood via JTA)

Très vite après avoir fait connaître ce service, Gurbych a commencé à recevoir des messages de personnes qui, à l’instar de Trueblood, souhaitaient pouvoir lire les lettres laissées par leurs proches.

Un besoin de renouer avec le passé qui n’était pas étranger à Gurbych, dont le grand-père était lui-même un Juif né en 1915 à Łódź, en Pologne.

Pendant la Shoah, il avait réussi à s’échapper du ghetto de Łódź quelques jours avant sa destruction par les nazis, au cours de laquelle la plupart des 67 000 Juifs qui y vivaient avaient été assassinés. Le grand-père de Gurbych s’était ensuite installé dans l’actuelle Ukraine, qui faisait alors partie de l’Union soviétique.

Gurbych apprécie particulièrement les textes qui évoquent l’atmosphère, les saveurs et les parfums de la vie des Juifs en Pologne avant la destruction de leurs communautés.

« Je veux en savoir plus sur le monde dans lequel mon grand-père a vécu », a déclaré Gurbych. « Il est décédé en 2001 et j’ai vraiment l’impression de ne pas avoir suffisamment parlé avec lui de cette époque. C’était quelqu’un qui avait vécu en Union soviétique ; il était plutôt réservé, et n’aimait pas beaucoup parler de ses origines juives ni de la vie en Pologne entre les deux guerres. »

Trueblood a contacté Gurbych en mai. En moins d’un mois, il lui a fait parvenir les traductions de toutes les lettres de son arrière-grand-père. Elle a été bouleversée par les images saisissantes de la vie de Malisoff à Konotop, une vie marquée par la pauvreté et la séparation. Les onze enfants de Malisoff avaient tous été contraints de se disperser à travers l’Union soviétique, ou ils avaient émigré au Canada et aux États-Unis.

Konotop avait été durement touchée par la famine lors de la collectivisation agricole forcée menée par Staline. Malisoff avait décrit « des gens marchant à demi nus, affamés, avec seulement quelques pièces de monnaie dans leurs poches, sans un morceau de pain, sans vêtements convenables, en silence, sans travail et sans argent ». La « dimension spirituelle » avait été détruite, écrivait-il, à mesure que Shabbat, les fêtes, la nourriture casher, les circoncisions et l’enseignement religieux disparaissaient – « comme s’ils n’avaient jamais existé ».

Une lettre de Pavel Malisoff à Solomon Malis, datée du 1er janvier 1930. (Autorisation : Felicita Trueblood via JTA)

Ce n’est pas uniquement un modèle linguistique d’IA qui a permis à Trueblood d’accéder à ces fenêtres sur le passé, ainsi qu’elle l’a précisé. Gurbych possédait les connaissances nécessaires en histoire juive et en tradition religieuse pour expliquer les termes utilisés par son arrière-grand-père, lequel était rabbin, et pour l’orienter vers les récits et les textes auxquels il faisait référence.

« Ce que j’ai récupéré était tout simplement merveilleux, car il comprend le contexte, l’histoire et les références bibliques », a-t-elle déclaré.

Trueblood a également fait une découverte qui a bouleversé sa compréhension de la manière dont son arrière-grand-père était mort. Elle et ses autres proches encore en vie savaient que Malisoff avait été torturé par le régime stalinien parce qu’il avait reçu de petits colis d’argent de la part de membres de sa famille qui vivaient en Californie. Ils avaient toujours cru que c’était ainsi qu’il était mort.

La synagogue chorale de Vilnius, construite en 1903, à l’apogée de la communauté juive. (Crédit : Petras Malukas / AFP)

Mais après l’arrêt soudain des lettres de Malisoff en 1934, d’autres correspondances de sa femme et de ses enfants avaient révélé la vérité : Malisoff n’était pas mort sous la torture, mais d’une crise cardiaque à l’âge de 74 ans. Une lettre écrite par l’un de ses enfants, qui vivait en Union soviétique, a ainsi offert à Trueblood un cadeau inattendu : celui de connaître les circonstances de la mort dans la dignité de son arrière-grand-père, ainsi que les détails de ses funérailles.

« Notre cher père, de mémoire bénie, nous a quittés, mais son nom, synonyme de bonté et de beauté, n’est pas mort », disait la lettre. « Il perdure et il continuera de vivre pendant de nombreuses années. La ville lui a rendu les plus grands honneurs. Toute la ville, jeunes et vieux réunis, l’a accompagné dans son dernier voyage. Il s’est vu attribuer le plus haut lieu d’honneur, conformément à ses bonnes actions. »

Gurbych espère que VILNISH permettra à de nombreuses autres personnes comme Trueblood de retrouver de tels souvenirs, et qu’il aidera les chercheurs et universitaires aux prises avec d’énormes volumes de documents d’archives en yiddish et en hébreu, que peu de gens sont capables de lire.

Cet outil pourrait également être utile aux descendants de Juifs persécutés pendant la Shoah, qui doivent rassembler des pièces justificatives pour confirmer leur éligibilité au rapatriement ou à la citoyenneté, notamment des registres de synagogues, des listes internes aux communautés juives et autant d’autres archives historiques.

Trueblood a par ailleurs pris conscience du nombre de personnes qui n’ont toujours pas accès aux traces de leur passé, tandis que des montagnes de papiers comme les siennes sommeillent dans des greniers et des bibliothèques.

« Ces lettres sont dispersées aux quatre coins du monde », a-t-elle souligné. « Il en existe des milliers qui n’ont pas encore été traduites. »

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