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Interview« Ici, les enfants grandissent trop vite »

L’auteur primé Amir Tibon s’apprête à retourner au kibboutz où sa famille a survécu au 7-Octobre

Alors qu'il reçoit le prix Sami Rohr pour ses mémoires et qu'il s'apprête à rentrer à Nahal Oz après 3 ans, le journaliste de Haaretz explique ce qui lui donne encore de l'espoir

Le 28 juillet, à la Bibliothèque nationale d'Israël à Jérusalem, Amit Tibon se verra décerner le Prix Sami Rohr 2026 de littérature juive pour son ouvrage autobiographique intitulé The Gates of Gaza : A Story of Betrayal, Survival, and Hope in Israel's Borderlands ("Les portes de Gaza : une histoire de trahison, de survie et d'espoir dans les zones frontalières d'Israël"). (Crédit : Stribe via JTA)
Le 28 juillet, à la Bibliothèque nationale d'Israël à Jérusalem, Amit Tibon se verra décerner le Prix Sami Rohr 2026 de littérature juive pour son ouvrage autobiographique intitulé The Gates of Gaza : A Story of Betrayal, Survival, and Hope in Israel's Borderlands ("Les portes de Gaza : une histoire de trahison, de survie et d'espoir dans les zones frontalières d'Israël"). (Crédit : Stribe via JTA)

JTA — « Être un sioniste libéral, c’est une situation assez solitaire », a déclaré Amir Tibon, le journaliste israélien dont le livre The Gates of Gaza : A Story of Betrayal, Survival, and Hope in Israel’s Borderlands (« Les Portes de Gaza : Une histoire de trahison, de survie et d’espoir dans les zones frontalières d’Israël ») est l’un des témoignages marquants du pogrom perpétré par le groupe terroriste palestinien du Hamas le 7 octobre 2023.

Le terme « solitaire » est, bien sûr, relatif. Son récit, dans lequel il raconte comment lui, son épouse Miri et leurs jeunes filles se sont réfugiés dans un mamad – abri antiatomique – tandis que des terroristes armés du Hamas envahissaient leur kibboutz, dans le sud d’Israël, et comment ses parents, le général de division (à la retraite) Noam Tibon et son épouse, Dr. Gali Mir-Tibon, se sont précipités dans la zone de guerre pour tenter de les sauver, a fait de lui l’un des survivants les plus connus de ce carnage.

Dans une interview, il a décrit le soutien massif que sa famille a reçu de la part de ses compatriotes israéliens et de Juifs américains, ainsi que les lettres qu’il reçoit chaque semaine de personnes inspirées par son livre.

Mais Tibon, rédacteur en chef de la rubrique d’opinion du quotidien israélien de gauche Haaretz, parlait d’une réalité politique. Au cours des 33 mois écoulés depuis le 7-Octobre, la société israélienne a basculé à droite, tandis que la gauche mondiale a transformé Israël, son gouvernement, son peuple et ses partisans en parias. Tibon est donc une figure gênante pour les deux camps : trop à gauche pour les sionistes, trop sioniste pour la gauche. Il est également témoin d’événements – des actes de boucherie d’un côté, des défaillances en matière de sécurité de l’autre – que les uns et les autres préféreraient oublier.

Même s’il se sent comme une minorité asphyxiée, il reste attaché à une vision de la coexistence. « La seule chose qui ne change pas, c’est qu’il y a environ 50 % de Palestiniens ou d’Arabes – dont certains sont citoyens israéliens – et 50 % de Juifs sur ce territoire », a-t-il expliqué.

« Que faire ? Comment vivre ensemble sur ce territoire ? Je pense que cette question ne disparaîtra pas. »

Amir Tibon (2ᵉ à partir de la droite) submergé par l’émotion en regardant une photo d’Ela et de Dafna Elyakim libérées de Gaza, à Mishmar HaEmek, le 26 novembre 2023. (Crédit : Canaan Lidor/Times of Israel)

Le 28 juillet, à la Bibliothèque nationale d’Israël à Jérusalem, Tibon recevra le prix Sami Rohr 2026 de littérature juive pour ses mémoires, sous-titrées « Une histoire de trahison, de survie et d’espoir dans les zones frontalières d’Israël ». Créé il y a vingt ans par la famille du défunt promoteur immobilier américain, philanthrope et survivant de la Shoah, ce prix, doté de 100 000 dollars, est décerné chaque année à un auteur « qui démontre le potentiel d’apporter une contribution durable à la littérature juive ».

Dans The Gates of Gaza, publié à l’automne 2024, l’auteur entremêle l’histoire du sauvetage de sa famille avec celle, plus large, du kibboutz Nahal Oz et des communautés frontalières de Gaza, ainsi qu’un récit des défaillances des services de renseignement et des responsables politiques qui ont laissé ces communautés sans défense. L’ouvrage a également remporté le National Jewish Book Award, le prix Wingate et le prix Bernstein, et a été traduit en hébreu, en allemand, en français, en roumain, en italien et en hongrois ; une édition espagnole est en préparation.

Selon Tibon, ce prix arrive à un moment où il se sent tenu de ne pas perdre de vue le 7-Octobre.

« Cela signifie que nous n’oublions pas le 7-Octobre », a-t-il déclaré à propos du prix.

Des personnes se recueillant devant un mémorial en hommage aux soldats de surveillance israéliens de la base militaire de Nahal Oz, tués par le Hamas lors du pogrom perpétré le 7 octobre 2023, le 28 janvier 2025. (Crédit : Moshe Shaï/Flash90)

« Nous ne permettrons à personne de minimiser, de nier, de justifier ou, d’une quelconque manière, d’ignorer cette journée et la place qu’elle occupe dans l’histoire. Des forces très puissantes tentent, pour diverses raisons, de détourner le débat de cette journée. Et en choisissant ce livre, je pense que le jury fait exactement le contraire : il braque une nouvelle fois les projecteurs sur cette journée, et sur tout ce qui a changé à cause d’elle. »

Depuis l’attaque, Tibon et sa famille vivent en tant que personnes évacuées au kibboutz Mishmar HaEmek, dans le nord d’Israël. En août, près de trois ans après l’assaut barbare et sanglant, ils prévoient, avec d’autres évacués, de retourner chez eux, à Nahal Oz, et de rejoindre ceux qui sont déjà revenus. Le 7-Octobre, quinze civils du kibboutz ont été tués et huit ont été emmenés en otage à Gaza. Plus de 50 soldats et membres des forces de sécurité israéliennes ont été tués lors des combats dans le kibboutz et à la base militaire adjacente. Au total, plus de 1 200 personnes ont été massacrées ce jour-là, principalement des civils, et 251 ont été enlevées et emmenées dans la bande de Gaza.

Ce retour chez soi reste « une situation difficile et compliquée à bien des égards, en termes de sécurité, de ressources et, d’une certaine manière, sur le plan psychologique », a déclaré Tibon.

Si l’on compte sa famille, environ deux tiers de la communauté qui vivait là-bas avant les attaques devraient bientôt y revenir.

« Je ne suis pas sûr que tous ceux qui reviennent resteront définitivement », a-t-il déclaré.

« Je pense que c’est un défi qu’il nous reste à relever : à quoi ressemblera la vie des familles ? Quelle sera la situation en matière de sécurité ? Dans quelle mesure l’éducation, les soins de santé, les transports et les autres services publics seront-ils de grande qualité ? » Ce sont autant de questions en suspens. Mais nous verrons bien comment tout cela évoluera. »

Ses filles, Galia, 6 ans, et Carmel, 4 ans et demi, ont vécu au cours des trois dernières années davantage que n’importe quel enfant ne devrait avoir à vivre.

« Ici, les enfants grandissent trop vite », a-t-il déclaré.

« Ils comprennent une grande partie de ce qui s’est passé : le 7-Octobre, la guerre à Gaza, l’expérience d’avoir dû quitter son foyer, puis les guerres qui ont suivi contre le Hezbollah et la République islamique d’Iran. Malheureusement, ils comprennent pratiquement tout. »

Entre son livre et le documentaire inspiré de son histoire, « The Road Between Us : The Ultimate Rescue », prévu pour 2025, Tibon est devenu l’un des visages les plus reconnaissables du 7-Octobre, un statut qu’il assume avec une certaine gêne.

« Je ne me considère pas comme le porte-parole de qui que ce soit », a-t-il déclaré, citant d’autres auteurs dont les livres ont eu un large écho, notamment l’ancien otage Eli Sharabi et Rachel Goldberg-Polin. Son fils, Hersh Goldberg-Polin, a été enlevé par le Hamas lors du festival de musique Supernova le 7-Octobre. Hersh a été assassiné par ses geôliers après avoir survécu près de onze mois en captivité.

« Chaque histoire est différente, même au sein de ma propre petite communauté », a déclaré Tibon.

Rachel Goldberg et son fils Hersh Goldberg-Polin, sur une photo non datée. (Crédit : Rachel Goldberg via AP)

Nahal Oz compte 450 habitants. « Chaque famille a sa propre histoire de cette journée. »

Mais l’accueil réservé à son livre montre qu’il a eu un impact sur la manière dont les gens se souviennent du 7-Octobre et en parlent.

« Des dizaines de milliers de personnes à travers le monde ont lu ce livre », a-t-il précisé, et il reçoit encore chaque semaine des messages de lecteurs.

« La plupart d’entre eux sont très encourageants et me soutiennent, mais il y a aussi des critiques, et j’en suis également heureux. »

Le général israélien à la retraite Noam Tibon dans le documentaire « The Road Between Us: The Ultimate Rescue ». (Crédit : Autorisation)

Une partie de ces critiques émane de la gauche, de ceux qui estiment que son récit des souffrances israéliennes détourne l’attention de la situation des dizaines de milliers de Gazaouis tués et du million et plus de personnes déplacées pendant la guerre. Tibon ne nie pas que la guerre a été catastrophique pour les Palestiniens ; il l’a d’ailleurs affirmé à plusieurs reprises dans ses écrits. Il reste également un virulent critique du gouvernement Netanyahu, qui, selon lui, a prolongé la guerre en partie pour conserver son emprise sur le pouvoir.

Mais il insiste sur le fait que la responsabilité du Hamas dans tout ce qui a suivi ne peut être effacée : « Cette guerre n’aurait jamais éclaté sans le 7-Octobre. C’est tout simplement factuel », a-t-il souligné.

« Et ce jour-là, ce fut une catastrophe pour les Israéliens, mais ce fut tout autant une calamité pour les Palestiniens. »

Tibon a indiqué qu’il s’inquiétait moins de l’hostilité de la gauche militante envers Israël que du revirement de l’opinion publique américaine dans son ensemble.

« Aujourd’hui, 60 % des Américains ont une opinion négative de ce pays », a-t-il déclaré.

« Et personne ne me convaincra que 60 % des Américains sont antisémites et soutiennent le mouvement [anti-Israël Boycott, désinvestissement et sanctions] (BDS). »

Le gouvernement Netanyahu, a-t-il ajouté, a été « une aubaine, un cadeau du ciel, pour l’extrême-gauche américaine », qui préfère pointer du doigt Netanyahu et ses ministres, Itamar Ben Gvir et Bezalel Smotrich, plutôt que des Israéliens comme la famille Tibon et les autres habitants de Nahal Oz, qui aspirent toujours à la paix.

Mais il met en garde ses compagnons de lutte pour Israël contre le risque de commettre l’erreur inverse, à savoir défendre le gouvernement israélien contre des critiques justifiées.

Une participante portant un keffieh s’émeut en écoutant Rachel Goldberg et Jon Polin, parents de l’otage Hersh Goldberg-Polin, s’exprimer lors du troisième jour de la Convention nationale démocrate (DNC), au United Center de Chicago, dans l’Illinois, le 21 août 2024. (Crédit : Charly Triballeau/AFP)

« Si vous affirmez que Netanyahu est à l’abri de toute critique et qu’il est indissociable d’Israël, vous venez de faire le bonheur de Zohran Mamdani », a-t-il souligné, faisant référence au maire anti-Israël de New York.

Tibon ne mâche pas ses mots quant à ce qu’il considère comme une stratégie du gouvernement israélien visant à tourner la page du 7-Octobre.

« Le gouvernement aimerait beaucoup effacer le 7-Octobre de la mémoire collective », a-t-il déclaré. « Ou du moins le présenter sous un jour qui lui soit très favorable et le minimiser par rapport à la guerre dans son ensemble. »

Compte tenu des défaillances en matière de sécurité de cette journée, Tibon reste stupéfait que le gouvernement Netanyahu ait survécu pendant près de trois ans.

Le kibboutz Nahal Oz, à la frontière de la bande de Gaza. (Crédit : Amir Tibon/Times of Israel)

Selon lui, Israël aurait abandonné sa doctrine fondatrice de guerres courtes et décisives pour se lancer dans des conflits longs et sans issue à Gaza, au Liban et en Iran, qui auraient davantage servi la survie de la coalition que la sécurité du pays : « Ils n’ont pas vaincu le Hamas. Ils n’ont pas vaincu le Hezbollah. Ils n’ont pas vaincu l’Iran. Mais ils ont réussi à tenir tout un mandat », a-t-il déclaré.

Tous ceux qui ont vécu ce que la famille Tibon a traversé ne partagent pas sa position politique. Mais tout en reconnaissant le virage à droite marqué en Israël depuis le 7-Octobre, il affirme que la gauche n’est pas la seule à rester « dégoûtée » par le gouvernement. Des amis de tous horizons, qui ont effectué des centaines de jours de service de réserve, sont par exemple consternés par le projet de loi exemptant environ 72 000 Haredim étudiant en yeshiva de la conscription.

Cette contradiction, a-t-il poursuivi, explique pourquoi des personnalités comme Avigdor Liberman, Naftali Bennett et Gadi Eisenkot – des hommes politiques critiques à l’égard de Netanyahu mais loin d’être des colombes – sont « en pleine ascension en ce moment ».

Interrogé sur d’éventuels changements d’avis depuis le 7-Octobre, Tibon a répondu sans hésiter : « Je suis devenu plus pessimiste. »

Puis, il s’est repris. « Si nous succombons à un pessimisme total, à quoi bon être ici ? »

Selon lui, l’espoir vient de la communauté, de la famille et de la routine. Il qualifie Mishmar HaEmek de « merveilleux kibboutz » qui « a ouvert son cœur et ses portes ». Miri a repris son travail auprès d’enfants autistes, désormais à Afula, une ville du nord d’Israël. Lui est retourné à Haaretz et a écrit ce livre.

« Cela vous donne un but, un sens à votre vie et une raison de vous lever le matin », a-t-il déclaré.

Au cours des trois dernières années, il a également trouvé un sens à sa vie en rendant visite aux familles des soldats morts en défendant Nahal Oz ou tombés plus tard à Gaza ou au Liban – « plusieurs dizaines » à ce jour.

Des personnes fêtant la réouverture du pub HaTzrif (The Shack, La Cabane), au kibboutz Nahal Oz, le 20 mai 2026. (Crédit : Ido Shalom/Kibboutz Nahal Oz via Facebook)

« Je reste en contact avec bon nombre d’entre elles », a-t-il déclaré.

« Il n’y a pas d’échappatoire à cela. »

Il est également reconnaissant envers les organisations juives américaines et les synagogues, dont beaucoup se trouvent dans la région de Washington, où il vivait autrefois avec Miri, pour le soutien massif qui a commencé le 8 octobre 2023 et ne s’est pas tari depuis.

« Je trouve également de nombreuses raisons d’espérer au sein de ma propre famille, en voyant mes filles grandir, surmonter ce traumatisme et devenir chaque jour plus indépendantes et plus fortes, mais aussi en observant ma communauté, les habitants de Nahal Oz, qui font chaque jour un petit pas pour améliorer les choses et surmonter ce qui s’est passé », a expliqué Tibon.

« Et je veux rester optimiste : tout comme nous sommes aujourd’hui capables de reconstruire Nahal Oz et de reconstruire nos vies là-bas, nous reconstruirons également le pays et le remettrons sur la bonne voie. »

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