Le pays des cessez-le-feu : entre guerre et paix, les Israéliens peuvent-ils aller de l’avant ?
Au quotidien, la plupart des Israéliens ne ressentent pas la guerre, mais avec les fragiles cessez-le-feu sur trois fronts et l'omiprésence du risque de conflit, les psychologues estiment que cela ne suffit pas passer à autre chose
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Comment réagissez-vous au bruit d’une moto qui fait vrombir son moteur ?
Si vous vivez en Israël depuis le 7 octobre 2023, il se pourrait que vous sursautiez ou que vous ressentiez de l’angoisse ou que votre pouls s’accélère, jusqu’à ce que, une demi-seconde plus tard, vous réalisiez que ce que vous venez d’entendre n’était en fait pas le début d’une sirène annonciatrice de l’arrivée imminente d’un missile.
Il se trouve que ces deux bruits — celui des motos et celui des sirènes — se ressemblent beaucoup.
Ou alors vous êtes en train de dîner, vus avez pris place à bord d’un train ou vous êtes tranquillement assis sur un banc, dans un parc, par une belle journée ensoleillée, quand vous jetez un coup d’œil autour de vous et remarquez que le banc de ce parc, la vitrine de ce restaurant, le pilier de béton du quai de la gare est recouvert d’autocollants à l’image des quelque 2 100 Israéliens tués depuis le 7-Octobre. Ils sourient presque tous, et, si vous êtes adulte, ils sont presque tous plus jeunes que vous. Vous avez eu leur âge un jour. Ils n’auront jamais le vôtre.
Et pourtant, il n’y a pas de guerre, du moins pas en ce moment, du moins pas pour la plupart d’entre nous. Un cessez-le-feu est en entré vigueur à Gaza il y a de cela plus de six mois et en Iran depuis plus d’un mois. Le troisième cessez-le-feu, dans le nord, a volé en éclats, et les habitants des villes frontalières courent un grand danger.
Vous en entendez parler dans les gros titres. Vous connaissez des gens qui servent au Liban, en Syrie, ou peut-être même à Rafah, Gaza, ou Tulkarem, en Cisjordanie. Ce sont tous des fils, des filles, des pères, des frères, des amis. Vous voyez les photos des soldats morts au combat, ceux qui en sont à leur cinquième ou sixième période de réserve, et vous savez que le danger est réel. Vous savez que la zone frontalière n’est pas sûre.
Mais vous n’y allez pas, et tout cela vous semble donc très lointain.
Dans l’Israël de l’après 7-Octobre, la paix est-elle là ? Naftali Bennett, l’homme qui promet un nouveau départ s’il est élu Premier ministre, aimait à dire « La paix au Moyen-Orient, c’est l’absence de guerre ». Et bien qu’il y ait des conflits au Liban et en Cisjordanie, pour vous, comme pour de nombreux Israéliens, « l’absence de guerre » semble une expression très appropriée.
En revanche, les spécialistes des traumatismes affirment que cela ne suffit pas. Merav Roth, qui est psychologue clinicienne et experte en traumatismes à l’université de Haïfa, explique que les Israéliens qui vivent dans l’espèce de purgatoire qu’est le cessez-le-feu, sans assurance que la guerre soit terminée, ne peuvent pas tourner la page et commencer à aller mieux, après trois ans de conflit ou presque.
« La vérité, c’est que la population toute entière vit un traumatisme collectif de longue durée. Cela fait plus de deux ans et demi que vous vivez une guerre par intermittence », explique Mme Roth, cofondatrice de First Line Med, une organisation spécialisée dans les soins de santé mentale pour les victimes du pogrom du 7-Octobre. (Elle est également la sœur de Yair Lapid, le chef de l’opposition à la Knesset.)
« Une grande partie de notre énergie mentale nous sert juste à tenir le coup », ajoute-t-elle. « Tenir le coup dans une situation de vie ou de mort, face à une menace de mort qui ne cesse de planer au-dessus de nos têtes. On est comme des marionnettes auxquelles on dit : ‘Là, tu es en danger de mort.’ ‘Là, non.’ ‘Maintenant, oui.’ « Maintenant, non. »
Israël a déjà été confronté à des situations de ce genre. La deuxième Intifada s’est calmée vers 2005, mais même si des efforts diplomatiques ont été déployés pour désamorcer la situation, ce n’est pas comme si Israël avait signé un accord de paix avec les kamikazes ou les groupes terroristes qui les dirigeaient.
Même la période qui a suivi la guerre des Six Jours de 1967, dont on se souvient comme d’un moment d’euphorie nationale, a été surtout marquée par une guerre d’usure à la frontière égyptienne, au cours de laquelle des centaines d’Israéliens ont été tués. Et la débâcle fracassante de la guerre du Yom Kippour n’a pas tardé à suivre.
Le 7-Octobre est sans précédent, et les doutes qui se sont emparés du pays, ensuite, tout autant.
Deux ans après le pogrom commis par le Hamas, un sondage montre que la plupart des Juifs israéliens estiment que la situation sécuritaire est la même ou meilleure que celle du 6 octobre 2023. En d’autres termes, la plupart d’entre eux ne se sentent pas sous la menace d’une destruction imminente.
La guerre, en revanche, semble toujours planer non loin, tant pour les Israéliens que pour ceux qui se trouvent dans la ligne de mire des armes israéliennes qui, aujourd’hui, ne se font plus entendre.
Supposé vaincu par la guerre qui a suivi le 7-Octobre, le Hamas contrôle un peu moins de la moitié du territoire et la plupart de la population à Gaza, qui vit entassée dans des camps de tentes de fortune et des ruines, incapable de se reconstruire.
Les informations faisant état de la défaite du Hezbollah au Liban se sont également révélées des exagérations, laissant les villages du sud-Liban désolés, tandis qu’Israël lutte contre ce groupe terroriste qui tente de se reconstituer.
Et rares sont ceux qui peuvent dire si ou quand la guerre avec l’Iran reprendra. Notre culture de l’information en continu, des alertes incessantes et d’un président américain qui mène sa diplomatie à grands coups de déclarations grandiloquentes sur les réseaux sociaux n’a certainement pas aidé à instaurer un sentiment de normalité dans l’après-guerre.
Si ce n’est pas exactement la guerre, ce n’est pas non plus la paix.
L’afflux d’adrénaline qui, à l’échelle du pays, a alimenté la mobilisation massive des réservistes et autres bénévoles dans les semaines qui ont suivi le pogrom du 7-Octobre, s’est depuis calmé. Mais les combats qui ont éclaté couvent toujours.
« Je ne pense pas que quiconque ici dirait : ‘Il ne faut pas sursauter si vous entendez un bruit qui ressemble à une sirène’, car personne ne peur garantir que ces sirènes, ces menaces et ces roquettes ne vont pas recommencer », explique Anna Harwood-Gross, chercheuse senior au Centre de psychotraumatologie METIV d’Israël et au département de psychologie de l’université d’Ariel.
Harwood-Gross évoque « un sentiment de désespoir, d’épuisement émotionnel — et nous avons constaté que ces sentiments ont augmenté après les premières attaques du 7-Octobre et sont restés élevés tout au long de cette période ».
« L’instinct de survie »
Il y a, bien sûr, des moments de soulagement et de joie.
Le long combat des Israéliens pour obtenir la libération des otages enlevés par les terroristes du Hamas le 7-Octobre a atteint son but, bien que tardivement, et au prix de beaucoup de souffrances, de morts et d’angoisse.
Depuis que le président américain Donald Trump a mis un frein à la guerre contre l’Iran, la vie quotidienne a repris ses droits dans la majeure partie d’Israël. Les écoles et bureaux ont rouvert. Il en va de même pour l’aéroport — du moins pour les compagnies aériennes israéliennes et, bientôt, pour quelques autres. Les voyages Birthright ont eux aussi repris.
À l’approche de l’été, les Israéliens semblent saisir l’occasion de profiter de la vie quand ils le peuvent, ce qui est au cœur de cette résilience que l’on nous prête. Selon Mme Roth, c’est la manifestation de ce que Sigmund Freud appelait « l’instinct de survie ». Ce à quoi elle ajoute que c’est aussi réconfortant que troublant.
« Cela ne devrait pas tenir du miracle que de pouvoir aller dîner en famille », poursuit-elle. « En réalité, cela devrait sembler tout à fait normal, mais ce n’est pas le cas. »
Elle précise : « C’est profond, et on le voit très clairement : les gens… chaque instant que vous leur accordez et chaque chance que vous leur donnez, ils s’en servent pour faire le bien et pour en profiter. »
Comment tout cela finira-t-il ? Il se pourrait qu’un accord soit conclu en Iran, même si Israël est exclu des négociations. Au Liban, alors même que les pourparlers se poursuivent, le Hezbollah s’obstine à refuser de déposer les armes. Il en va de même pour le Hamas à Gaza, où la situation reste précaire et l’avenir, incertain.
Les élections de cette année ne promettent pas non plus de mettre fin aux tensions. Les Israéliens sont divisés à l’approche du scrutin et, quel qu’en soit le vainqueur, la moitié du pays sera mécontente, voire privée de ses droits, lorsque le prochain gouvernement prendra forme.
Selon Roth et Harwood-Gross, pour vivre au mieux ce drame géopolitique aux conséquences mondiales, le mieux à faire, pour les Israéliens, n’est pas de se dissocier de ce qui leur arrive, mais de s’accrocher à ce qui peut les aider au quotidien : au sein de leur quartier, de leur communauté, de leur famille.
« Quand tout semble hors de contrôle et qu’il est très difficile de savoir psychologiquement où nous en sommes, d’un jour sur l’autre, le fait d’avoir un fort sentiment d’appartenance envers un port d’attache, un sentiment de connexion avec ce qui se passe, et bien sûr avec les gens qui nous entourent, c’est ce qui donne un sentiment d’ancrage et de la force », souligne Harwood-Gross.
Dans un essai publié le mois dernier, lors des combats en Iran, Roth a formulé ce qui semble être une suggestion radicale à une époque où l’actualité semble inévitable et essentielle : « Détourner notre regard des images de guerre diffusées sur toutes les chaînes, 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 ».
« Sans nous en rendre compte, nous avons laissé la guerre vaincre ce qu’il y a de plus important : notre esprit », a-t-elle écrit. « C’est une défaite que nous devons refuser. Chaque petit pas vers la lumière fait la différence — il ramène le monde, ne serait-ce que légèrement, vers la lumière. »
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