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Analyse

Les émeutes de Bnei Brak illustrent les tensions autour de l’autonomie des Haredim

Une étude révèle que d'ici 2050, près d'un Israélien sur quatre sera ultra-orthodoxe ; les dirigeants commencent seulement à se pencher sur la manière dont cela va changer le pays

Des hommes juifs ultra-orthodoxes interpellés par la police après avoir agressé deux soldates israéliennes, à Bnei Brak, dans le centre d'Israël, le 15 février 2026. (Crédit : Flash90)
Des hommes juifs ultra-orthodoxes interpellés par la police après avoir agressé deux soldates israéliennes, à Bnei Brak, dans le centre d'Israël, le 15 février 2026. (Crédit : Flash90)

Si un Israélien lambda s’endormait sous un arbre et se réveillait, comme dans la nouvelle de Nouvelle de Washington Irving, Rip Van Winkle, dans une génération, il lui serait difficile de dire quel genre de pays il découvrirait en ouvrant les yeux : serait-il en paix ou en guerre avec ses voisins, les routes seraient-elles aussi encombrées qu’aujourd’hui ?

Une chose est cependant presque certaine : dans 25 ans, Israël comptera beaucoup plus de Haredim.

Telle est la principale conclusion d’un rapport publié ce mois-ci par l’Institut israélien de la démocratie (IDI), qui cite des estimations démographiques selon lesquelles, d’ici 2050, près d’un quart de la population du pays devrait être ultra-orthodoxe.

Ce rapport analyse les conséquences de cette croissance démographique sur le taux d’enseignement supérieur, le taux d’emploi et le produit intérieur brut (PIB) d’Israël (la réponse courte est la suivante : sans changements sociétaux profonds, tous ces indicateurs seront en baisse).

Mais au-delà des données détaillées, le rapport souligne un changement plus fondamental : la croissance rapide de la population haredi, qui est passée de 11 % de la population israélienne il y a dix ans à près de 25 % en 2050, signifie que les citoyens d’Israël ouvriront un jour les yeux sur un pays différent.

La question de savoir à quoi ressemblera cet Israël est devenue plus urgente dimanche.

Des Haredim manifestant contre la conscription militaire, à Jérusalem, le 6 janvier 2026. (Crédit : Sam Sokol/Times of Israel)

Lors des émeutes effroyables qui ont éclaté à Bnei Brak, une foule d’hommes haredim a poursuivi deux soldates, qui ont dû être secourues par la police, et a renversé une voiture de police ainsi qu’une moto, qu’ils ont ensuite incendiée.

Les images sont choquantes, non seulement en raison de la violence dont elles témoignent, mais aussi parce qu’elles mettent en évidence un problème auquel Israël est confronté depuis des décennies et qu’il commence seulement à traiter sérieusement : les priorités actuelles de la population ultra-orthodoxe sont en contradiction avec celles du reste du pays. Toute réconciliation ne pourra probablement se faire qu’après de considérables conflits nationaux.

Une question qui fâche

Ces émeutes ont suscité une condamnation générale, de la part des politiciens de tous bords, mais aussi des chefs spirituels haredim eux-mêmes, qui ont appelé leur communauté à ne pas participer aux manifestations et ont dénoncé ces dernières comme une « profanation du nom de Dieu ».

Les rabbins et les politiciens ultra-orthodoxes ont présenté les émeutiers comme une frange non représentative de la communauté. Cependant, ces émeutes n’ont pas créé un nouveau problème ; elles ont simplement mis en évidence l’ampleur d’un problème déjà existant.

Pendant des décennies, les gouvernements israéliens successifs ont largement évité d’aborder le fait que la société haredi fonctionnait différemment du reste de la population juive du pays, notamment en ce qui concerne l’éducation, l’emploi, le financement public et le service militaire. Au cours des deux dernières années, sous la pression du pouvoir judiciaire et face à la frustration croissante de la population, lasse de l’inégalité en matière d’application de la conscription militaire obligatoire, le gouvernement a été contraint de s’attaquer aux exemptions dont bénéficient les hommes ultra-orthodoxes.

Cette initiative survient alors que l’armée est poussée à bout par la guerre la plus longue de l’histoire d’Israël, qui épuise ses ressources et pèse lourdement sur les réservistes.

Selon de nombreux détracteurs, le projet de loi qui en a résulté constitue une capitulation face aux exigences des Haredim et il ne permettra pas de remédier de manière significative à la pénurie de main-d’œuvre que connaît actuellement l’armée. Mais cela n’a pas empêché une série de manifestations bruyantes (et parfois meurtrières) de la part des ultra-orthodoxes, ni apaisé les propos virulents des grands rabbins à l’égard de Tsahal.

Des ultra-orthodoxes manifestant contre la conscription militaire, à Jérusalem, le 11 janvier 2026. (Crédit : Chaïm Goldberg/Flash90)

Aujourd’hui, à la suite des émeutes de Bnei Brak et à l’approche des élections législatives prévues cette année, les politiciens de l’opposition dévoilent leurs plans pour intégrer la population haredi en pleine expansion et mettre fin au traitement spécial dont, selon eux, les ultra-orthodoxes bénéficient de la part du gouvernement.

L’ancien Premier ministre Naftali Bennett, candidat pour remplacer le Premier ministre Benjamin Netanyahu, a publié sur les réseaux sociaux des messages en cinq points couvrant le service militaire des Haredim, le financement public, l’éducation et l’État de droit.

Cependant, Gilad Malach, chercheur à l’IDI et auteur principal du récent rapport sur la croissance démographique des ultra-orthodoxes, n’est pas optimiste quant à l’accueil réservé à ces idées. Selon lui, les dirigeants haredim présenteront tout gouvernement qui tentera de changer de manière significative le mode de vie de leur communauté comme un « gouvernement de destruction ».

« Je crains qu’au final, dans le contexte politique, cela ne provoque une explosion », a déclaré Malach dans une interview accordée au Times of Israel.

Les députés Moshe Gafni (à droite) et Yitzhak Goldknopf, du parti Yahadout HaTorah, assistant à une session plénière à la Knesset, à Jérusalem, le 14 janvier 2026. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

« Je le dis avec douleur. »

Il a poursuivi : « Si la coalition la plus favorable aux Haredim n’est pas en mesure de parvenir à un accord sur une loi relative à l’enrôlement, il est clair pour moi qu’il n’y a aucune chance qu’une coalition qui ne leur serait pas favorable parvienne à un accord avec eux sur les grandes lignes de cette loi… S’il y a une autre loi encore plus sévère à leurs yeux, ils l’appelleront un ‘décret sur l’enrôlement’ et cela provoquera une explosion. »

Une influence croissante dans la sphère publique

Selon le rabbin Yehoshua Pfeffer, qui dirige l’Institut Iyun pour la responsabilité haredi et qui œuvre en faveur des soldats ultra-orthodoxes de Tsahal, une partie du problème réside dans le fait que les Haredim se sont toujours considérés comme une minorité n’ayant pas à assumer la responsabilité de l’intérêt national israélien. Cette vision persiste, même si le nombre et le pouvoir politique des ultra-orthodoxes ont augmenté.

Gilad Malach, chercheur au sein du programme « Ultra-orthodoxes en Israël » de l’Institut israélien de la démocratie. (Crédit : IDI)

« Être majoritaire implique quelque chose que [les Haredim] ne peuvent assumer : la pleine responsabilité de l’État juif », a écrit Pfeffer dans une chronique du JNS l’an dernier.

« Et une fois que les ultra-orthodoxes accepteront la responsabilité d’Israël dans son ensemble, ils cesseront, par définition, d’être les Haredim tels que nous les connaissons. »

« Au fil du temps, alors qu’Israël est devenu le représentant politique reconnu du peuple juif, l’argument en faveur d’une concentration exclusive sur les questions internes s’est affaibli. Pourtant, assumer la responsabilité nationale signifierait sortir du cadre isolationniste qui, jusqu’à présent, a servi à la fois de protection et d’identité », a-t-il ajouté.

D’ici 2050, lorsque près d’un quart de la population du pays (et une proportion encore plus élevée d’hommes en âge d’être appelés sous les drapeaux) sera ultra-orthodoxe, ce discours pourrait devenir plus difficile à soutenir. 25 % ne constituent bien sûr pas une majorité ; cela équivaudrait à peu près au nombre d’Arabes israéliens, qui accusent depuis longtemps la société israélienne de les marginaliser, de les discriminer et, ces derniers temps, de ne pas en faire assez pour endiguer la vague de crimes violents qui frappe leurs villes.

Mais dans les endroits où les Haredim représentent une part croissante de la population, leur croissance a transformé l’espace public. Un article récent paru dans The Marker décrit par exemple comment la promenade de Tibériade est désormais pratiquement fermée pendant Shabbat, ce qui porte un coup dur à l’économie touristique de la ville. Malach a également évoqué les craintes liées à la séparation des sexes dans les établissements scolaires, alors que de plus en plus d’étudiants ultra-orthodoxes poursuivent des études supérieures.

Plus généralement, la pratique orthodoxe est privilégiée au sein du gouvernement. Un projet de loi présenté à la Knesset en décembre, parrainé par des membres non haredim de la coalition, criminaliserait toute entrave à la pratique religieuse juive dans les espaces publics, y compris par le biais d’obstacles bureaucratiques mineurs.

« Il est clair que dans 25 ans, le pouvoir politique des Haredim augmentera », a déclaré Malach.

« Il est donc naturel qu’ils aspirent également à influencer la sphère publique, et à bien des égards, les aspects liés au respect du Shabbat. Je ne peux pas le dire avec certitude, mais c’est certainement leur aspiration. »

Illustration : Un homme marchant alors que la police patrouille dans un quartier de Brooklyn où vit une importante communauté juive orthodoxe, à New York, le 12 octobre 2023. (Crédit : Spencer Platt/Getty Images/AFP)

Les Haredim américains peuvent-ils servir de modèle ?

Alors qu’Israël cherche à répondre à ces questions, les États-Unis pourraient servir de modèle. La population ultra-orthodoxe américaine, à l’instar de la population israélienne, est en augmentation. Selon un recensement de 2023, les Haredim représentent 11 % de la communauté juive de New York et constituent la majorité des Juifs orthodoxes. Toutefois, les enfants orthodoxes (haredim ou non) représentent 64 % des enfants de la communauté juive.

Contrairement aux Haredim israéliens, cela n’a toutefois pas précipité de crise nationale, ni même communautaire. Un débat houleux a récemment eu lieu dans la presse et au sein du gouvernement new-yorkais concernant l’enseignement de l’anglais et des mathématiques dans certaines yeshivot, et certaines communautés ultra-orthodoxes américaines dépendent de l’aide du gouvernement pour certains aspects de la vie quotidienne.

Mais contrairement à Israël, ces budgets ne sont pas spécifiquement destinés aux Haredim en tant que groupe, et de nombreux membres de cette communauté travaillent et étudient tout en consacrant beaucoup de temps à l’étude de la Torah et à la pratique stricte du judaïsme.

Ancien porte-parole d’Agudath Israel of America, le rabbin Avi Shafran. (Crédit : Autorisation)

Dans un courriel adressé au Times of Israel, le rabbin Avi Shafran, ancien porte-parole d’Agudath Israel of America, a écrit que la croissance de la population ultra-orthodoxe à New York avait conduit à l’émergence de « législateurs et conseillers ouvertement haredim auprès d’élus, sans parler des Haredim dans le monde des affaires et des cols bleus ».

Il a ajouté que les hommes haredim américains « sont plus susceptibles de faire partie de la population active et du monde des affaires qu’en Israël. Et, bien sûr, sans conscription militaire ici, il y a peu ou pas de tensions entre les ultra-orthodoxes américains et les autres Juifs ».

Malach a également indiqué que des mesures incitatives encourageant les ultra-orthodoxes israéliens à s’intégrer pourraient faire une différence significative. Il a souligné que son rapport examinait également ce qui se passerait si le comportement économique et éducatif des Haredim ressemblait davantage à celui du reste des Juifs israéliens. Dans ce scénario, les statistiques telles que les taux d’emploi et d’éducation augmenteraient, au lieu de diminuer.

« Nous savons que la politique peut fonctionner, que changer la politique peut faire bouger les choses », a-t-il déclaré, citant également l’exemple des Haredim américains.

« Il est possible de changer la politique et d’influencer la société. »

Il a également souligné que si de plus en plus de Haredim quittaient ce mode de vie, comme cela a été le cas par le passé, cela pourrait changer la donne.

« Une personne que vous avez vue hier à la manifestation à Bnei Brak pourrait ne plus être un Haredi dans un an », a déclaré Malach.

« Certains manifestants étaient des Haredim extrémistes et d’autres étaient de jeunes marginaux qui, vous le savez, ne resteront pas ultra-orthodoxes. »

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