Mort de cheikh Hamad, qui avait fondé Al Jazeera et financé le Hamas à Gaza
Le dirigeant passionné de sport avait fait du Qatar un acteur mondial dans les domaines de la diplomatie, des médias et de l'investissement, avant de céder le pouvoir à son fils
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Le cheikh Hamad ben Khalifa al-Thani, qui, en tant qu’émir du Qatar, a transformé ce petit État du golfe Persique en un acteur mondial de premier plan dans les domaines de la diplomatie, des médias et de l’investissement, avant de rompre avec la tradition en cédant volontairement le pouvoir à son quatrième fils, est décédé, ont rapporté les médias d’État dimanche. Il était âgé de 74 ans.
L’agence de presse officielle, Qatar News Agency, a annoncé son décès sans en préciser la cause.
Dans un communiqué, le bureau de l’émir a dit pleurer « la disparition de Son Altesse l’émir père, cheikh Hamad ben Khalifa al-Thani – que Dieu lui accorde Sa miséricorde -, une grande perte pour la nation ».
Des milliers de personnes se sont rassemblées à la mosquée Imam Mohammad ben Abdel Wahhab, pour prier et rendre hommage au défunt dimanche soir, avant ses funérailles au cimetière de Lusail, au nord de la capitale.
Un deuil officiel de plusieurs jours sera observé dans le pays, avec la fermeture des institutions publiques et la mise en berne des drapeaux, ont indiqué les autorités.
L’ancien souverain, qui avait déposé son père cheikh Khalifa lors d’une révolution de palais en 1995 sans effusion de sang, avait hérité d’un petit émirat marginal aux caisses presque vides, dont il avait fait un acteur majeur de l’échiquier régional et international.
Les gouvernements des pays du Golfe, le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi, celui de la Turquie, Recep Tayyip Erdoğan, la cheffe du gouvernement italien, Giorgia Meloni, et le roi britannique, Charles III, ont exprimé leurs condoléances.
Les groupes terroristes du Hezbollah libanais, des talibans et du Hamas ont également salué sa mémoire, tout comme le président iranien Massoud Pezeshkian, bien que Doha ait confirmé plus tôt dans la journée avoir été frappé par la République islamique.
Développement accéléré du Qatar
Le cheikh Hamad, qui s’était retiré en juin 2013 après 18 ans à la tête de l’État, était l’architecte des ambitions spectaculaires du Qatar, pays riche en ressources énergétiques, qui est passé d’une région reculée à un carrefour international en moins d’une génération.
En quelques années, cheikh Hamad a réussi à jeter les bases d’un développement accéléré de son pays, pour en faire l’un des plus grands producteurs de gaz fossile liquéfié.
Cette transformation s’est appuyée sur la création de la Qatar Investment Authority, le fonds souverain chargé d’investir des milliards de dollars, notamment à l’étranger.
Fidèle allié des États-Unis, cheikh Hamad a, parallèlement, imposé son pays comme un acteur incontournable de la politique arabe, jouant tour à tour les médiateurs, les bailleurs de fonds et les acteurs diplomatiques.
Cette stratégie s’est notamment traduite par le lancement, en 1996, de la chaîne d’information internationale Al Jazeera, devenue l’un des principaux instruments d’influence du Qatar et ayant joué un rôle majeur lors des printemps arabes.
Le journalisme sans détours d’Al Jazeera, bien qu’il ait constitué une rupture très saluée avec les habitudes traditionnellement déférentes des médias arabes, a également été critiqué et accusé de présenter une couverture biaisée au service des opinions des dirigeants qataris.
Sur le plan intérieur, il avait introduit quelques réformes politiques, dont l’adoption, par référendum en 2003, d’une Constitution qui prévoit une séparation des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire, tout en maintenant le pouvoir exécutif entre les mains de l’émir et de son cabinet.
Le cheikh Hamad a cédé le pouvoir à son fils
Il avait créé la surprise en abdiquant volontairement en 2013 au profit de son quatrième fils, cheikh Tamim, dans une région où les dirigeants se maintiennent souvent au pouvoir jusqu’à leur dernier souffle.
Après son abdication, il était resté relativement discret et n’apparaissait que rarement en public.
« L’avenir vous appartient, à vous, les enfants de cette patrie, alors que vous entrez dans une nouvelle ère où une jeune génération de dirigeants prend le relais », a déclaré le cheikh Hamad en annonçant son abdication et la transition soigneusement orchestrée en faveur de son fils, le prince héritier Tamim ben Hamad al-Thani, alors âgé de 33 ans et ayant fait ses études en Grande-Bretagne.
Ce transfert de pouvoir pacifique et volontaire était rare dans une région où de tels changements résultent généralement d’un décès ou d’un renversement de pouvoir. Le cheikh Hamad lui-même avait pris le pouvoir après avoir destitué son père, le cheikh Khalifa, lors d’un coup d’État sans effusion de sang en 1995.
Son abdication a été perçue comme une tentative du Qatar de prendre les devants face aux appels à des réformes inspirés par le Printemps arabe et à un leadership plus à l’écoute de la population jeune, nombreuse et influente de la région. Le Qatar, une péninsule deux fois plus petite que le New Jersey, compterait environ 300 000 citoyens.
À l’époque, on pensait également que le cheikh Hamad était en mauvaise santé depuis des années. En décembre 2015, les autorités qataries ont indiqué qu’il avait été transporté par avion en Suisse pour y subir une intervention chirurgicale après s’être cassé une jambe pendant ses vacances.
Le cheikh Hamad a suivi une formation à l’académie militaire britannique de Sandhurst, avant de devenir commandant des forces armées du Qatar et ministre de la Défense. Nommé prince héritier à la fin des années 1970, il a progressivement élargi ses attributions pour inclure la gestion des vastes réserves de pétrole et de gaz du Qatar.
L’influence politique du Qatar s’étend aujourd’hui de l’Afrique du Nord à l’Afghanistan, et le pays a accueilli la Coupe du monde de la FIFA 2022, l’événement footballistique le plus regardé au monde. Le cheikh Hamad, bien qu’éloigné du pouvoir depuis longtemps, a reçu une ovation tonitruante des Qataris présents lors du match d’ouverture.
Il était encore émir quand le Qatar a été désigné en 2010 pour organiser le Mondial-2022.
Mais l’ascension du Qatar sous le cheikh Hamad a également irrité ses alliés régionaux et occidentaux en raison de sa politique marquée par un esprit d’indépendance, notamment de ses liens étroits avec l’Iran, puissance chiite, le groupe terroriste du Hamas et les Frères musulmans, organisation interdite en Égypte.
C’est également sous son règne que le pays a commencé à verser des centaines de millions de dollars à la bande de Gaza, finançant notamment des projets routiers le long du littoral. Un hôpital de Gaza-City porte son nom.
Le cheikh Hamad a fondé Al Jazeera, une voix influente dans les médias arabes
Le cheikh Hamad a créé Al Jazeera, une voix puissante dans les médias arabes. Après avoir pris le pouvoir à son père, qui a alors vécu en exil pendant près d’une dizaine d’années, le cheikh Hamad s’est empressé d’ouvrir une nation repliée sur elle-même aux influences extérieures, comme en témoigne Al Jazeera, devenue une force majeure dans les médias mondiaux.
Ses reportages ont non seulement provoqué la colère d’autres dirigeants arabes, allant parfois jusqu’à la rupture diplomatique, mais ont également irrité Washington. Al Jazeera a diffusé des communiqués du réseau terroriste Al-Qaïda, alors même que le Qatar abritait l’un des principaux centres logistiques du Pentagone à la suite des attentats du 11 septembre 2001 et des invasions menées par les États-Unis en Afghanistan et en Irak.
Israël a interdit la chaîne en 2024, l’accusant de porter atteinte à la sécurité nationale. La même année, l’armée israélienne a publié des documents saisis à Gaza qui, selon elle, indiquaient une coopération étroite entre le Hamas et Al Jazeera, notamment des documents dans lesquels le groupe terroriste palestinien conseillait à la chaîne qatarie de ne pas le critiquer, et dans lesquels les deux parties coordonnaient leur couverture médiatique. Israël a également identifié plusieurs journalistes d’Al Jazeera à Gaza comme des terroristes du Hamas.
Parallèlement, le cheikh Hamad a cherché avec acharnement à asseoir le prestige international de son pays par le biais du sport, un effort couronné par l’attribution au Qatar de l’organisation de la Coupe du monde, bien que terni par des accusations selon lesquelles le pays aurait utilisé son immense richesse pour s’attirer le soutien des pays pauvres.
L’image de marque du Qatar est très présente dans le monde du sport, qu’il s’agisse des contrats de parrainage avec le géant espagnol du football, le FC Barcelone, ou de la prise de participation majoritaire au Paris Saint-Germain.
Le cheikh Hamad a également poussé Qatar Airways à se développer afin de devenir une grande compagnie aérienne internationale, afin de rivaliser avec la compagnie voisine, Emirates. L’aéroport international de Doha, la capitale du Qatar, dont la construction a coûté au moins 15 milliards de dollars, porte son nom.
Le Qatar est devenu une puissance diplomatique
Le cheikh Hamad avait une vision ambitieuse du rôle du Qatar en tant que médiateur diplomatique. Au fil des ans, sa médiation a été mise à contribution dans le conflit de la région du Darfour, à l’ouest du Soudan, dans les querelles entre factions libanaises et dans la rupture entre les factions palestiniennes du Hamas et du Fatah.
En octobre 2012, le cheikh Hamad est devenu le premier chef d’État à se rendre dans la bande de Gaza depuis la prise de pouvoir du Hamas cinq ans auparavant, à l’issue d’un coup d’État sanglant, promettant un total de 400 millions de dollars pour des projets et des investissements. Au cours de cette visite, les stations de radio de Gaza ont diffusé une chanson intitulée « Merci, Qatar ».
Le Qatar a également tendu la main à l’ennemi principal du Hamas, Israël. Le cheikh Hamad a rencontré en 2007 la ministre israélienne des Affaires étrangères de l’époque, Tzipi Livni, lors de l’Assemblée générale des Nations unies. Le Qatar a autorisé un bureau commercial israélien à opérer à Doha jusqu’à ce qu’il soit contraint de fermer en réponse à l’opération israélienne à Gaza fin 2008.
Alors que le Bahreïn et les Émirats arabes unis, pays voisins, ont reconnu diplomatiquement Israël en 2020, le Qatar a maintenu ses distances. Les Israéliens présents à la Coupe du monde ont également été confrontés à une multitude de drapeaux palestiniens et à la colère suscitée par la présence israélienne sur des territoires que les Palestiniens revendiquent pour leur futur État.
Le Qatar jouera par la suite un rôle de médiateur clé dans les négociations visant à parvenir à un cessez-le-feu dans la guerre en bande de Gaza, déclenchée par le pogrom perpétré par le groupe terroriste palestinien du Hamas le 7 octobre 2023.
Le Qatar avait injecté des centaines de millions de dollars à Gaza dans le cadre d’un programme soutenu par le Premier ministre Benjamin Netanyahu, alors que le dirigeant israélien cherchait à apaiser la situation dans la bande de Gaza contrôlée par le Hamas.
Pendant le Printemps arabe, le Qatar a envoyé des avions de combat pour participer aux missions menées par l’OTAN en Libye contre les forces de Mouammar Kadhafi et a fourni une aide militaire et financière essentielle aux rebelles libyens victorieux. En Syrie, le Qatar a été l’un des principaux soutiens politiques de l’opposition au président de l’époque, Bashar al-Assad, et a été à l’origine des appels en faveur d’une intensification des livraisons d’armes aux rebelles syriens.
Cependant, son soutien à des groupes terroristes, tels que les Frères musulmans, a provoqué des dissensions avec d’autres nations de la région. Ces tensions ont atteint leur paroxysme sous le règne du cheikh Tamim, lorsque Bahreïn, l’Égypte, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ont lancé en 2017 un boycott du Qatar qui a duré plusieurs années, en partie en raison des politiques menées par son père et poursuivies sous son règne.
Dans le cadre de l’une des dernières initiatives avant l’abdication du cheikh Hamad, le Qatar a officiellement ouvert un bureau destiné aux talibans afghans, ce qui a préparé le terrain pour les négociations entre les États-Unis et les talibans qui ont finalement conduit au retrait chaotique de l’OTAN et des États-Unis d’Afghanistan en 2021.
Presqu’île du sud du Golfe, le Qatar est l’un des plus petits États arabes (11 437 km²), avec une population de 2,5 millions d’habitants, dont la plupart sont des étrangers.
Gouverné par la famille Thani depuis le milieu du XIXᵉ siècle, il avait refusé d’intégrer la fédération des Émirats arabes unis lors de l’indépendance de ces derniers, en 1971, après 55 ans de protectorat britannique.
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