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Vente de la 13e chaîne : Craintes d’ingérence politique et de contournement des règles

Le rival du propriétaire de la chaîne, Len Blavatnik, lui avait proposé une offre plus importante ; mais c'est le franco-israélien Patrick Drahi qui a eu gain de cause

Des manifestants accusant le milliardaire britannique Len Blavatnik d'avoir annulé des programmes télévisés de la Treizième chaîne en Israël qui critiquaient le Premier ministre Benjamin Netanyahu, devant le bâtiment Blavatnik à la Tate Modern, à Londres, en juillet 2024. (Crédit : Vuk Valcic/Alamy Live News)
Des manifestants accusant le milliardaire britannique Len Blavatnik d'avoir annulé des programmes télévisés de la Treizième chaîne en Israël qui critiquaient le Premier ministre Benjamin Netanyahu, devant le bâtiment Blavatnik à la Tate Modern, à Londres, en juillet 2024. (Crédit : Vuk Valcic/Alamy Live News)

Dans une décision qui pourrait redessiner le paysage médiatique israélien et qui a déjà suscité une vive opposition juridique et syndicale, Len Blavatnik, l’actionnaire majoritaire de la Treizième chaîne, l’une des deux chaînes de télévision commerciales israéliennes, a décidé de vendre ses parts dans la chaîne au magnat franco-israélien Patrick Drahi.

Cette décision a été prise malgré une offre financière nettement plus élevée de la part d’un consortium d’entrepreneurs technologiques, mais aussi malgré les allégations d’ingérence politique de la part de l’entourage du Premier ministre Benjamin Netanyahu.

L’accord, qui a été approuvé ces derniers jours par le conseil d’administration de la Treizième chaîne, ouvre la voie à une bataille juridique acharnée.

Le Syndicat des journalistes israéliens a déjà déposé un recours auprès de la procureure générale et de la commissaire à la concurrence pour bloquer la vente, qualifiant la nouvelle structure de propriété qui a été proposée de « fiction » destinée à contourner les lois sur la radiodiffusion et mettant en garde contre une prise de contrôle hostile qui pourrait décimer la division d’information indépendante de la chaîne.

Blavatnik aurait rejeté une offre très intéressante faite par un groupe de dirigeants technologiques israéliens placé sous la houlette d’Assaf Rappaport, PDG de Wiz. Selon un article publié dimanche dans le Financial Times, ce groupe proposait d’investir environ 120 millions de dollars sur trois ans afin de stabiliser la chaîne et de préserver son indépendance journalistique.

Mais Blavatnik a opté pour l’offre de Drahi, qui ne prévoit qu’un apport immédiat de 25 millions de dollars. Selon le quotidien économique The Marker, des sources proches des négociations ont laissé entendre que cette décision n’avait pas été motivée par des critères commerciaux, mais par des pressions réglementaires et politiques.

Un journaliste de la Treizième chaîne, le 22 février 2025. (Crédit : Yossi Aloni/Flash90)

Des messages auraient été transmis à Blavatnik, selon lesquels une vente au groupe technologique serait confrontée à des retards bureaucratiques orchestrés par le gouvernement, tandis qu’un transfert d’actions à Drahi – qui possède également le réseau câblé HOT et la chaîne i24NEWS – serait accéléré.

« Le message était que le gouvernement approuverait une vente à Drahi en cinq minutes », ont déclaré des sources proches des négociations au Marker.

Des pertes qui s’aggravent

L’urgence de la vente est motivée par les graves difficultés financières de la Treizième chaîne. Selon les données financières obtenues par The Marker, la chaîne a dépensé 340 millions de shekels entre 2022 et 2025.

L’article attribue cet effondrement à une « erreur de gestion » qui s’est traduite par des investissements massifs dans des émissions de téléréalité coûteuses telles que « Big Brother » et « The Voice » alors que les recettes publicitaires étaient en baisse.

Sans un revirement spectaculaire, la chaîne devrait perdre 250 millions de shekels supplémentaires d’ici 2027. Ce gouffre financier aurait rendu la société incapable de survivre sans un apport immédiat de capitaux, ce qui a ouvert la voie à l’entrée de Drahi.

Le principal obstacle juridique à cette transaction est la loi israélienne sur la propriété croisée, qui interdit à un propriétaire d’infrastructure câblée (comme HOT, la société de Drahi) de détenir plus de 15 % d’une chaîne d’information (comme la Treizième chaîne).

En outre, l’Autorité de la concurrence pourrait examiner de près une fusion entre deux acteurs majeurs des médias sur un marché aussi concentré.

Len Blavatnik assistant à la Warner Music Grammy Party 2026, à Los Angeles, en Californie, le 29 janvier 2026. (Crédit : Jerod Harris/Getty Images/AFP)

Pour contourner ces restrictions, l’accord aurait été structuré de manière à ce que Drahi ne détienne officiellement pas plus de 15 % des actions au départ. Les actions restantes et le contrôle seraient officiellement détenus par l’actuel PDG de la Treizième chaîne, Emiliano Calemzuk, qui agirait en tant que « représentant » des propriétaires.

Le Syndicat des journalistes a estimé que cet arrangement n’était pas bon. Si Drahi devrait techniquement rester un actionnaire minoritaire, il serait le seul investisseur à injecter des capitaux dans la chaîne en difficulté financière, ce qui en ferait le propriétaire majoritaire de facto.

Dans une lettre qui a été envoyée en urgence, la semaine dernière, à la procureure générale, Gali Baharav-Miara, et à la commissaire à la concurrence, Michal Cohen, les avocats représentant le Syndicat des journalistes ont vivement critiqué cet arrangement.

« Même si M. Calemzuk… est présenté aux régulateurs comme étant celui qui détient la majorité des moyens de contrôle… il est entendu que celui qui n’injecte pas de fonds dans l’opération… ne peut être un véritable propriétaire majoritaire », ont écrit Amir Basha et Gilad Zvida. Ils ont fait valoir que présenter Calemzuk comme le propriétaire alors que Drahi finançait l’opération était une « fiction » qui ne pouvait être ignorée.

Le président du groupe français de télécommunications et de médias Altice, Patrick Drahi, arrivant pour une audition devant une commission parlementaire sur la concentration des médias, au Sénat français, à Paris, le 2 février 2022. (Crédit : Stéphane de Sakutin/AFP)

L’équipe juridique du syndicat a également mis en garde contre le « gun jumping », une pratique illégale qui consiste à coordonner des opérations ou à transférer des fonds avant d’avoir reçu l’autorisation réglementaire. Selon certaines informations, la principale condition posée par Blavatnik pour la vente était que l’acheteur assume immédiatement la responsabilité financière de la chaîne.

« Les parties ont l’interdiction d’accomplir tout acte créant un lien entre l’acheteur et la société avant que la décision du commissaire ne soit reçue », a indiqué la lettre du syndicat, qui a souligné qu’un financement prématuré constituerait une violation de la loi sur la concurrence. Les avocats ont averti que de telles violations pourraient donner lieu à des poursuites pénales, citant des précédents tirés du droit israélien et américain.

L’œil vigilant de Netanyahu

Les implications politiques de cette transaction sont lourdes. Blavatnik, qui avait acheté la Dixième chaîne (qui a ensuite fusionné avec la Treizième chaîne) il y a plus d’une décennie, avait déclaré lors d’un interrogatoire de police en 2017 qu’il avait consulté Netanyahu au sujet de ses investissements dans les médias en Israël.

Emiliano Calemzuk, PDG de la Treizième chaîne (Reshet). (Crédit : Autorisation)

Selon les informations disponibles à l’époque, Blavatnik avait expliqué à la police que le Premier ministre l’avait exhorté à acquérir la Dixième chaîne en 2015, affirmant qu’il s’agissait d’une « mission nationale » visant à empêcher la chaîne de tomber entre les mains d’un concurrent que Netanyahu qualifiait « d’ultra-gauche ».

Les détracteurs y voient aujourd’hui une répétition de ce schéma.

Le ministre des Communications, Shlomo Karhi (Likud), a tenu des réunions avec les représentants de Drahi et le PDG de la Treizième chaîne, Calemzuk, au cours des derniers mois. Karhi promeut également activement une législation visant à abolir l’interdiction de la propriété croisée, ce qui permettrait à terme à Drahi de devenir propriétaire de la chaîne.

Parallèlement, la chaîne i24NEWS de Drahi est décrite comme de plus en plus alignée sur le discours du gouvernement, dans un paysage médiatique de moins en moins indépendant et impartial.

La division d’information de la Treizième chaîne est considérée par beaucoup comme critique à l’égard du gouvernement et elle a réalisé plusieurs reportages ayant provoqué des tensions avec le Premier ministre et ses partisans. En revanche, la Quatorzième chaîne, qui sert de contrepoids de droite, fournit systématiquement une couverture favorable à la coalition actuelle.

La Quatorzième chaîne ne diffuse toutefois pas pendant Shabbat, laissant un vide dans la programmation pro-gouvernement pendant les heures de grande écoute du vendredi soir. C’est là que beaucoup pensent que la chaîne i24NEWS de Drahi entre en jeu.

i24NEWS a récemment lancé une chaîne de télévision en hébreu que les critiques décrivent comme favorable à l’actuelle coalition dirigée par Netanyahu, avec un agenda politique clairement orienté à droite. Les critiques soulignent que son programme du vendredi soir, « The Friday Cabinet », semble destiné à capter l’audience pro-Netanyahu lorsque la Quatorzième chaîne ne diffuse pas de programme pendant Shabbat.

Les employés de la Treizième chaîne craignent que le rachat par Drahi n’entraîne une fusion entre la division d’information de cette chaîne et i24NEWS, ce qui neutraliserait la ligne éditoriale indépendante de la Treizième chaîne et l’alignerait sur le discours du gouvernement.

Craintes de licenciements massifs

Le personnel de la Treizième chaîne se prépare désormais à l’impact de cet accord, qui devrait entraîner une vague massive de licenciements. Le Syndicat des journalistes a déclaré un conflit du travail et se prépare à une grève.

Dans une lettre adressée au conseil d’administration de la Treizième chaîne, le syndicat a exigé que les dirigeants mettent fin à cette transaction « illégale ».

« Nous pensons qu’il est désormais judicieux d’attendre que la situation s’éclaircisse concernant l’identité des propriétaires… et leurs intentions vis-à-vis de la chaîne d’information, de son indépendance journalistique et de l’avenir professionnel de ses employés », a déclaré le comité du personnel de la chaîne.

Des manifestants accusant le milliardaire britannique Len Blavatnik d’avoir annulé des programmes télévisés de la Treizième chaîne en Israël qui critiquaient le Premier ministre Benjamin Netanyahu, devant le bâtiment Blavatnik à la Tate Modern, à Londres, le 21 juillet 2024. (Crédit : Rotem Peri)

Les salariés ont également rejeté explicitement la possibilité de licenciements massifs : « Les licenciements collectifs au sein de la Treizième chaîne, tels que mentionnés dans les médias… n’ont jamais été à l’ordre du jour des négociations et nous nous y opposons fermement. »

La situation est compliquée par la précarité financière de Drahi lui-même. Le magnat des télécommunications est actuellement aux prises avec des dettes estimées à plusieurs milliards d’euros et procède à la liquidation de ses actifs à l’échelle mondiale. En Israël, il a déjà procédé à des coupes sombres chez i24NEWS, où des dizaines d’employés ont récemment démissionné ou ont été licenciés.

Le Syndicat des journalistes a soulevé ce point dans son appel aux régulateurs, remettant en question la logique qui consiste à permettre à un magnat en difficulté financière d’acquérir un actif majeur de la radiodiffusion publique. « On peut craindre que M. Drahi […] ne cherche à faire fuir ses actifs à l’étranger », a indiqué la lettre, laissant entendre que la possession d’une grande chaîne d’information israélienne pourrait avoir pour but de lui fournir une « immunité » ou un levier politique en Israël.

Malgré le tollé suscité par cette décision, le PDG de la Treizième chaîne, Calemzuk, l’a défendue dans un message adressé à ses employés, qualifiant Drahi de « solide investisseur stratégique » qui renforcerait la stabilité financière de la chaîne.

Cependant, avec le syndicat qui menace de porter l’affaire devant le tribunal du travail et la Cour suprême, et les régulateurs désormais sous pression pour intervenir, la vente de la Treizième chaîne est loin d’être conclue et s’annonce comme une bataille décisive concernant les frontières entre l’argent, les médias et la politique en Israël.

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