Des parieurs de Polymarket m’ont menacé de mort si je ne falsifiais pas ma version sur les missiles iraniens
Le site de paris a condamné les menaces contre un journaliste du Times of Israel, affirmant avoir « banni » les comptes impliqués et « transmis les informations » aux autorités
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Mardi 10 mars, une forte explosion secoue la ville de Beit Shemesh, dans les environs de Jérusalem. Il s’agit d’une nouvelle attaque de missiles balistiques iraniens dans le cadre de la guerre en cours.
Les services de secours se précipitent sur les lieux de l’impact à la recherche de victimes mais il s’avère que le projectile a touché une zone boisée des environs de la ville, à 500 mètres des habitations.
Ce jour-là, sur le liveblog du Times of Israel, je rapporte que le missile s’est écrasé dans une zone inhabitée sans faire de victimes, sur la foi des déclarations des services de secours et des images qui donnent à voir la forte explosion causée par l’ogive du missile.
Mais ce que je pensais être un incident mineur dans le cadre de cette guerre s’est mué en des journées entières de harcèlement et de menaces de mort à mon encontre.
La saga commence
Mardi, je reçois un courriel inhabituel, en hébreu, de quelqu’un nommé Aviv.
« A propos de votre article du Times of Israel qui parlait du tir d’aujourd’hui comme d’un ‘impact’, la municipalité de Beit Shemesh et le MDA (Magen David Adom) ont corrigé l’information donnée pour dire que ce qui est tombé est en fait un fragment d’intercepteur, et non un missile complet », affirme l’expéditeur.
« J’apprécierais que vous mettiez à jour votre article, car dans sa forme actuelle il ne reflète pas la réalité. Mais si vous avez des informations indiquant qu’il s’agit bien d’un missile complet non intercepté, corrigez-moi. »
J’explique en retour à Aviv que, d’après ce que je sais de l’armée israélienne, l’impact qui a eu lieu dans les environs de Beit Shemesh est lié à une ogive de missile, pas à de simples fragments.
Ce à quoi j’ajoute : « Les images montrent aussi une forte explosion correspondant aux centaines de kilogrammes d’explosifs de l’ogive. Normalement, un fragment ne donne pas lieu à pareille explosion. »
No injuries are reported in Iran's latest ballistic missile attack on Israel, the fourth today.
One missile struck an open area just outside Beit Shemesh, first responders say and footage shows.
Sirens had sounded across the Jerusalem area, the West Bank, and parts of southern… pic.twitter.com/j6sovAsDwz
— Emanuel (Mannie) Fabian (@manniefabian) March 10, 2026
Un jour plus tard, le mercredi, je reçois un autre courriel, cette fois encore en hébreu, au sujet de l’impact dans les environs de Beit Shemesh, de la part d’un certain Daniel.
« Désolé de vous contacter alors que nous ne nous connaissons pas mais nous allons apprendre à nous connaître », m’écrit-il d’un ton quelque peu menaçant.
« J’ai quelque chose d’urgent à vous demander au sujet de l’exactitude de votre rapport sur l’attaque de missile du 10 mars. J’apprécierais vraiment une réponse si possible. Vous avez donné une information inexacte au sujet de l’attaque de missile du 10 mars, ce qui a provoqué une série d’erreurs », poursuit Daniel.
« Si vous pouviez me répondre ce soir… cela m’aiderait, moi et beaucoup d’autres, et, bien sûr, l’État d’Israël. Et en prime, vous y gagneriez une source intéressante. »
Il est quelque peu étrange de recevoir la même question, sur un point relativement insignifiant, de la part de deux personnes différentes en l’espace d’une seule journée.
Je lui réponds naïvement : « Salut Daniel, pouvez-vous m’expliquer quel est le problème ? »
Ce à quoi il répondu : « Dans l’article et dans votre tweet, vous avez écrit : ‘Un missile a frappé une zone inhabitée des environs de Beit Shemesh.’ »
« Cependant, il semble que ce soit un missile intercepté, et ses débris ainsi que ses fragments d’intercepteur, qui sont tombés à cet endroit. Pour l’heure, les services de sécurité n’ont pas confirmé qu’il s’agissait d’un missile non intercepté qui serait tombé dans une zone dégagée », affirme-t-il.
« Si vous pouviez corriger cela ce soir, cela me rendrait, ainsi qu’à d’autres, un grand service », ajoute Daniel.
Pourquoi un détail aussi insignifiant importe-t-il à ces gens ?
Une demi-heure plus tard, Daniel m’envoie un autre e-mail : « Si quelqu’un pouvait dire ce soir que ce sont des débris d’intercepteur, ou même des fragments de missiles, ce serait vraiment bien », insiste-t-il.
Je m’endors sans répondre.
Jeudi matin, Daniel m’envoie un autre e-mail.
« J’apprécierais une mise à jour de votre part dès que possible, car entre-temps, The Economist vous a cité en disant que Tsahal confirmait que la plupart des missiles tirés mardi avaient été interceptés, à l’exception d’un seul, tombé dans les environs de Beit Shemesh », dit-il en joignant une capture d’écran de The Economic Times, un site d’actualités indien anglophone axé sur les affaires, et non The Economist.
« Je vous redemande encore de faire au plus vite, ça nous aiderait beaucoup. C’est vraiment important, si possible, ce matin, » exige Daniel.
Alors que je lis les menaces à peine voilées de Daniel, je reçois un autre e-mail, anonyme : « L’article sur l’interception du 10 mars va-t-il être mis à jour ? »
Quelques instants plus tard, je reçois un message sur Discord : « A propos du 10 mars. Certaines sources affirment que tous les missiles ont été interceptés le 10 mars, selon Tsahal. Est-ce vrai ? »
Polymarket Connection
Sur X, un utilisateur a répondu à un de mes récents tweets : « Certaines personnes disent avoir reçu des informations de votre part selon lesquelles la frappe de missile de Beit Shemesh du 10 mars a en fait été interceptée, est-ce vrai ou non ? »
Un autre utilisateur de X répond à mon tweet avec la vidéo montrant l’impact du missile balistique iranien à Beit Shemesh en disant : « y avait-il une vidéo de l’impact réel ? » (Clairement, il n’a pas regardé la vidéo.)
En vérifiant ces comptes X, les deux semblent impliqués dans des jeux d’argent sur le site de paris Polymarket.
De ce que je comprends maintenant, les courriels que j’ai reçus visaient à confirmer si un missile avait frappé Israël le 10 mars afin de résoudre une prédiction sur Polymarket.
Polymarket est l’un des plus grands marchés mondiaux de prédiction, une plateforme sur laquelle les utilisateurs misent de l’argent (cryptomonnaies, cartes de débit ou de crédit, virements bancaires) sur la probabilité d’événements. Selon certaines plaintes, le site serait un haut lieu de manipulation et de délits d’initiés.
L’événement sur lequel ces personnes avaient parié est en l’espèce « L’Iran frappe Israël à… ? » Plus de 14 millions de dollars ont été misés le 10 mars.
Les règles du pari disent : « Ce marché se résoudra par ‘Oui’ si l’Iran lance une frappe de drone, de missile ou aérienne sur le sol israélien à la date indiquée en Heure d’Israël (GMT+2). Sinon, ce marché se résoudra par ‘Non’. »
Mais il existe une clause additionnelle : « Les missiles ou drones interceptés… ne suffisent pas pour une résolution « Oui », même s’ils atterrissent en territoire israélien et y occasionnent des dégâts. »
Mon modeste reportage sur un missile tombé dans une zone inhabitée nage en pleine guerre des paris, ceux qui ont parié « Non » avec une frappe iranienne contre Israël le 10 mars exigeant que je modifie mon article pour qu’ils puissent gagner une grosse somme d’argent.
D’autres e-mails arrivent dans ma boîte de réception.
« Quand mettrez-vous à jour l’article ? » est intitulé l’un d’eux. L’email ne contient pas de texte, juste une image — une capture d’écran de ma première interaction avec Daniel.
Sauf qu’il ne s’agit pas de ma réaction à Daniel, mais d’un message que je n’ai jamais écrit.
« Salut Daniel, merci d’avoir remarqué, j’ai vérifié auprès du porte-parole de Tsahal et c’est bien un missile intercepté. Je l’ai envoyé pour correction, il sera bientôt corrigé », aurais-je écrit. (Pour être clair, je n’ai jamais rien écrit de tel.)
C’est alors que je reçois un message WhatsApp de quelqu’un du nom de Shaked : « Puis-je poser une question sur l’impact à Beit Shemesh le 10 ? »
Au même moment, je vois une réponse sur X à un de mes récents messages, avec la même fausse capture d’écran de mon échange d’e-mails avec Daniel : « Quelqu’un dit que vous avez répondu à son e-mail en disant que vous aviez corrigé l’article ci-dessous concernant toutes les attaques de missiles interceptées par Israël le 10 mars. Est-ce vrai ? Allons-nous corriger cela ? »
À ce stade, je comprends pourquoi toutes ces personnes me posent des questions sur l’impact du missile. Je me suis tourné vers X pour dire aux joueurs de se trouver un autre passe-temps.
Cela ne les arrête pas.
Un collègue prend contact
Quelques heures plus tard, un confrère d’un autre média m’envoie un message. Il me dit qu’une personne de sa connaissance lui a demandé de me demander de modifier mon rapport sur l’impact du missile à Beit Shemesh, que cela ne représente « pas grand chose » pour moi de le faire.
Ce journaliste ignore pour quelle raison sa connaissance exige le changement de l’article, du moins jusqu’à ce que je lui explique ce que j’en sais. Il en parle ensuite à cette connaissance, qui avoue avoir parié sur Polymarket, ce qui conforte ma théorie.
Cette connaissance lui propose même une part de ses gains, s’il parvenait à me convaincre de changer ma version des faits.
Les menaces redoublent
Après un week-end calme, les choses empirent.
Peu après minuit, dans la nuit de samedi à dimanche, je reçois des messages menaçants en hébreu sur WhatsApp de la part de quelqu’un du nom de Haim.
« Vous avez exactement une demi-heure pour corriger votre tentative d’influence », écrit-il.
« Malgré les innombrables demandes — vous insistez pour que cela reste ainsi. »
« Si vous ne corrigez pas cela avant 1h00, heure d’Israël, aujourd’hui, le 15 mars, vous allez au devant de problèmes dont vous n’avez pas idée », me menace-t-il dans un très long message.
Haim tente de m’appeler par WhatsApp à plusieurs reprises pendant la nuit, avant de m’envoyer de nouveaux messages.
« Tu n’as aucune idée à quel point tu t’es mis en danger. C’est aujourd’hui le jour le plus important de ta carrière. Tu as le choix entre deux options : soit tu te dis que nous sommes sérieux et qu’après nous avoir fait perdre 900 000 $, nous allons investir un peu d’argent pour te faire éliminer. Ou alors on met fin à ça avec de l’argent et tu retrouves la vie que tu avais avant. »
Je ne réponds pas.
Pendant mon sommeil, Haim m’envoie d’autres messages : « Tu choisis la guerre en sachant que tu vas perdre la vie que tu avais jusque là — tout ça pour rien. »
Dimanche matin, il me renvoie un message : « Il ne te reste que quelques heures pour corriger ta tentative d’influencer [le marché]. Ce serait stupide de ta part de laisser passer l’occasion. »
Dans les heures qui suivent, d’autres messages arrivent : « Je te demande de répondre dans les 10 minutes. Nous t’avons proposé de mettre fin à tout ça discrètement, avec de l’argent à la clef et tout sera fini. Mais apparemment, tu tentes de gagner du temps. »
« Tu as commis une erreur fatale et tu ferais mieux de nous répondre. »
« J’attends une réponse de ta part dans 9 minutes. »
« Nous n’abandonnerons pas de pareilles sommes [d’argent]. »
« Il te reste une minute… »
C’est alors que je reçois un message WhatsApp d’un autre numéro, de quelqu’un qui se fait passer pour une avocate du nom de Vered. J’ignore le message. Puis il m’appelle, mais la personne au bout du fil ressemble plus à un jeune homme qu’à une avocate d’âge moyen.
Au téléphone, « l’avocat » dit avoir été contacté par une entreprise américaine pour enquêter sur ma supposée manipulation sur Polymarket.
Je raccroche et appelle la police.
Plus tard dans l’après-midi, Haim m’envoie un nouveau message, cette fois avec des menaces on ne peut plus explicites.
« Il te reste 90 minutes pour revenir sur ton mensonge. Si tu le fais — tu règles en une minute le problème le plus grave de toute ta vie. Et d’ici une semaine, tu m’auras oublié. »
« Si tu décides de ne pas revenir dessus et de laisser ce mensonge, tu te découvriras des ennemis prêts à tout pour faire de ta vie un enfer — dans les limites de la loi. »
« Mais à ce que je sache, il y a aussi des gens qui se fichent de la loi. Tu vas leur faire perdre 50 fois tout ce que tu gagneras dans toute ta vie. »
« Il te reste 86 minutes. Tu es responsable de ce qui t’arrivera »
Déposition à la police
Le délai s’écoule avant que je ne me rende au commissariat pour porter plainte et apporter des preuves. La police ouvre l’enquête.
Lundi, à la première heure, alors que je me précipite vers un abri anti-aérien en raison d’une nouvelle attaque de missiles iraniens, Haim m’envoie à nouveau des messages.
« Tu vas payer plein pot ton acte irresponsable. »
« Il te reste 9 minutes pour sauver ta carrière. Mais tu es un petit garçon stupide et déséquilibré, tu ne vas pas en profiter. »
« J’espère que tu ne trouveras pas le sommeil ce soir ou les autres nuits. Quoi qu’il en soit, ça ne va pas être facile pour toi dans les mois qui viennent. »
Je ne lui réponds pas.
La tentative de ces joueurs de me pousser à changer mon reportage pour gagner leur pari a échoué. Mais je crains que d’autres journalistes puissent faire preuve de moins d’éthique en échange d’une forte rétribution.
Le mois dernier, un réserviste israélien et un civil ont été inculpés pour avoir utilisé des informations classifiées pour parier avant la guerre d’Israël contre l’Iran, en juin 2025.
Des journalistes pourraient facilement se servir de ce qu’ils savent pour commettre des délits d’initié sur cette plateforme. J’espère sincèrement que cela n’est jamais arrivé et que cela n’arrivera jamais, dans ce nouvel espace troublant où réalité, journalisme, jeu et criminalité s’entremêlent.
Le site de paris Polymarket a condamné les menaces contre le correspondant militaire du Times of Israel, Emanuel Fabian.
« Polymarket condamne le harcèlement et les menaces adressés à Emanuel Fabian, ou à toute autre personne. Ce comportement est non-conforme à nos conditions d’utilisation et n’a pas sa place sur notre plateforme, ni ailleurs », a déclaré le porte-parole de Polymarket dans un communiqué destiné au ToI.
« Les marchés de prédiction dépendent de l’intégrité de reportages indépendants. Les tentatives de pression sur des journalistes pour qu’ils modifient leur reportage sapent les bases de cette intégrité et les marchés eux-mêmes », a ajouté le porte-parole, sans répondre aux questions concernant d’éventuelles informations données par la police israélienne, qui enquête sur cette affaire. Les questions portaient sur l’aide potentiellement apportée par Polymarket à l’identification des suspects, sa capacité à prendre des mesures pour prévenir les menaces ou ingérences médiatiques et sa connaissance d’incidents semblables par le passé.
Dans une autre déclaration, le site de paris Polymarket a affirmé avoir « interdit les comptes » des personnes impliquées dans des menaces contre le correspondant militaire du Times of Israel, Emanuel Fabian.
Elle a écrit sur X : « Nous avons banni les comptes de toute les personnes concernées et allons transmettre les informations qui les concernent aux autorités compétentes. »
Polymarket condemns the harassment & threats directed at Emanuel Fabian — or anyone else for that matter.
This behavior violates our Terms of Service & has no place on our platform. We've banned the accounts for all involved & will pass their info to the relevant authorities.
— Polymarket (@Polymarket) March 16, 2026
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