En Europe, des dockers s’organisent pour bloquer l’expédition de pièces d’armes vers Israël
Aux côtés des Houthis et de certains États, des dockers tentent de perturber l’approvisionnement d’Israël pour protester contre la guerre à Gaza, mais Jérusalem minimise l’impact
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Situé à 50 kilomètres de Marseille, dans le sud de la France, Marseille-Fos est l’un des plus actifs de France, avec plus de 70 millions de tonnes de marchandises traitées chaque année. En juin, des dockers ont fouillé des milliers de conteneurs avec acharnement, à la recherche de petites caisses contenant des maillons destinés à des bandes de munitions pour armes automatiques. Les dockers avaient reçu l’information que ces caisses devaient être chargées sur le Contship Era, à destination de Haïfa.
Redoutant de ne pas pouvoir localiser les palettes à temps, les dockers français ont coordonné leurs efforts avec leurs homologues du port italien de Gênes, où le navire devait faire escale. Ainsi, si les dockers français ne parvenaient pas à localiser les caisses à temps, leurs homologues italiens prévoyaient d’empêcher le navire de poursuivre sa route, dans le cadre d’une action coordonnée visant à entraver l’approvisionnement militaire d’Israël dans sa guerre contre le Hamas à Gaza.
Les dockers français ont également été épaulés par l’association française de juristes JURDI (Juristes pour le respect du droit international), qui a saisi un tribunal local.
Après plusieurs jours d’immobilisation à Marseille-Fos, le Contship Era a finalement appareillé pour Israël sans les caisses. Leur sort reste flou, mais il semble qu’elles aient été renvoyées à l’expéditeur, Eurolinks, une société marseillaise.
« Les dockers ont refusé de charger les caisses », a déclaré Alfonso Dorado, avocat de JURDI, à Shomrim. « C’est une petite victoire pour nous. »
Alors que la crise humanitaire à Gaza mobilise l’opinion internationale et pousse des gouvernements à accentuer la pression sur Israël, des actions citoyennes cherchent à perturber, même modestement, son effort de guerre. Au-delà de la France, des syndicats en Italie, en Grèce, en Belgique, au Maroc et en Suède ont annoncé des initiatives similaires pour bloquer des livraisons militaires à destination d’Israël.
Ces mouvements, conjugués à certains embargos étatiques et aux menaces d’attaques houthies sur les routes maritimes asiatiques, accentuent la pression sur la chaîne d’approvisionnement déjà mise à rude épreuve d’Israël, un système complexe essentiel à l’accès de ce pays aux armes. Malgré les efforts du pays pour devenir autonome dans la fabrication de matériel militaire, toute perturbation dans la livraison, même de petites pièces, peut entraîner des retards significatifs et avoir des conséquences stratégiques.
« Même si Israël minimise l’importance de ces actions, si les services de sécurité ne reçoivent pas certaines pièces critiques, dont certaines sont introuvables localement, ils ne disposeront pas de ces pièces au moment critique où ils en auront besoin », explique Eran Shamir-Borer, directeur du Centre pour la sécurité nationale et la démocratie à l’Institut israélien de la démocratie.
« Cela a des répercussions économiques et opérationnelles », a-t-il ajouté. « Ils devront peut-être commencer à fabriquer le composant spécifique en Israël, mais cela pourrait s’avérer trop coûteux ou ne pas offrir la même qualité. »
Le ministère israélien de la Défense a refusé de commenter. Celui des Affaires étrangères a répondu à Shomrim par communiqué, déclarant, « Nous sommes au courant du problème et nous en discutons avec les pays concernés. »
Pression sur les quais
Les dockers de Marseille-Fos ont commencé à provoquer des retards dans les expéditions vers Israël en avril dernier, après avoir inspecté un conteneur soupçonné de transporter des composants d’avions de chasse F-35 à destination d’Israël. On ignore ce qu’il est advenu de cette cargaison, mais à la suite de cet épisode, le géant du transport maritime Maersk, exploitant du navire concerné, a annoncé que certaines de ses lignes ne passeraient plus par Marseille-Fos.
Un porte-parole de Maersk a confirmé à Shomrim que le port avait effectivement été retiré de certaines routes maritimes, tout en niant tout lien avec l’incident d’avril.
« Nous réexaminons en permanence les ports où nous faisons escale afin de garantir l’efficacité optimale de notre structure opérationnelle. Les changements récemment apportés aux lignes visent à améliorer la fiabilité tout en maintenant une couverture adéquate dans la région », a-t-il indiqué.
D’autres ports internationaux se sont également transformés en zones interdites pour les cargaisons militaires à destination d’Israël. En juillet, l’ENEDEP, syndicat des dockers du port du Pirée, a bloqué une livraison d’acier de qualité militaire à destination d’Israël. Dans un communiqué, il a affirmé que plusieurs centaines de dockers avaient participé à cette action.
En Belgique, quatre organisations non gouvernementales ont demandé l’arrêt d’une expédition de pièces qu’elles affirmaient destinées à une usine produisant des composants pour les chars Merkava de Tsahal. Ces éléments devaient transiter par le port d’Anvers, deuxième terminal cargo d’Europe, avant d’être envoyés en Israël.
En Suède, 68 % des membres du syndicat des dockers ont voté en janvier en faveur d’un boycott de toute cargaison militaire à destination ou en provenance d’Israël.
Outre la mobilisation syndicale, plusieurs États ont aussi pris des mesures pour restreindre le passage d’armes vers Israël. À la mi-juillet, le Groupe de La Haye, une coalition nouvellement créée de pays du Sud dont sont membres le Belize, la Bolivie, le Chili, Cuba, la Colombie, le Honduras, la Malaisie, la Namibie, le Sénégal et l’Afrique du Sud, a annoncé un embargo total sur les armes à destination d’Israël. Les membres se sont engagés à refuser l’accostage de tout navire transportant des armes vers Israël. L’Espagne et la Turquie avaient déjà adopté, plus tôt, des mesures similaires visant à limiter l’exportation et le transit d’armes vers l’État hébreu.
Perturbations dans les airs
Le blocage des livraisons d’armes à Israël ne se limite pas aux voies maritimes. En juin, des employés de l’aéroport Charles de Gaulle à Paris ont découvert qu’une cargaison d’acier de qualité militaire devait être acheminée vers l’entreprise de défense israélienne Elbit. La livraison avait déjà été retardée en raison de la fermeture de l’espace aérien israélien lors de la guerre avec l’Iran, puis, alors qu’elle était en attente en France, plusieurs syndicats européens, dont des chauffeurs routiers et des employés de centres logistiques, se sont regroupés pour empêcher son acheminement.
« Nous avons été informés que du matériel militaire devait être chargé sur un vol à destination de Tel Aviv », a déclaré le syndicat des travailleurs de l’aéroport dans un communiqué publié en juillet. « Nous refusons de participer, directement ou indirectement, à toute activité logistique qui pourrait contribuer aux crimes en cours à Gaza. »
Taïeb Houira, un responsable syndical impliqué, a affirmé à Shomrim que l’acheminement de matériel militaire via un aéroport civil était sans précédent.
« Notre travail consiste à apporter la paix, à aider les passagers à voyager, mais pas à participer à une guerre », a-t-il déclaré.
Il a ajouté que son syndicat avait mobilisé son vaste réseau de travailleurs et obtenu des informations précises sur la cargaison, sa nature exacte et sa localisation, ce qui lui avait permis de la suivre depuis son point de départ en Suède jusqu’à sa destination finale en Israël.
Les syndicats n’ont pas réussi à bloquer cette cargaison, qui a finalement été expédiée début juillet, dans des conditions encore floues. Les syndicats ont accusé la compagnie aérienne El Al d’avoir dissimulé la cargaison parmi d’autres marchandises, accusation rejetée par l’entreprise. Selon Houira, des cas similaires devraient désormais être portés devant la justice.
Pas encore à la dérive
Israël a jusqu’à présent cherché à minimiser l’importance des retards et perturbations dans ses approvisionnements.
Une source proche du dossier a déclaré que les actions des syndicats n’auraient qu’un impact minime sur les besoins de sécurité nationale d’Israël.
« La situation n’a rien d’inédit », a indiqué la source. « La plupart des grands acteurs de l’industrie de la défense israélienne disposent d’une chaîne d’approvisionnement solide et diversifiée, qui tient déjà compte de la complexité liée à la dépendance envers un fournisseur unique. Israël est confronté à des procédures d’approvisionnement complexes depuis des années. Telle est simplement la réalité à laquelle nous sommes confrontés. »
Tout le monde ne partage pas cet avis.
Shamir-Borer a reconnu que les tentatives d’imposer un embargo sur les armes à Israël ne datent pas d’hier, mais a souligné que « dans le contexte de la guerre actuelle, tout est amplifié ».
Il a rappelé que les problèmes antérieurs liés à la chaîne d’approvisionnement étaient « beaucoup moins importants, moins systématiques et davantage liés à la pression populaire qu’à des procédures judiciaires ». Ces difficultés passées, a-t-il ajouté, ne peuvent être comparées aux campagnes actuelles visant à bloquer les livraisons militaires à Israël.
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