La minorité arménienne et le passé juif de Thessalonique liés par une histoire commune de génocide
Cette ville portuaire grecque, qui abrite depuis longtemps une communauté arménienne, était majoritairement juive avant la Shoah ; les Arméniens insistent pour commémorer le génocide de 1915, que Netanyahu a récemment reconnu
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THESSALONIQUE, Grèce (JTA) — Dans ce port grec animé qui fait face à la mer Méditerranée se trouve un monument émouvant, dédié aux 50 000 Juifs de la ville environ qui avaient été rassemblés par les nazis en 1943 avant d’être déportés à Auschwitz. Chaque année, lors de la Journée de commémoration du génocide, les notables locaux et les responsables de la communauté juive prononcent des discours et déposent des gerbes devant ce mémorial.
Parmi ces notables, il y a Akis Dagazian, le consul honoraire d’Arménie à Thessalonique (une ville qui était connue à l’époque ottomane sous le nom de Salonique). Il explique que la présence ethnique arménienne, au sein de cette ville antique, remonte à l’époque byzantine, tandis que la présence juive remonte encore plus loin dans le temps, à l’époque romaine. Et comme les Juifs, les Arméniens ont longtemps dominé le commerce et les échanges, et ils ont excellé dans des domaines tels que le droit et la médecine.
Malheureusement, les Arméniens partagent aussi autre chose avec leurs frères juifs : le traumatisme collectif d’un génocide. Le génocide arménien avait eu lieu il y a 110 ans et il est encore souvent minimisé, en particulier en Turquie, considéré comme une simple conséquence de la Première Guerre mondiale.
« Il s’agit du récent narratif officiel de la part de la Turquie. Au moins, ils admettent que quelque chose s’est passé en 1915 », s’exclame Dagazian lors d’un petit-déjeuner au Café Mazu, situé au bord de l’eau, à quelques pâtés de maisons du mémorial de la Shoah. « Selon les statistiques ottomanes, avant les guerres balkaniques, plus de deux millions d’Arméniens vivaient au sein de l’Empire ottoman. Aujourd’hui, ils ne sont plus que 50 000. Je voudrais que quelqu’un me dise ce qui est arrivé aux autres ».
Selon la plus grande partie des témoignages, les Turcs ottomans auraient tué environ 1,5 million d’Arméniens chrétiens pendant la Première Guerre mondiale. La Roumanie avait été l’un des premiers pays à accueillir les réfugiés arméniens après le génocide, mais pour des raisons économiques et stratégiques, Bucarest n’a toujours pas officiellement reconnu ce dernier.
Le président américain Joe Biden a été le premier président américain à reconnaître le génocide arménien – une décision prise en 2021 qui avait divisé les groupes juifs. Israël, de son côté, vient seulement de le reconnaître à travers des propos qui ont été tenus, en août, par le Premier ministre Benjamin Netanyahu, alors que les relations entre l’État juif et la Turquie pro-Hamas se sont effondrées dans le contexte de la guerre à Gaza.
Une déclaration qui a aussi été faite au moment où le monde débattait de la possibilité qu’Israël ait commis un « génocide » à Gaza – une accusation que Jérusalem rejette catégoriquement, affirmant que l’armée s’efforce d’éviter les victimes civiles alors que le Hamas mène ses attaques en se servant des Gazaouis comme ses boucliers humains.
Le premier pays à reconnaître le génocide arménien avait été l’Uruguay, en 1965. La Grèce avait suivi le mouvement en 1996 et elle était allée encore plus loin.
« En 2014, le gouvernement grec a criminalisé la négation du génocide arménien en vertu de la même loi qui criminalise le négationnisme de la Shoah », explique Dagazian. Ce qui n’est guère surprenant dans la mesure où les Arméniens vivent parmi les Grecs depuis des siècles et qu’ils sont également mentionnés dans la littérature grecque antique – les liens entre les deux ethnies remontant à l’Antiquité.
Dagazian, 50 ans, appartient à la plus ancienne famille arménienne de Grèce. Ses ancêtres étaient arrivés il y a environ 300 ans et ils s’étaient installés à Komotini, à environ 240 kilomètres à l’est de Thessalonique. Ils faisaient partie d’une vague d’Arméniens – incluant des marchands et des artisans – qui avaient, au fil du temps, prospéré dans la région de la Macédoine orientale et de la Thrace, ainsi que sur l’île de Crète.
La deuxième vague d’Arméniens à arriver dans la région avait été composée d’hommes et de femmes qui avaient fui le génocide, puis le conflit qui avait opposé les forces grecques et turques en 1922 lors de ce qui devait être appelé « la Grande catastrophe », ou « la catastrophe d’Asie Mineure ». 80 000 à 100 000 Arméniens étaient alors venus s’installer en Grèce. Du milieu des années 1920 à 1948 environ, la majorité de ces nouveaux arrivants étaient repartis en Arménie, qui était devenue une république soviétique dans l’intervalle, tandis qu’un nombre important d’entre eux avaient aussi émigré vers l’Europe et vers les Amériques.
La communauté arménienne locale avait connu un regain en 1991 après l’effondrement de l’URSS, lorsque 40 000 Arméniens – la troisième vague d’immigrants – s’étaient installés en Grèce, la majorité d’entre eux à Athènes.
Toutefois, contrairement à toutes les autres grandes villes d’Europe où les Arméniens s’étaient installés en masse avant la Seconde Guerre mondiale, Thessalonique était la seule à avoir une majorité juive.
Lors d’un recensement qui avait été effectué par le gouvernement ottoman entre 1882 et 1884, les Juifs représentaient environ 48 000 personnes, soit 56 % des 85 000 habitants de la ville. Et lors du premier recensement lancé par le gouvernement grec en 1913, deux ans avant le génocide arménien, les Juifs représentaient moins de la moitié de la population totale, mais ils restaient le groupe le plus important, avec 61 439 Juifs sur une population totale de 157 889 habitants. En fait, Thessalonique comptait plus de Juifs que de chrétiens orthodoxes grecs ou de musulmans – et bien davantage que les rares Arméniens qui vivaient alors dans la ville.
En 1919, selon le journal L’independent, les Juifs représentaient 90 000 des 170 000 résidents de la ville, soit environ 53 %. Aucune des 31 autres villes grecques où vivaient des Juifs à cette époque ne comptait davantage que 2 500 ou 3 000 personnes.
Aujourd’hui, après la Shoah, à peine 1 000 Juifs vivent encore là. L’année dernière, Albert Bourla, né à Thessalonique, PDG du géant pharmaceutique Pfizer et lauréat du prix Genesis 2022, a inauguré le Musée de la Shoah de Grèce. Ce musée de 836 mètres carrés, qui ouvrira ses portes en 2026, occupera huit étages d’un bâtiment situé sur le site de l’ancienne gare ferroviaire de Thessalonique, la gare d’où le premier train nazi transportant des Juifs vers Auschwitz était parti, le 15 mars 1943.
Comme c’est le cas également de beaucoup d’autres Arméniens de Grèce, Dagazian travaille dans le secteur de la joaillerie. Il sait lire et écrire l’arménien, mais il explique ne pas maîtriser couramment la langue de ses ancêtres.
C’est la religion qui soude la communauté. La vie culturelle arménienne s’articule autour de l’Église apostolique arménienne, une confession orthodoxe qui remonte à l’an 301 de l’ère commune, lorsque l’Arménie était devenue le premier pays à adopter le christianisme comme religion officielle.
Depuis 120 ans, le cœur de la vie communautaire à Thessalonique est l’église orthodoxe arménienne de la Vierge Marie. Elle est située rue Dialeti, à moins d’un kilomètre du Musée juif de Thessalonique qui, selon sa directrice, Xenia Eleftheriou, a attiré quelque 30 000 visiteurs en 2023, soit trois fois plus que les 10 000 visiteurs qui avaient été enregistrés en 2021, au plus fort de la pandémie de COVID-19.
Inaugurée en 1903, l’église, qui a été conçue par le célèbre architecte italien Vitaliano Poselli, est une basilique à nef unique avec un toit voûté et un clocher de trois étages surmonté d’une pyramide carrée. L’église a survécu au grand incendie de 1917, qui a détruit la majeure partie de la ville, y compris son quartier juif historique.
Agkop Kasparian, le président de la communauté arménienne de Thessalonique, explique qu’environ 5 000 Arméniens vivent là. Un millier d’entre eux appartiennent au groupe établi de longue date dans la ville portuaire ; les autres sont arrivés après 1991. Entre autres choses, la communauté soutient une école arménienne qui propose des cours de langue et d’histoire à une centaine d’élèves, chaque samedi.
« Notre intérêt est de préserver nos traditions, notre langue et notre identité, de soutenir l’État arménien et de rester forts dans un environnement international difficile », indique-t-il. « Et nous y parvenons grâce à des activités culturelles, à des groupes de danse, à des événements musicaux et à des collectes de fonds ».
Les liens avec leur patrie ancestrale sont primordiaux pour les Arméniens qui vivent ici.
S’il n’a plus de famille en Arménie, Kasparian s’est rendu dans le pays à plusieurs reprises. Sa première visite remonte à 1991 – c’était peu après l’indépendance de l’Arménie et il avait accompagné un avion transportant 40 tonnes d’aide à destination des familles qui avaient été déplacées par un séisme catastrophique qui était survenu trois ans plus tôt. Il raconte y être retourné en 1993 avec des représentants du ministère des Affaires étrangères pour aider à acquérir le bâtiment qui abrite aujourd’hui l’ambassade de Grèce à Erevan.
Au total, environ 50 000 Arméniens vivent aujourd’hui en Grèce, selon Dagazian. Il estime toutefois que leur spécificité culturelle semble s’éroder.
« En tant que chrétien dans un autre pays chrétien, il est beaucoup plus facile de s’assimiler après quatre ou cinq générations. Dans le cas des Juifs, c’est le fait d’avoir une religion différente qui maintient votre communauté isolée des autres », dit-il. « Cela représente une menace, car à l’heure actuelle, le taux de mariages mixtes entre Grecs et Arméniens est de 95 %, ce qui signifie que dans quelques générations, nos enfants seront hellénisés ».
Malgré son profond respect pour le judaïsme et son admiration pour l’État moderne d’Israël, Dagazian est déçu par le comportement de certains Juifs qui ont craché sur des prêtres dans la Vieille ville de Jérusalem, où se trouve le quartier arménien historique, un secteur très fréquenté.
« L’attitude de ces Juifs ne correspond pas aux valeurs du Talmud ou de la religion juive », s’exclame-t-il. « Ils nous prennent principalement pour cible simplement parce que nous sommes les seuls chrétiens à vivre là-bas. La présence de toutes les autres confessions chrétiennes en Terre Sainte se limite principalement à des membres du clergé, mais dans notre cas, les Arméniens de souche forment une solide majorité ethnique qui vit là-bas depuis 1 700 ans, avec une présence qui a été continue et ininterrompue ».
Dagazian déclare que, d’une certaine manière, c’est le génocide perpétré par les Turcs ottomans à l’encontre des Arméniens qui a rendu la Shoah possible. Il mentionne un discours qui avait été prononcé en 1939 par Adolf Hitler, qui justifiait son projet d’extermination des Juifs en déclarant : « Après tout, qui se souvient de l’extermination des Arméniens ? »
C’est la raison pour laquelle, selon lui, il est si important que le monde entier reconnaisse ce qui est réellement arrivé à ses ancêtres.
« Nous nous sentons très proches de la communauté juive parce que nous avons vécu des tragédies similaires et que nous sommes confrontés à des défis qui se ressemblent énormément », dit-il. « Cette menace de l’assimilation est quelque chose que nous partageons tous les deux – ce n’est pas seulement le cas aujourd’hui, ça l’a été à travers les âges et en particulier pour les Juifs dans la mesure où ils sont restés loin de leur patrie pendant 2 000 ans, mais c’est tout de même aussi le cas pour les Arméniens. Depuis l’époque byzantine, nous avons été déplacés vers d’autres territoires. C’est la raison pour laquelle je pense que nous sommes les seuls à pouvoir vraiment comprendre ce que signifie être Juif – mais surtout, rester Juif – dans la diaspora ».
L’équipe du Times of Israel a contribué à cet article.
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