Le génocide reconnu par Netanyahu ? Réactions dans le quartier arménien de Jérusalem
Alors que Netanyahu rompt avec la tradition concernant le massacre commis par les Ottomans, les Arméniens s'interrogent sur ses motivations, arguant que ses propos ne valent pas une reconnaissance officielle du gouvernement
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Ceux qui visitent la Vieille ville de Jérusalem remarqueront peut-être une banderole en toile usée accrochée à un mur, juste à la limite du quartier arménien, appelant à la reconnaissance du génocide systématique des Arméniens, des Assyriens et des Grecs par l’Empire ottoman, au début du XXe siècle.
Cet appel, témoignage discret d’une cause longtemps passée sous silence, a pris une nouvelle dimension cette semaine lorsque le Premier ministre Benjamin Netanyahu a, pour la première fois, reconnu le génocide arménien.
Interrogé dans un podcast animé par Patrick Bet-David, lui-même issu d’une famille chrétienne arménienne-assyrienne originaire d’Iran, sur les motifs de la non reconnaissance de ce génocide par Israël, Netanyahu a répondu : « Il me semble que nous l’avons fait, que la Knesset a adopté une résolution en ce sens. »
Bien qu’aucune résolution de ce type n’ait été adoptée, Bet-David a insisté pour connaître les raisons pour lesquelles le Premier ministre n’avait pas personnellement reconnu le génocide.
Netanyahu lui a alors rétorqué : « Je viens de le faire. Voilà ! »
Ces propos sans précédent du Premier ministre n’ont toutefois pas convaincu la petite communauté arménienne historique de la Vieille ville de Jérusalem.
Les Arméniens cherchent depuis longtemps à obtenir la reconnaissance internationale du génocide perpétré entre 1915 et 1917 par l’Empire ottoman, qui avait causé la mort de quelque 1,5 million de leurs compatriotes. (Même si les estimations varient considérablement, il est établi qu’environ 2 millions d’Arméniens vivaient dans l’Empire ottoman avant le génocide, et quelque 2,5 millions ailleurs dans le monde.) De son côté, la Turquie, l’État qui avait alors succédé à l’empire, n’a cessé d’affirmer que les massacres, les emprisonnements et les déportations forcées des Arméniens n’étaient pas constitutifs d’un génocide.
BREAKING!
Prime Minister @Netanyahu OFFICIALLY recognizes the Armenian, Assyrian & Greek genocide committed by the Ottoman Empire. pic.twitter.com/fLtsr41YRy
— Patrick Bet-David (@patrickbetdavid) August 26, 2025
Des Arméniens vivant dans différents lieux de la Vieille ville ont déclaré au Times of Israel qu’ils attendaient toujours une reconnaissance officielle et sans équivoque de la part de Jérusalem, et qu’ils doutaient que les propos de Netanyahu marquent un véritable changement.
Insuffisant — et politiquement opportuniste
Installé derrière le comptoir de sa boutique de céramiques, l’artiste Vic Lepejian ne semble guère impressionné par les commentaires du Premier ministre.
« Quand obtiendrons-nous un document signé dans lequel la Knesset et le gouvernement reconnaîtront le génocide ? », demande-t-il tout en travaillant sur une pièce en céramique destinée au siège de l’Organisation des Nations unies pour la surveillance de la trêve à Jérusalem.
Il écarte d’un revers de la main la déclaration de Netanyahu, la qualifiant de creuse et affirmant : « C’est dans l’air. Toute la communauté partage ce sentiment. Personne n’y croit. »
Cette même demi-mesure prise par Netanyahu a pourtant suffi à provoquer la colère de la Turquie, qui n’a pas tardé à fustiger les propos du Premier ministre, l’accusant de tenter de « dissimuler les crimes commis par lui-même et par son gouvernement » à Gaza, dans la guerre en cours contre le groupe terroriste du Hamas.
Israël a longtemps esquivé la question de la reconnaissance du génocide arménien par souci de préserver ses relations stratégiques avec la Turquie, des relations qui se sont fortement dégradées ces dernières années – et davantage encore depuis le début de la guerre. C’est cette dégradation qui, selon Lepejian, pourrait expliquer le soudain revirement de Netanyahu.
« Ce que j’en pense, c’est qu’il s’agit simplement de politique. De politique sale », affirme-t-il.
« Quand les relations entre Israël et la Turquie se gâtent, alors ils se rappellent soudainement du génocide arménien », dit-il, ajoutant que le président américain Joe Biden « l’avait également reconnu, mais pas le Sénat ni le Congrès ». « C’est la même chose », regrette-t-il.
Et même une reconnaissance totale resterait insuffisante, estime Robert Karagozian, agent de sécurité, en poste devant la cathédrale arménienne Saint-Jacques.
« C’est satisfaisant, bien sûr, mais ce n’est pas suffisant », fait-il remarquer, évoquant les propos de Netanyahu.
« De nombreuses nations reconnaissent le génocide, mais rien ne se passe. Personne n’offre de terres. Personne ne rembourse quoi que ce soit », continue-t-il, soulignant que, pendant le massacre, les membres de la communauté avaient perdu « énormément » de terres agricoles, de navires et de bétail au profit des Turcs ottomans.
Et d’établir une comparaison avec les réparations définies après la Shoah : « Les Juifs reçoivent de l’argent de l’Allemagne. L’Arménie ne reçoit pas un centime. Nous n’avons obtenu aucune terre. Le monde devrait vouloir que les Turcs reconnaissent ce passé, qu’ils y remédient et qu’ils versent certaines indemnités. Les Nations Unies ou d’autres superpuissances devraient les y obliger. »
Un test moral
Pour l’artiste Harut Sandrouni, les enjeux ne sont pas matériels, mais moraux.
« Parfois, certains disent : ‘nous voulons que le coupable soit puni’. Oubliez tout ça. Nous voulons obtenir une reconnaissance du génocide pour une raison simple : que cela ne se reproduise plus jamais, ni sur moi, ni sur vous, ni sur nos enfants. C’est l’unique raison. »
« Malheureusement, ce genre de choses continue de se produire. Regardez l’Afrique », ajoute-t-il, évoquant le génocide rwandais de 1994.
Sandrouni, même s’il exprime franchement ce qu’il pense des motivations de Netanyahu, insiste toutefois sur le fait qu’il ne ressent aucune amertume.
« Pourquoi pensez-vous que ces propos arrivent maintenant ? Parce que les relations entre Israël et la Turquie ne sont pas bonnes. Croyez-moi, dès que les relations entre Israël et la Turquie s’amélioreront, dès qu’ils retrouveront des intérêts communs, Israël s’empressera d’oublier à nouveau le massacre. »
Et pourtant, il confie : « C’est une bonne chose. Je suis content que Netanyahu ait dit ce qu’il a dit. Mais s’il ne l’avait pas fait, je ne lui en aurais pas tenu rigueur. Je sais qu’il est sous pression. Je sais que les intérêts politiques passent avant tout pour un Premier ministre, qu’il soit israélien, français, italien ou autre. Qui suis-je pour juger ? Qu’est-ce que je sais de la politique ? »
Son frère, Garo, qui travaille à quelques mètres de là, se montre moins indulgent.
Je me serais attendu à ce qu’Israël soit le premier pays au monde à reconnaître le génocide
En 2001, explique-t-il, « la France a reconnu [le génocide] même si cela risquait de compromettre ses relations avec la Turquie (…) Pendant la guerre à Gaza, lorsque les Américains lui ont conseillé de ‘faire ceci, ou de faire cela’, Netanyahu leur a répondu : ‘C’est à nous de décider ce qui est bon pour notre pays’. Cela devrait également s’appliquer à la Turquie. »
« C’est uniquement une question de morale », note-t-il. « Oublions la stratégie – la stratégie, c’est ce qui me permet de comprendre le refus d’Israël de reconnaitre ce génocide, car stratégiquement, c’est un risque. Mais d’un point de vue moral, en tant que personne ayant souffert tout comme les Juifs ont souffert pendant la Shoah – nous avons été les premiers, eux ont été les seconds – je me serais attendu à ce qu’Israël soit le premier pays au monde à reconnaître ce génocide. »
Ces propos du Premier ministre, admet-il toutefois, constituent « une première étape vers une déclaration complète ».
Selon l’avocat et militant arménien Kevork Nalbandian, l’opposition à la reconnaissance officielle du génocide arménien existe depuis longtemps dans les hautes sphères du pouvoir israélien.
« Certains responsables du ministère des Affaires étrangères et du [mémorial de la Shoah] Yad Vashem se sont toujours opposés à la reconnaissance du génocide arménien », a-t-il indiqué.
En 2003, se souvient-il, Naomi Nalbandian, infirmière à l’hôpital Hadassah et survivante de troisième génération du massacre de 1915, devait allumer une torche lors de la cérémonie du 55e anniversaire de l’indépendance d’Israël. Mais les autorités turques seraient intervenues pour bannir toute référence à son héritage, ou toute mention du génocide arménien.
« Voilà jusqu’où la Turquie est allée : elle s’est ingérée dans la politique intérieure de l’État d’Israël. Et Israël l’a laissée faire, par crainte pour ses intérêts économiques, a déploré Nalbandian.
Plus jamais ça
Pour la communauté arménienne de Jérusalem, qui vit en minorité au milieu des Juifs, la place centrale occupée par le souvenir de la Shoah dans l’identité israélienne rend le silence sur sa propre catastrophe d’autant plus douloureux.
L’acte de reconnaissance a trait à ce que représente la formule « Plus jamais ça » : un engagement à faire ce qu’il faut pour que plus jamais les Juifs ne soient systématiquement massacrés, ou un appel à montrer l’exemple au monde entier, en dénonçant les génocides et en empêchant qu’ils ne se reproduisent.
Pour les Arméniens, il ne s’agit pas seulement d’un exercice d’histoire. Les Arméniens sont un petit peuple, dont beaucoup de membres ont été chassés de leur patrie historique et qui sont toujours confrontés à des conflits, avec une importante diaspora.
Garo souligne que c’est surtout de la part des autorités israéliennes, plutôt que de la population, qu’il ressent ce silence : « Les gens en Israël sont fantastiques. Tout le monde connaît le génocide arménien, tout le monde soutient [sa reconnaissance]. »
Et Nalbandian d’ajouter : « L’État d’Israël a été créé dans le contexte de la Shoah. C’est un peuple qui a vécu l’horreur dans sa chair, qui sait ce que signifie un génocide. Et plus on a de connaissances de ce sujet, plus grande est notre responsabilité de reconnaître la souffrance des autres qui ont vécu le même traumatisme, les mêmes méthodes d’extermination. »
Quant à savoir si les responsables d’Israël iront au-delà des simples discours, il reconnaît toutefois que « seul le temps nous le dira ».
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