Antisémitisme et anti-sionisme s’invitent dans le débat sur le logement à New York
À New York, activistes et politiques lient crise du logement et conflit israélo-palestinien. Une rhétorique ciblant les "sionistes", jugée inédite par les historiens
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NEW YORK — Les affiches ont été placardées le mois dernier dans le quartier de Chelsea, à Manhattan, collées sur les lampadaires, les bornes, les murs et les boîtiers de signalisation.
« Attention : les Talmudistes sont formés pour tricher », lit-on sur l’une des affiches posées en face d’un projet de réaménagement immobilier.
« Riverains contre Rothschild », peut-on lire sur une autre affiche.
Si ces tracts reprennent des stéréotypes antisémites éculés, d’autres utilisent une rhétorique liée à Israël ou à l’anti-sionisme, dénonçant ce qu’ils appellent « l’argent sioniste sale » et comparant le projet de réaménagement à la Nakba.
« Stop à l’occupation sioniste de Manhattan. Les résidents de NYCHA doivent garder leur logement », pouvait-on lire à l’entrée d’un immeuble d’habitation, en référence à l’Autorité du logement de la ville de New York (NYCHA).
Ces affiches sont le dernier épisode d’une série de déclarations attribuant les conflits immobiliers de la ville de New York à Israël et aux « sionistes ». Cette rhétorique semble ouvrir un nouveau front dans l’activisme anti-sioniste de la ville, malgré un historique de litiges entre les membres de la communauté juive et leurs voisins, notamment au sujet du logement.
« Il y a toujours eu des tensions, mais la nature explicite de cet antisémitisme est nouvelle et s’inscrit dans la période que nous traversons actuellement », explique le professeur Jeffrey Gurock, spécialiste de l’histoire juive new-yorkaise à la Yeshiva University (YU).
« Des propriétaires juifs avides »
Avant le pogrom perpétré par le Hamas en Israël en octobre 2023 et la guerre à Gaza, on recensait déjà des cas isolés de New-Yorkais qui reprochaient la situation immobilière aux Juifs ou à Israël.
En 2017, un candidat au conseil municipal, Thomas Lopez-Pierre, accusait des « propriétaires juifs avides » de conspirer pour procéder à un « nettoyage ethnique » dans la ville à l’aide de fonds venus d’Israël.
En 2022, des personnes venues manifester contre un litige immobilier à Brooklyn s’en étaient elles aussi prises aux « propriétaires juifs avides ».
Ces incidents semblent s’être intensifiés depuis le début de la guerre, de la même façon que l’activisme anti-Israël et les actes antisémites.
L’an dernier, le groupe activiste Crown Heights Bites Back a tenté d’attiser les tensions raciales à Crown Heights, un quartier de Brooklyn, en distribuant des tracts affirmant que les « suprémacistes blancs sionistes » allaient « nous tuer, nous exploiter, augmenter les loyers et nous expulser ».
D’autres tracts distribués par ce groupe dénonçaient le « sionisme et des propriétaires racistes », tandis que le groupe déclarait dans un communiqué : « Les Noirs de Brooklyn sont durement exploités et les loyers servent à accaparer des terres génocidaires en Palestine. »
Les autorités locales, comme les habitants du quartier, rejettent ces discours.
Depuis le début du conflit, le syndicat des locataires de Crown Heights (Crown Heights Tenant Union) et le groupe Within Our Lifetime, principale organisation activiste anti-sioniste de la ville, lient eux aussi la question du logement à New York à Israël en s’en prenant aux investisseurs immobiliers « sionistes ».
A la tête de Within Our Lifetime, Nerdeen Kiswani affirmait en 2024 que les « propriétaires sionistes » exploitaient « les communautés noires ici pour construire des colonies en Palestine ».
Ces propos font le lien entre deux sujets majeurs pour la gauche radicale new-yorkaise, à savoir l’activisme anti-israélien et la crise du logement dans l’une des villes les plus chères des États-Unis.
Quand la politique s’en mêle
Ces derniers mois, le phénomène s’est accéléré avec une succession d’incidents impliquant militants et personnalités politiques.
Darializa Avila Chevalier, militante anti-israélienne de gauche qui a remporté une primaire démocrate en juin dernier, s’en est prise à plusieurs reprises au financement de son adversaire par l’AIPAC et aux « propriétaires d’entreprises immobilières », associant fréquemment ces deux éléments pour lier le conflit au Moyen-Orient aux difficultés de logement.
Selon Avila Chevalier, l’AIPAC et les grands propriétaires fonciers sont « les institutions qui rendent la ville inaccessible ».
Ses soutiens au sein des Democratic Socialists of America et des Justice Democrats ont également relayé cette association d’idées durant la campagne.
Le mois dernier, Carmella Charrington, responsable politique démocrate à Brooklyn, a imputé un litige immobilier impliquant son père à des « sionistes », qualifiant ses opposants juifs de « prédateurs » qui « volent des propriétés ».
« Il y a des sionistes qui font exactement la même chose ici que ce qu’ils font en Cisjordanie », a déclaré Charrington lors d’un entretien.
Une autre interview diffusée récemment montrait une passante en train de dire : « À Brooklyn, la situation à Bed-Stuy s’apparente à une mini-Palestine. C’est grotesque. »
Ces affiches antisémites contre les « Talmudistes » et « Rothschild » ont été collées près des logements sociaux Fulton et Elliot-Chelsea, gérés par la NYCHA. Elles s’opposent à un vaste projet de rénovation visant à remettre en état plus de 2 000 logements abordables et en construire des milliers d’autres.
Les tracts comprennent des slogans comme « Résidents contre Sionistes » et qualifient le projet de « bataille de la Shoah de la NYCHA ». L’auteur de ces affiches n’est pas identifié.
Un phénomène nouveau ?
Le professeur Gurock souligne que ces accusations antisémites liées à l’immobilier semblent nouvelles, mais qu’il existait avant cela des tensions historiques autour du logement.
Harlem, par exemple, était un centre majeur de la vie juive au début du XXe siècle, avant que la plupart des résidents juifs ne quittent le quartier, dans les années 1920, pour laisser la place à une population noire. Mais certains Juifs sont demeurés propriétaires de commerces ou d’immeubles, ce qui a généré des frictions.
Lors des émeutes de 1935, 1943 ou encore 1964, des magasins appartenant à des Juifs ont été pillés. Gurock précise que ces événements découlent de griefs sociaux plus larges et ne sont pas explicitement antisémites à l’origine.
En 1991, avant les émeutes de Crown Heights, des tensions immobilières existaient entre résidents juifs et noirs, un pasteur local ayant qualifié les acquisitions immobilières juives de « politique d’expansion sioniste agressive ».
« Cette question immobilière faisait partie d’un ensemble plus vaste. Cela étant dit, ces 30 dernières années, les relations se sont améliorées entre les membres de la communauté juive et leurs voisins de Crown Heights », note Gurock.
« Je crois que la question immobilière s’inscrit aujourd’hui dans un problème plus large d’antisémitisme aux États-Unis », conclut Gurock.
« C’est un phénomène nouveau, sans lien direct avec le passé. »
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