Le livre de Dara Horn décrypte le « gros mensonge » au cœur de l’antisémitisme
Dans son dernier livre, l'auteure américaine décortique la mécanique millénaire de la haine anti-juive et propose une nouvelle approche pédagogique pour la déjouer
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Depuis des siècles, affirme l’auteure Dara Horn, des personnes s’efforcent de prendre ou de garder le pouvoir en se servant d’un mensonge qui consiste à rendre les Juifs responsables de la destruction de ce à quoi sociétés, gouvernements ou institutions tiennent le plus.
Tour à tour, les tyrans, les régimes totalitaires de droite comme de gauche, et tout particulièrement les sociétés conformistes, ont recouru à ce mensonge parce qu’ils se sont sentis menacés par les Juifs et leur longue histoire de lutte contre la tyrannie et de valorisation de la contre-culture, explique Dara Horn.
C’est précisément la thèse centrale de son tout nouveau livre The Final Solution to the Jewish Question (La solution finale à la question juive), paru le 1er septembre dernier. Le titre est tout aussi provocateur que celui de son précédent succès de librairie paru en 2021, People Love Dead Jews (Les gens aiment les Juifs morts), et sa couverture ne manquera pas d’appeler l’attention dans les librairies ou sur les réseaux sociaux.
Faisant directement référence à l’extermination presque totale des Juifs d’Europe par les nazis lors de la Seconde Guerre mondiale, ce recueil d’essais parle d’antisémitisme. Mais son sous-titre, A Love Letter to the Living (Une lettre d’amour pour les vivants), suggère d’emblée que le registre n’est pas uniquement celui de la tragédie.
Rédigé suite au pogrom du 7 octobre 2023 perpétré par le Hamas en Israël, le nouvel opus de Dara Horn ne pouvait naturellement pas éluder la question du dangereux regain de la haine anti-juive aux États-Unis et ailleurs dans le monde. L’autrice reste malgré tout persuadée qu’il est possible d’inverser la tendance, notamment grâce à un meilleur enseignement.
« Je suis convaincue que nous pouvons remporter ce combat », explique Dara Horn lors d’une récente interview au Times of Israel.
« Depuis des milliers d’années, le fil conducteur de l’antisémitisme est le déni de la vérité et la propagation de mensonges. Ces mensonges vont des théories complotistes au révisionnisme de la Shoah, en passant par l’accusation de crime rituel et les affirmations, aujourd’hui très actives, selon lesquelles le sionisme serait un racisme, les Juifs des colonialistes et la civilisation juive extérieure à la terre d’Israël. Tous ces mensonges font partie du Gros Mensonge fondateur, à savoir l’idée que l’antisémitisme serait une résistance légitime contre le mal, les Juifs étant collectivement mauvais et dépourvus de droit de vivre. Aujourd’hui, ce Grand Mensonge gagne du terrain », écrit-elle.
Il suffit de se pencher sur d’autres époques de l’histoire pour se pénétrer de la constance de ce Gros Mensonge.
« On le retrouve à toutes les époques, dans tous les cercles sociaux. La seule chose qui varie, c’est ce à quoi les gens accordent le plus de prix. Si vous êtes chrétien pratiquant, on vous ment en vous disant que les Juifs détruisent le christianisme ou qu’ils ont tué le Christ. Si vous êtes militant des droits de l’Homme, alors Israël devient le pire ennemi des droits de l’Homme au monde, quitte à ce que ce récit vous soit insufflé par la République islamique d’Iran », explique Dara Horn.
Ce nouvel ouvrage est né des nombreuses sollicitations reçues par l’auteure suite à la publication de People Love Dead Jews, à ses conférences ou ses interventions dans des podcasts. Un grand nombre de lecteurs ou d’auditeurs l’ont contactée par courriel, par message ou lors de ses déplacements.
Des Juifs de tous âges et de tous horizons lui ont fait part de leur expérience de l’antisémitisme, allant de propos hostiles à des violences, en passant par le vandalisme, les menaces de mort et les agressions physiques.
Ayant appris que l’autrice avait été invitée à la Maison-Blanche, une jeune femme est montée sur scène lors d’une intervention, à Toronto, pour lui supplier d’intercéder auprès de l’administration américaine en faveur de la libération de sa savta (grand-mère en hébreu), otage du Hamas à Gaza.
« Je suis écrivaine, pas thérapeute. Je n’étais absolument pas préparée à devenir le réceptacle émotionnel de la honte, de la confusion et de la peur de centaines d’inconnus », écrit-elle.
À l’origine, Dara Horn ne considérait même pas l’antisémitisme comme le sujet principal de People Love Dead Jews.
« Je l’avais conçu comme une réflexion intellectuelle sur un phénomène historique et littéraire que j’avais observé en ma qualité d’universitaire, de journaliste et d’autrice », explique-t-elle.
Elle souhaitait par là examiner sur ce qui faisait que les non-Juifs semblaient fascinés par des figures ou des communautés juives disparues, alors qu’ils n’accordaient que peu d’importance aux Juifs vivants qui perpétuent leurs traditions. En d’autres termes, sur ce qui faisait que la société appréciait les Juifs lorsqu’ils sont morts ou politiquement impuissants. Ce n’est que plus tard qu’elle a réalisé que le livre traitait bel et bien d’antisémitisme, ce qui lui a valu des réactions très personnelles de la part de certains de ses lecteurs.
Se disant « bouleversée » et éprouvée par ces témoignages, elle a estimé de son devoir d’agir, ce qui, dans son cas, s’est traduit par l’écriture de ce nouvel ouvrage, afin de donner une définition claire de l’antisémitisme et de proposer une approche structurée pour le combattre.
Tout en conservant le fil conducteur du Gros Mensonge, l’auteure aborde un grande nombre de sujets, parmi lesquels les erreurs anciennes en matière de gouvernance, d’éducation et de financement des grandes universités américaines, lesquels ont donné naissance à un antisémitisme institutionnel et une absence de protection des étudiants juifs.
Dara Horn a pu observer la situation de près en siégeant au sein du comité consultatif sur l’antisémitisme mis en place par l’ex-présidente de Harvard, Claudine Gay, suite au 7-octobre et les manifestations étudiantes qui ont suivi.
Elle revient également sur son témoignage lors des auditions parlementaires de décembre 2023 consacrées à l’antisémitisme universitaire, au cours desquelles les présidentes de Harvard, de l’université de Pennsylvanie et du MIT ont affirmé que les appels au génocide des Juifs n’étaient contraires au règlement intérieur de leur établissement que « selon le contexte ».
« On réalise la profondeur d’un investissement mené sur trente ans et le rôle de ce mouvement de haine dans l’enseignement de l’antisémitisme… On a beaucoup parlé des manifestations dans les universités américaines, mais selon moi, le sujet majeur – et pourtant totalement passé sous silence – est l’enseignement de mensonges antisémites présentés comme des faits, inoculés au point d’imprégner l’ensemble des cursus. Qui fait, par exemple, qu’inscrit à un cours de littérature anglaise, on vous parle de la décolonisation de la Palestine. C’est ce qui se fait à la faculté d’éducation comme à la faculté de santé publique. C’est une stratégie délibérée », affirme Dara Horn.
Elle met en garde contre l’idée reçue selon laquelle les actes antisémites sur les campus ou ailleurs seraient spontanés. L’antisémitisme est au contraire un mouvement structuré et financé, comme cela a presque toujours été le cas.
L’illusion d’un âge d’or
Dara Horn consacre plusieurs chapitres aux lacunes de l’enseignement actuel de la Shoah, à l’émergence de l’anti-sionisme bien avant la création de l’État d’Israël moderne, et à ce qu’elle qualifie d’ « illusion » d’un « âge d’or du judaïsme américain », de la seconde moitié du XXe siècle. Elle détaille également le rôle central, et dangereux, des médias, anciens comme nouveaux, dans la diffusion de la désinformation et de l’antisémitisme.
Un chapitre traitant de l’utilisation de l’intelligence artificielle pour propager la haine et radicaliser les opinions s’appuie sur ses échanges avec un chercheur en données spécialisé dans la lutte contre ce phénomène.
L’auteure partage également ses observations sur les pratiques pédagogiques qui concernent l’enseignement de l’histoire juive, du judaïsme, du sionisme et de l’antisémitisme dans les écoles publiques et privées américaines.
Elle soutient qu’il est temps pour les Juifs de cesser d’avoir à prouver leur légitimité. Selon elle, la société doit plutôt développer une curiosité réelle envers l’histoire juive et comprendre en quoi et pourquoi la civilisation juive a subsisté et contribué à l’histoire du vaste monde.
« L’hypothèse de départ était que les aspects positifs de la vie juive et les aspects négatifs de l’antisémitisme n’avaient aucun lien. Le fait que les Juifs aient subi tant de haine, à toutes les époques et sur tous les continents, s’expliquait simplement par leur statut de minorité, qui faisait d’eux un bouc émissaire facile. Personne ne cherchait à voir s’il existait une raison précise pour laquelle les Juifs avaient été systématiquement pris pour cibles au fil des millénaires, y compris dans des pays comme le Japon, où la présence juive est quasi inexistante », écrit Dara Horn.
Convaincue par cette approche, Dara Horn, qui vit dans dans le New Jersey, a fondé le Tell Institute, un projet éducatif reposant sur cette méthodologie. Expérimenté dans une dizaine de lycées publics, le programme suscite l’intérêt d’enseignants, de commissions sur la Shoah dans plusieurs États américains, ainsi que du Parlement australien. Initialement conçu pour un public non juif, le programme a, à la demande de synagogues et de centres communautaires, été adapté pour des élèves préparant leur Bar ou Bat Mitsva.
« Ce que je propose, c’est de transmettre le récit nécessaire pour comprendre les événements actuels et ne pas se laisser aller à ce Gros Mensonge. Il ne s’agit pas seulement d’expliquer l’action des gouvernements qatari ou iranien. C’est une histoire bien plus ancienne et profonde : celle de 3 000 ans de refus de se soumettre aux tyrans. Ce que cela implique et ce que cela représente », conclut Dara Horn.
« Les gens n’aiment pas découvrir qu’ils ont été manipulés. Lorsqu’ils s’en rendent compte, ils réagissent vivement. Là où je vis, aux États-Unis, il y a bien plus d’ignorance que de malveillance, et c’est une chance à saisir pour agir. »
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