Le directeur de la Heritage Foundation s’excuse d’avoir défendu Tucker Carlson
Kevin Roberts reconnaît une "erreur " après avoir pris la défense du commentateur qui a invité le négationniste Nick Fuentes sur son podcast, provoquant une vive controverse
- Lire d'autres articles du Times of Israël sur Google – ajoutez-nous à vos sources préférées

Le directeur de la Heritage Foundation à Washington s’est excusé mercredi pour avoir dénoncé ce qu’il a qualifié de « coalition venimeuse », dans sa défense de Tucker Carlson critiqué pour avoir invité un négationniste d’extrême droite dans son podcast, marquant une prise de distance entre le think tank conservateur et l’ex-animateur de Fox News.
La polémique avait éclaté après que Tucker Carlson a reçu, le 28 octobre, Nick Fuentes, nationaliste blanc et antisémite notoire, connu pour ses éloges d’Adolf Hitler et son négationnisme de la Shoah. Le refus de Kevin Roberts de condamner Carlson, doublé de sa référence à une « coalition venimeuse » d’opposants, a été perçu comme une complaisance envers l’antisémitisme.
Invoquant la « liberté d’expression », il affirmait ne pas « être d’accord avec les propos de Nick Fuentes, que je trouve même répugnants, mais le censurer n’est pas la solution. »
Des figures conservatrices, dont le sénateur Ted Cruz, ainsi que le commentateur Ben Shapiro, ont dénoncé Fuentes, qualifié de « nazi ».
Shapiro, commentateur conservateur juif, a contesté la manière dont Roberts présentait la controverse, déclarant dans son podcast lundi que « tracer des lignes morales entre différents points de vue n’a rien d’exclusif. C’était autrefois l’un des principes mêmes du conservatisme. »
Dans une déclaration vidéo, Roberts a ensuite reconnu que son « choix de mots était malheureux. Cela a suscité des inquiétudes justifiées, en particulier parmi mes amis et alliés qui savent à quel point Heritage s’est battu et continue de se battre contre la montée de l’antisémitisme ».
Leadership requires owning the moments where we fall short, then using them to reset, refocus, and recommit.
Here is what we are focused on moving forward. Join us. Let’s go win! pic.twitter.com/3xtuP8NDkq
— Kevin Roberts (@KevinRobertsTX) November 6, 2025
« Il incombe à chacun la responsabilité de dénoncer le fléau de l’antisémitisme, quel que soit le messager. Heritage et moi-même le ferons, même quand il s’agit de remettre en question mon ami Tucker Carlson », a-t-il poursuivi, affirmant que « le mouvement conservateur doit être prêt à mener des discussions difficiles, et non à les éviter ».
In leaked footage from @Heritage’s recent meeting, @KevinRobertsTX admits he “made the mistake of conflating” his “personal friendship with Tucker” with the Heritage Foundation when he said they would “always support” him in last week's video.
Roberts even said personally on… pic.twitter.com/rDvZRNPqPX
— Nathan Livingstone (MilkBarTV) (@TheMilkBarTV) November 5, 2025
S’exprimant lundi soir au Hillsdale College, épicentre du conservatisme chrétien contemporain, Roberts avait déjà amorcé ce revirement, qualifiant sa vidéo initiale « d’erreur commise avec les meilleures intentions » et présentant ses excuses « en particulier à tous [ses] amis, notamment [ses] amis juifs ».
« La Heritage Foundation ne cessera jamais, jamais, jamais de lutter contre l’antisémitisme sous toutes ses formes », avait-il déclaré.
La controverse a provoqué l’effondrement du Project Esther, l’initiative phare lancée par Heritage en 2024 pour lutter contre l’antisémitisme.
Conçu comme un contrepoids au plan national de lutte contre l’antisémitisme adopté en 2023 par l’administration Biden, le Project Esther ciblait principalement les milieux de gauche et pro-palestiniens, décrivant ce qu’il appelait un « réseau de soutien au Hamas » comme la principale source d’antisémitisme aux États-Unis.
Au moins huit organisations et personnalités affiliées au groupe de travail national – parmi lesquelles la Coalition for Jewish Values, la Zionist Organization of America, la Israel Forever Foundation et Young Jewish Conservatives – se sont retirées ou ont menacé de le faire, invoquant la défense de Carlson et la rhétorique employée par Roberts.
Le rabbin Mark Goldfeder, du National Jewish Advocacy Center, a été le premier a démissionné dimanche, publiant sur X que « donner une tribune à un antisémite, puis qualifier ses détracteurs d’anti-américains ou de déloyaux dans une vidéo truffée de clichés antisémites et de messages codés, n’est pas une défense de la liberté d’expression. C’est un effondrement moral déguisé. »
David Bernstein, auteur de Woke Antisemitism et fondateur du North American Values Institute, a également quitté le projet, estimant que Roberts avait lancé « une véritable attaque contre l’action politique juive aux États-Unis ». Selon lui, l’expression « coalition venimeuse alignée contre [Carlson] » désignait « toute personne juive qui se soucie de condamner l’antisémitisme ».
« Elle permet de justifier presque tout ce qui est dit au nom du conservatisme politique, ce qui le vide de tout sens. »
Il n’existe pas de liste publique de tous les membres du Project Esther, mais plusieurs groupes cités sur le site web de l’initiative ont confié à la Jewish Telegraphic Agency (JTA) qu’ils s’étaient désaffiliés ou étaient prêts à le faire.
Lori Lowenthal Marcus, avocate au sein du Deborah Project, un groupe juridique qui lutte contre l’antisémitisme et les préjugés anti-Israël, a annoncé sa démission de toutes ses affiliations à Heritage. « Les membres de Heritage que j’ai rencontrés au sein du groupe de travail ont tous été formidables et sincères dans leur lutte contre l’antisémitisme. Mais je ne peux plus faire confiance à l’édifice Heritage. »
Le Jewish Leadership Project a indiqué « évaluer son implication » et se retirerait sans « rupture immédiate avec Carlson » ni affirmation claire que « judaïsme et juifs sont des alliés naturels des chrétiens ».
La Coalition for Jewish Values (CJV) a déclaré avoir averti Roberts qu’elle quitterait si Heritage ne revenait pas sur ses propos et ne rompait pas avec Carlson. « Heritage a choisi aujourd’hui de soutenir ouvertement un antisémite, de qualifier ses détracteurs juifs de ‘coalition venimeuse’ et de calomnier des organisations telles que la CJV », a déclaré le groupe.
Mort Klein, président de la Zionist Organization of America, a lancé le même avertissement. Young Jewish Conservatives a annoncé son retrait total, accusant Carlson de « répandre l’antisémitisme » et la défense de Roberts d’être « 100 % incompatible avec les valeurs conservatrices ».
Le groupe Israel Forever Foundation a également quitté le projet, sa directrice générale Elana Yael Heideman dénonçant « le soutien honteux aux commentaires horribles de Nick Fuentes, ainsi que leur relation continue avec Tucker Carlson ». Enfin, le Congrès juif mondial (WJC), toujours listé sur le site du projet, a démenti toute implication.
« Le WJC n’a pas participé à la création et n’est pas impliqué dans la mise en œuvre du Project Esther. » Heritage a répondu en maintenant que l’organisation avait assisté au lancement.
À l’origine, le Project Esther ambitionnait de « purger les programmes scolaires de la propagande du Hamas », de licencier les « professeurs alignés sur le Hamas » et de faire pression sur les plateformes sociales afin de restreindre les contenus antisémites, rendant les « partisans du Hamas » aussi socialement toxiques que le Ku Klux Klan ou Al-Qaïda.
Mais l’initiative a suscité d’emblée le scepticisme et plusieurs organisations citées comme partenaires – dont Christians United for Israel, le Hudson Institute ou la Republican Jewish Coalition – ont nié toute participation.
Par ailleurs, des conseillers de Heritage ont publiquement relativisé l’antisémitisme à l’extrême droite, reconnaissant que le groupe avait discuté de la possibilité de condamner Tucker Carlson et Candace Owens pour des propos antisémites, avant d’y renoncer.
En interne, la crise a culminé lors d’une réunion tendue de deux heures réunissant l’ensemble du personnel. Les employés ont mis en cause le leadership de Roberts, la crédibilité de Heritage et l’impact de sa position sur les relations du think tank avec ses partenaires et donateurs juifs.
« J’ai commis une erreur, je vous ai déçus et j’ai déçu cette institution. Point final », a reconnu Roberts.
Il a indiqué avoir présenté sa démission au conseil d’administration, tout en se disant « moralement obligé » de rester pour réparer les dégâts.
« J’ai causé ce désordre, je veux le réparer », a déclaré Roberts aux employés.
Plusieurs d’entre eux, dont des collaborateurs de longue date et des juristes, lui ont fait savoir qu’ils ne lui faisaient plus confiance pour diriger l’organisation, estimant qu’il avait porté un préjudice durable à la réputation de la fondation. Ils ont en outre exigé qu’il désavoue publiquement Tucker Carlson.
« Vous avez fait preuve d’un manque flagrant de courage et de jugement », a déclaré Amy Swearer, une juriste senior qui travaille à Heritage depuis huit ans.
« Aujourd’hui, je ne suis plus en mesure de dire que j’ai confiance en votre leadership. »
« Il est devenu de plus en plus difficile de continuer à défendre la Heritage Foundation », a ajouté Rachel Greszler, une autre collaboratrice senior. « Je ne pense pas que vous soyez la personne apte à diriger cette institution. »
L’un des moments les plus marquants a été le témoignage de Daniel Flesch, employé juif du Centre Allison pour la sécurité nationale de Heritage, qui supervise le Project Esther. Il a expliqué ne plus pouvoir défendre Heritage auprès de ses alliés et amis juifs.
« Cela fait six jours que notre organisation est incapable de prononcer les mots ‘Tucker est antisémite, et nous, à Heritage, ne voulons pas être associés à lui’. Nous perdons la confiance, la réputation, peut-être même les donateurs. »
Robert Rector, vétéran de Heritage depuis 47 ans, a invoqué l’icône conservatrice William F. Buckley Jr., qui, dans les années 1960, avait cherché à exclure les antisémites et les racistes du mouvement
« Le point de vue de Buckley était que nous devions éliminer tout antisémitisme du mouvement et expulser les fous », a déclaré Rector. « C’est ce qui a bâti le mouvement conservateur. Nous sommes en train de renverser cette tendance. »
Hans von Spakovsky, autre figure de proue de Heritage, a averti Roberts que la crédibilité du groupe de réflexion ne pourrait être sauvée sans une rupture nette avec Carlson.
« Les dommages causés à la réputation de Heritage sont les pires que j’aie jamais vus. Si la Heritage Foundation et vous-même ne renoncez pas publiquement à Tucker Carlson, nous ne pourrons pas réparer ces dommages. »
La réunion a également mis en évidence les divisions générationnelles et idéologiques au sein de la droite. Un jeune membre du personnel a soutenu que Heritage ne devait pas faire de la défense d’Israël une priorité et a accusé la direction de promouvoir un « sionisme chrétien », suscitant des exclamations dans la salle.
Roberts et ses adjoints ont réaffirmé la position pro-Israël de la fondation, mais cet échange a souligné à quel point certains jeunes conservateurs, animés par le populisme et l’isolationnisme en ligne, remettent en question le soutien traditionnel de la droite à Israël.
De nombreux observateurs voient dans cette affaire une illustration du dilemme de la droite américaine : défendre la liberté d’expression sans tolérer la haine, et préserver l’unité sans céder au relativisme moral – un débat que William F. Buckley Jr. avait déjà posé en traçant des lignes rouges face aux extrémistes.
la Communauté du Times of Israël !







