Le (petit) passé juif méconnu du Somaliland mêle marchands yéménites et mythes controversés
Bien qu'aucun Juif n'y vive aujourd'hui, ce territoire est marqué par l'histoire de négociants juifs et d'un clan tribal dont l'origine crypto-juive remonterait à plus de 1 500 ans
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À notre connaissance, aucun Juif ne vit au Somaliland, qui a déclaré son indépendance de la Somalie en 1991. Ce territoire peut toutefois se prévaloir de quelques notes de bas de page intéressantes dans l’histoire juive, même s’il ne dispose pas encore d’un centre Habad pour les touristes juifs, au-delà de la décision prise la semaine dernière par Israël de devenir le premier pays au monde à le reconnaître comme un État souverain.
Situé dans la Corne de l’Afrique, le Somaliland se trouve à un carrefour historique de commerce et de migrations entre l’Afrique, la péninsule arabique et le Moyen-Orient au sens large. Ce territoire a autrefois accueilli de petites communautés de marchands juifs venus de l’autre côté de la mer Rouge et abrite aujourd’hui un clan tribal mystérieux qui revendique être les descendants d’ancêtres juifs.
« C’est une histoire peu connue et peu documentée », déclare Asher Lubotzky, chercheur senior à l’Institut des relations Afrique-Israël.
« Seules quelques pièces du puzzle ont été découvertes pour reconstituer l’ensemble. »
Des documents d’archives montrent que plusieurs centaines de Juifs du Yémen se sont installés au Somaliland il y a près de 150 ans, traversant le golfe d’Aden pour vivre dans des villes côtières du nord telles que Berbera et Zeila, explique Lubotzky.
Après que l’Empire ottoman eut consolidé son contrôle sur le Yémen en 1872, la communauté juive du pays vit s’ouvrir de nouvelles perspectives de liberté après avoir vécu pendant des années en tant que dhimmis, un statut juridique inférieur réservé aux non-musulmans. Le nouveau régime permit aux citoyens yéménites de migrer plus librement et, suite à l’ouverture du canal de Suez quelques années plus tôt, en 1869, la mer Rouge devint un carrefour mondial et une route commerciale majeure.
La plupart de ceux qui pouvaient partir se dirigèrent vers la Palestine ottomane, poussés par une ferveur messianique et ce qu’ils considéraient comme un appel de Sion. En 1881, la première grande vague d’immigration en provenance du Yémen, connue sous le nom d’Eeleh BeTamar, a vu environ 2 500 personnes s’installer en Palestine ottomane.
Cependant, plusieurs centaines de Juifs yéménites se dirigèrent vers la Corne de l’Afrique et les ports coloniaux naissants de ce qui allait devenir la Somalie britannique et italienne, afin d’y commercer l’encens, la myrrhe, les peaux et le bétail.
Les informations sur cette communauté sont rares, mais plusieurs récits historiques, notamment des rapports provenant des archives de l’Alliance Israélite Universelle (AIU) à Paris, font état de la présence de Juifs dans ces ports d’Afrique de l’Est.
Selon ces archives, la communauté s’est rapidement étendue de Berbera et Zeila aux ports du sud, notamment Brava, Mogadiscio et Obbia, profitant d’une liberté retrouvée et d’opportunités économiques sous l’administration européenne du territoire. Les affaires ont prospéré grâce aux immigrants juifs qui ont mis à profit leurs relations internationales et leurs compétences linguistiques en arabe et en hébreu pour développer de vastes réseaux commerciaux.
Au début du XXᵉ siècle, la population juive des villes somaliennes a atteint un pic d’environ 300 personnes, principalement concentrées à Berbera et à Mogadiscio, selon les recherches de l’ancien professeur de l’Université de Haïfa, Yosef Tobi.
Plusieurs de ces communautés possédaient des synagogues, mais la plupart d’entre elles ont été détruites lorsque les fascistes italiens antisémites ont pris le pouvoir dans le pays, dans les années 1930. Des archéologues somaliens ont également découvert des pierres tombales ornées de symboles juifs.
Le déclin de la communauté a commencé avec l’arrivée au pouvoir du régime fasciste et le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, qui ont rendu la situation de la communauté juive de plus en plus précaire. Lorsque l’État d’Israël a été proclamé en 1948, la plupart de ses membres ont émigré.
Selon un article publié en 1949 par la Jewish Telegraphic Agency, seuls trois Juifs vivaient encore en Somalie le 15 août de cette année-là. Selon une lettre citée dans cet article, ces Juifs séjournaient temporairement à Djibouti, ville voisine, afin de liquider les affaires des autres Juifs ayant quitté le pays, et comptaient partir immédiatement après.
D’autres sources suggèrent qu’un petit nombre de Juifs sont restés dans la région du Somaliland, où ils ont conservé leurs commerces jusqu’à ce que la Somalie, qui contrôlait le territoire jusqu’en 1991, rejoigne la Ligue arabe en 1974.
Les derniers Juifs de Mogadiscio
Selon l’auteure Nancy Kobrin, au moins deux Juifs vivaient à Mogadiscio, la capitale de la Somalie voisine, jusqu’à il y a une quinzaine d’années.
De 2007 à 2009, Kobrin a entretenu une correspondance par courriel avec Rami, un jeune homme juif de 19 ans qui vivait avec sa mère veuve, Ashira Haybi, dans cette ville ravagée par la guerre.
Kobrin a découvert Rami grâce à un blog qu’il avait créé, dans lequel il décrivait les dangers et l’isolement liés au fait de vivre ouvertement en tant que juif en Somalie.
« Ashira s’est battue pour que son fils conserve les traditions juives, même si cela les exposait à un grand danger », explique Kobrin, psychanalyste et auteure dont le livre The Last Two Jews of Mogadishu (« Les deux derniers Juifs de Mogadiscio »), publié en 2018, retrace leur relation.
« Ils célébraient les fêtes juives en privé, observaient la casheroute à la maison et possédaient même un ancien rouleau de la Torah. »
Quand le pays est entré en guerre en 2009, lorsque le groupe terroriste islamiste somalien al-Shabaab a attaqué les bases gouvernementales et tué des centaines de personnes, Ashira était réticente à quitter sa maison en raison de ses racines familiales dans cette région.
Lorsque la communication avec Ashira et Rami a été rompue cette année-là, Kobrin a craint le pire. Mais, quelques jours avant Pessah, en avril 2010, Rami est réapparu sur son blog pour annoncer qu’il avait déménagé avec sa mère à Aden, au Yémen, où vivait la famille d’Ashira.
« C’est un signe de Hashem [Dieu] si j’ai pu me connecter à mon compte », a-t-il écrit à Kobrin dans leur dernière correspondance, utilisant le nom en hébreu de Dieu.
Kobrin soupçonne que la famille a été assassinée à Aden peu après, peut-être après que le rouleau de la Torah qu’ils avaient apporté les a identifiés comme juifs. Mais leur déménagement a sans doute eu une importance historique plus grande que leur vie personnelle.
« D’après ce que nous savons, cela a marqué la fin de la vie juive dans la région », a déclaré Kobrin.
Les Yibir et la question d’un possible judaïsme caché
Il existe une autre communauté du Somaliland qui revendique un lien avec le peuple juif, mais son authenticité historique est plus discutable. Les Yibir, l’un des nombreux clans vivant dans le pays, seraient un groupe d’origine juive cachée qui affirme descendre d’anciens Juifs qui se seraient installés dans la région plusieurs siècles avant l’avènement de l’islam.
« On ne sait pas grand-chose sur les Yibir, mais selon leur tradition orale, ils auraient des origines juives, qui seraient peut-être liées à la communauté des Beta Israel d’Éthiopie », explique Lubotzky.
« Il existe certaines hypothèses parmi les chercheurs, mais on en sait très peu en réalité. »
Selon la tradition yibir, cette communauté aurait conservé ses propres traditions distinctes depuis l’arrivée de ses ancêtres dans la Corne de l’Afrique, il y a plus de 1 500 ans, probablement en provenance du Yémen.
Selon certaines versions de l’histoire, les membres du clan auraient été contraints de se convertir à l’islam il y a près d’un millénaire, après la défaite de leur chef, Mohamed Hanif, au combat contre un saint somalien nommé Yusuf ben Ahmad al-Kawneyn.
À la suite de cette défaite, les Yibir se virent attribuer un statut de caste inférieure, mais obtinrent le droit de percevoir une taxe rituelle appelée « prix du sang » lors des mariages et des naissances, auprès des autres Somaliens. Ce statut unique a contraint les membres de cette caste à s’isoler des autres et à subir l’oppression et l’humiliation pendant des siècles.
Selon certains, une reine semi-légendaire nommée Gudit, qui aurait régné sur certaines parties des hauts plateaux éthiopiens au Xᵉ siècle, serait d’origine juive ou yibir, bien que la plupart des chercheurs contemporains rejettent cette hypothèse.
Aujourd’hui, les communautés yibir sont dispersées à travers le Somaliland et la Somalie, même si leur figure historique, Mohamed Hanif, est généralement associée à Hargeisa, la capitale du Somaliland.
Les Yibir vivent généralement dans une extrême pauvreté, exerçant des métiers de caste inférieure tels que forgeron, maroquinier ou guérisseur traditionnel, et sont souvent considérés comme maudits par les autres. Ils parlent un dialecte secret dérivé de la langue somalie locale, ce qui les distingue des autres clans.
« Ils mènent une vie très difficile, comparable à l’exclusion fondée sur la caste à laquelle sont confrontés les Dalits en Inde », selon Kobrin.
« Les enfants du clan ne peuvent même pas aller à l’école en raison de la discrimination et du harcèlement. »
Le nombre de membres de la tribu varie considérablement selon les estimations. Kobrin cite une estimation du roi Ahmed Iman Warsame, du clan voisin des Gabooye, selon laquelle il y aurait aujourd’hui près d’un million de Yibir. Cependant, un représentant de la communauté a déclaré au New York Times en 2000 qu’il pensait que ce nombre était plutôt proche de 25 000.
Les linguistes avancent comme preuve de l’ascendance juive du groupe que le nom de celui-ci, Yibir, pourrait être une déformation somalienne du mot Ivri – Hébreu . Divers mots inhabituels et des rituels apparemment étrangers indiquent également des origines hébraïques ou araméennes archaïques. Certains de ces rituels sont similaires à ceux de la communauté « Beta Israel », voisine en Éthiopie, dont l’héritage juif est largement accepté par les chercheurs.
La thèse selon laquelle cette communauté aurait fui le Yémen pour se réfugier en Afrique au IVᵉ et Vᵉ siècles correspondrait aux schémas migratoires observés à cette époque. On sait en effet que des communautés juives vivaient au Yémen, en Éthiopie et en Égypte, et que les marchands juifs voyageaient beaucoup dans toute la région. Il n’est donc pas exagéré d’imaginer que des commerçants juifs aient pu y développer une communauté périphérique.
Cependant, les chercheurs émettent généralement des doutes sur ces affirmations, estimant qu’elles ne suffisent pas à établir une filiation historique claire.
Selon eux, le statut marginal du clan l’aurait plutôt conduit à s’identifier aux anciens Hébreux ou à utiliser cette identification comme justification de son exclusion. Les tests ADN modernes ont révélé que les Yibir sont génétiquement indiscernables de leurs voisins somaliens et ne présentent aucun marqueur associé à d’autres communautés juives de la Diaspora. Cela signifie que, même s’ils avaient eu des ancêtres juifs, leur lignée aurait été entièrement absorbée au fil des siècles par des mariages mixtes locaux.
À la différence des Juifs éthiopiens, les Yibir ne manifestent généralement aucun intérêt pour l’immigration en Israël ou pour l’adoption des traditions religieuses juives. Ces difficultés conduisent beaucoup de gens à remettre en question le patrimoine juif revendiqué par ce clan.
« En fin de compte, une grande partie de leur histoire reste inconnue », déclare Kobrin.
« Nous devrons en apprendre davantage pour déterminer si un ancien clan de Juifs vivait au cœur du Somaliland. »
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