L’enquête du 7-Octobre voulue par Netanyahu vise à le protéger lui, et non Israël
Une commission d’État est indispensable pour éviter un nouveau pogrom ; mais elle ne permettra pas de découvrir la vérité, car elle place les responsables potentiels aux commandes
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David est le fondateur et le rédacteur en chef du Times of Israel. Il était auparavant rédacteur en chef du Jerusalem Post et du Jerusalem Report. Il est l’auteur de « Un peu trop près de Dieu : les frissons et la panique d’une vie en Israël » (2000) et « Nature morte avec les poseurs de bombes : Israël à l’ère du terrorisme » (2004).

Quelques jours après que des milliers de terroristes dirigés par le groupe palestinien du Hamas ont franchi une frontière israélienne largement laissée sans protection, éventrant la barrière high-tech pourtant censée la sécuriser et perpétrant un pogrom sans précédent dans le sud d’Israël, le chef du commandement Sud de Tsahal, le général de division Yaron Finkelman, a réuni les rédacteurs en chef des principaux médias israéliens pour un briefing sur ce qui avait si tragiquement échoué, et sur la manière dont l’armée entendait anéantir le Hamas et garantir que cela ne se reproduise plus.
Sur le mur de la salle où nous nous étions rassemblés, au quartier général du commandement Sud à Beer Sheva, figurait un schéma détaillant l’emplacement des 24 bataillons que le Hamas avait patiemment recrutés, armés, entraînés puis déployés à Gaza, assorti des photos de chacun des commandants de bataillon.
Ce diagramme mural n’était qu’une indication moins importante, mais néanmoins flagrante, de la connaissance qu’avait Israël de la machine de guerre du Hamas, d’une part, et de son échec cuisant, d’autre part, à comprendre comment le Hamas allait l’utiliser.
Les services de renseignement de Tsahal suivaient depuis cinq ans les préparatifs du Hamas en vue d’une invasion, et avaient obtenu dès 2018 une première version du plan d’attaque. Ce document prévoyait que « des forces de cinq compagnies Nukhba attaqueraient et détruiraient les postes de la division Gaza [de Tsahal]… L’opération se déroulerait entièrement en surface… accompagnée de tirs [de roquettes] ». Le plan mentionnait aussi l’intention « d’attaquer les kibboutzim pour y prendre des otages… de se concentrer sur les sites critiques… de diffuser en direct depuis les postes militaires et les kibboutzim ».
En mai 2022, le renseignement militaire obtenait une version actualisée du plan d’invasion, décrivant de manière similaire comment un grand nombre de terroristes de la force Nukhba franchiraient les défenses de la division Gaza pour atteindre les villes du sud d’Israël. L’ensemble avait été compilé dans un document intitulé « Les murs de Jéricho ».
Le chef du Hamas à Gaza, Yahya Sinwar, n’a jamais vraiment cherché à dissimuler son intention d’envahir Israël et de massacrer des Israéliens dans la perspective de détruire Israël. Il en a même détaillé les aspects stratégiques et tactiques. Un an avant de donner l’ordre de l’attaque, Sinwar remettait ainsi des prix lors d’une cérémonie télévisée pour une série dramatique diffusée sur la chaîne du Hamas. Cette fiction montrait des terroristes infiltrant Israël à bord de pick-up blancs, neutralisant les communications israéliennes et visant des kibboutzim ainsi que des bases de Tsahal. « Cette série est un élément indissociable de ce que nous préparons », se vantait alors l’instigateur du 7-Octobre.
Dans les mois précédant le pogrom, les soldates chargées de surveiller la frontière avaient multiplié les avertissements, signalant les entraînements répétés du Hamas au pied de la barrière, la destruction des caméras frontalières par des drones et les explosions visant la clôture, autant de signes qui auraient dû déclencher l’alarme.
Quelques heures avant le début de l’invasion, les services de renseignement israéliens signalaient que des centaines d’agents du Hamas avaient inséré des cartes SIM israéliennes dans leurs téléphones portables.
Et malgré tout cela, les hauts commandements militaires israéliens et les dirigeants politiques expérimentés, chargés avant toute chose de protéger des citoyens vulnérables face à des ennemis meurtriers à nos frontières, ont refusé d’admettre ce que cette montagne de preuves établissait pourtant sans ambiguïté : l’armée terroriste massée le long de la frontière sud s’apprêtait à envahir le pays.
Le problème ne tenait pas à un défaut d’imagination. Il relevait d’un échec, d’un refus délibéré de reconnaître les faits et de prendre les mesures nécessaires pour empêcher le pogrom. Un échec qui, au final, a laissé Israël avec treize chars déployés ce Shabbat matin, à Simhat Torah, le long de toute la frontière de Gaza. Un échec qui a permis au Hamas de mener l’attaque la plus meurtrière contre les Juifs depuis la Shoah et l’assaut le plus dévastateur contre Israël de toute son histoire moderne.
Comment et pourquoi l’évidence a-t-elle été ignorée avec une telle détermination ? Comment l’appareil du renseignement israélien a-t-il pu être ainsi trompé et neutralisé ? Comment le Hamas a-t-il réussi à déjouer des capacités SIGINT [Signal Intelligence, ou renseignements à partir d’interceptions de signaux électroniques] supposées être à la pointe ? Y a-t-il eu une dépendance excessive au SIGINT au détriment du HUMINT [Human Intelligence, ou renseignement humain] traditionnel ? Et comment l’unité de Tsahal chargée de jouer « l’avocat du diable », dont la mission est précisément de mettre à l’épreuve les évaluations potentiellement complaisantes, a-t-elle été contournée ?
Découvrez la vérité ; empêchez que cela ne se reproduise
On pourrait penser qu’une partie de ces questions, et d’autres similaires, ont déjà trouvé une réponse, puisque Tsahal et le Shin Bet ont mené leurs propres enquêtes. Mais il s’agissait d’examens internes réalisés par les mêmes organes qui ont failli. Ce dont Israël a besoin, et ce qu’il aurait dû obtenir depuis plus de deux ans, c’est une enquête indépendante, qui couvre toutes les institutions responsables, qui dispose du pouvoir d’appeler des témoins à comparaître et qui parvienne à fournir les explications les plus complètes possibles sur ce qui demeure inexplicable.
L’objectif doit être de garantir que rien de comparable au 7-Octobre ne puisse jamais se reproduire.
Une telle commission devra établir clairement les responsabilités et recommander le renvoi des personnes qu’elle jugera responsables, en particulier celles qui n’ont pas encore reconnu leur propre devoir de se retirer. Le principal impératif consiste à maximiser les chances d’éviter qu’une catastrophe similaire ne se reproduise un jour.
Depuis le tout début de la guerre déclenchée par le pogrom du Hamas, le Premier ministre Benjamin Netanyahu reconnaît sa culpabilité première tout en cherchant à s’en dégager.
Il dirige Israël depuis 2009, à l’exception d’une interruption de dix-huit mois entre juin 2021 et décembre 2022. Il domine la scène politique israélienne. Il supervise l’appareil militaire et sécuritaire. Il définit la politique et veille à son application. La responsabilité ultime lui incombe. Pourtant, il n’a pas démissionné.
À l’inverse, Netanyahu affirme de manière répétée, malgré de nombreux témoignages contradictoires, qu’il a été abandonné par ses chefs militaires et par les responsables du renseignement. Il soutient que des informations cruciales lui ont été dissimulées et qu’il aurait agi différemment, y compris dans les dernières heures avant l’attaque du Hamas, s’il avait été correctement informé et tenu au courant. Mais aucune enquête impartiale ne pourrait voir là une circonstance atténuante acceptable. Après tout, c’est lui qui présidait aux systèmes qu’il accuse désormais d’avoir failli, à lui comme au pays. La défense qu’il envisage d’invoquer semble fournir un nouvel indice de son manque de vigilance, un manquement tout simplement inadmissible.
Conscient de cela, le Premier ministre a méthodiquement empêché la création d’une commission d’enquête nationale. Il a d’abord affirmé qu’ouvrir une enquête en pleine guerre nuirait à l’effort militaire. Il a ensuite soutenu que ses conclusions ne seraient pas crédibles, puisque la commission serait présidée, comme il est d’usage, par un juge de la Cour suprême à la retraite nommé par le président de la Cour suprême – une institution et une personnalité que lui et sa coalition s’emploient activement à discréditer.
Un procès de façade
Netanyahu estime désormais que sa campagne de délégitimation a suffisamment porté ses fruits pour lui permettre d’annoncer la création imminente d’une enquête gouvernementale plutôt qu’une commission d’État. La coalition présente cette enquête comme indépendante, mais elle n’a rien d’impartiale. Son mandat sera fixé par le gouvernement et par les ministres qui ont dirigé Israël dans ses heures les plus sombres.
Cette commission mandatée par le gouvernement ne garantira en rien la prévention d’une nouvelle catastrophe, car tel n’est pas son but. Elle vise avant tout à détourner la responsabilité afin de permettre à Netanyahu et à ses collaborateurs les plus proches de rester en poste. C’est ce qu’a expliqué en détail mardi Amichai Eliyahu, l’un des ministres désignés par le Premier ministre pour définir le périmètre de l’enquête.
Eliyahu a annoncé que la commission mènerait une enquête « de grande ampleur » qui remonterait aux accords d’Oslo avec l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) dans les années 1990. Elle se concentrera sur « la racine pourrie, sans ignorer l’éléphant dans la pièce : le rôle du ministère public, du système judiciaire, des anciens chefs d’état-major [de Tsahal] et de tous ceux qui ont affaibli notre force de dissuasion », a-t-il précisé. « La commission devra aussi se pencher sur ceux qui ont imposé à Tsahal des normes morales absurdes et déconnectées du terrain, qui ont paralysé les soldats, et sur ceux qui ont enfermé l’armée dans une unique logique de victoire : celle de devenir l’armée la plus morale du monde, une compétition où elle est seule en lice. »
De tels termes n’ont rien à voir avec une quête sincère de vérité. Ils s’apparentent à un procès de façade.
Une enquête réellement indépendante demanderait probablement aux témoins cités à comparaître, y compris Netanyahu, s’ils ont refusé de tenir compte des signaux annonçant l’invasion imminente du Hamas parce qu’admettre ce danger aurait aussi signifié reconnaître que des années de politique avaient été gravement mal inspirées. Il faudrait préciser, par exemple, si l’encouragement des transferts d’argent qatari vers Gaza, qui ont renforcé le contrôle du Hamas et libéré des fonds pour sa machine de guerre, n’avait pas relevé d’une erreur stratégique majeure.
Une telle commission demanderait également aux responsables politiques et sécuritaires s’ils ont préféré fermer les yeux plutôt que d’admettre que le Hamas n’était pas, comme ils l’affirmaient avec suffisance, principalement soucieux du calme ou de la consolidation de son pouvoir à Gaza et de son leadership parmi les Palestiniens.
Elle voudrait certainement comprendre pourquoi l’avertissement lancé en mars 2023 par le ministre de la Défense de l’époque, Yoav Gallant, quant aux effets délétères de la fracture nationale provoquée par la refonte judiciaire du gouvernement sur l’establishment militaire, a été ignoré. Au lieu de cela, Netanyahu avait choisi de limoger Gallant pour avoir osé en parler publiquement.
L’enquête conçue par le gouvernement lui-même ne portera probablement pas sur ces questions. Le ministre chargé de superviser son mandat est Yariv Levin, principal artisan et défenseur résolu de cette refonte judiciaire profondément clivante.
Ce mécanisme, manifestement compromis, ne permettra donc pas de faire toute la lumière sur ce qui s’est passé avant, pendant et même après le 7-Octobre. Durant ces deux années, sous la direction de Netanyahu, Israël a remporté des succès militaires majeurs contre la République islamique d’Iran et contre le groupe terroriste chiite libanais du Hezbollah. Il a également considérablement affaibli le Hamas.
Avec cela, le pays a perdu le soutien de presque tous ses alliés internationaux, en partie en raison d’une communication publique désastreuse. Il n’a pas su mettre en place une alternative au Hamas. Il s’est avéré incapable d’obtenir la libération de tous les otages vivants sans l’aide de l’administration Trump, et 40 des captifs à Gaza ont été assassinées avant cela.
Nous attendons désormais de savoir si la commission annoncée passera l’examen de la Cour suprême ou si elle provoquera une intervention des juges, suivie d’une nouvelle offensive contre leur légitimité par les dirigeants politiques. Si elle voit le jour, elle ne permettra pas d’établir l’entière vérité sur les événements du 7-Octobre, car son objectif même est de protéger Netanyahu contre cette vérité. Elle concerne notamment son rôle unique dans cet échec en tant que Premier ministre le plus clivant de l’histoire du pays, un dirigeant qui attise les divisions internes et qui s’en prend systématiquement à ses détracteurs, qu’ils appartiennent à l’opposition, aux médias, au grand public ou même aux familles des otages, allant jusqu’à les qualifier de risques pour la sécurité, de gauchistes ou de soutiens du Hamas.
En imposant aujourd’hui une enquête à visée politique sur la pire catastrophe de l’histoire moderne d’Israël, Netanyahu ravive une fois encore les divisions du pays. Une commission d’État serait le seul moyen d’empêcher réellement qu’un 7-Octobre ne se reproduise. L’enquête voulue par Netanyahu vise au contraire à écarter les responsabilités. Elle ne rendra pas Israël plus sûr. Elle transformera l’enquête en simulacre, et placera aux commandes de l’enquête ceux qui devraient normalement y répondre.
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