En Irak, le tombeau restauré du prophète biblique Nahum attire les pèlerins juifs
Malgré les tensions géopolitiques, de nombreux Juifs, notamment Israéliens, ont visité le sanctuaire de la ville kurde d'Alqosh depuis sa restauration en 2022
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Au lendemain de son arrivée à Erbil, la capitale de la région autonome kurde d’Irak, le rabbin du Michigan Asher Lopatin s’est réveillé à 3 heures du matin et s’est mis en route pour la petite ville d’Alqosh, à environ 120 kilomètres, à travers un paysage désertique et poussiéreux.
À l’aube, il a enfilé ses téfilines et récité ses prières du matin, à côté de ce qu’une tradition ancienne considère comme la tombe du prophète biblique Nahum.
« Alqosh est une belle ville chrétienne », a déclaré Lopatin, interrogé par téléphone, au Times of Israel. « J’ai rejoint certains responsables de la ville à 4h30 du matin, puis nous nous sommes dirigés vers la tombe. Le soleil devait se lever vers 5h30 du matin. Sur le trajet vers la tombe, la lumière était de plus en plus forte. C’était magnifique. »
Négligé pendant des décennies et menacé par la guerre, le tombeau de Nahum a tranquillement rouvert ses portes aux visiteurs il y a trois ans, après avoir été restauré dans le plus grand secret par un groupe de préservation américain. Depuis, de nombreux visiteurs juifs auraient fait le pèlerinage vers l’ancien sanctuaire, parmi lesquels des Israéliens, malgré son emplacement dans une région sensible.
Selon Adam Tiffen, directeur adjoint de l’Alliance pour la restauration du patrimoine culturel, qui a dirigé l’effort de restauration initial, le tombeau et la synagogue adjacente, depuis leur réouverture en 2022, ont reçu la visite de membres d’éminentes familles juives irakiennes de la communauté autrefois florissante du pays.
« Même si nous ne tenons pas de registre officiel, nous estimons que plusieurs dizaines de visiteurs juifs sont venus ici depuis que le site a été restauré », a-t-il indiqué au Times of Israel dans un e-mail. « Les visites sont possibles, mais elles doivent être organisées à l’avance en raison de l’emplacement sensible du site et de la surveillance du gouvernement local. »
La date de construction de la tombe n’a pas été clairement établie. Les Juifs irakiens locaux ont soutenu pendant des siècles que le sanctuaire du village abritait la sépulture du prophète Nahum, dont les paroles sont consignées dans le court livre biblique qui porte son nom.
On sait peu de choses sur Nahum, si ce n’est qu’il est décrit comme un « Alqoshite ». Si certains identifient Alqosh comme étant la ville kurde implantée juste à l’est du Tigre, d’autres ont soutenu que l’Alqosh de Nahum était la ville galiléenne de Kfar Nahum, aujourd’hui connue sous le nom de Capharnaüm.
Vétéran américain de la Garde nationale du Maryland et totalisant plusieurs séjours en Irak, Tiffen a visité la tombe pour la première fois en 2016, alors que les combats contre l’État islamique faisaient rage à proximité. À l’époque, le sanctuaire était en ruines, sont toit était partiellement effondré et des gravats s’amoncelaient tout autour.
Durant les années suivantes, l’ARCH a orchestré une complexe opération de restauration du bâtiment, levant quelque 2 millions de dollars pour ce projet, dont environ la moitié provenant du gouvernement américain. Malgré les retards dus à la pandémie de COVID-19, le projet s’est achevé à la fin de 2021. Les lieux sont partiellement accessibles au public depuis 2022.
Des pèlerins juifs, des groupes interconfessionnels, des voyageurs à la découverte du patrimoine, des routards aventureux et des étudiants des écoles et universités locales ont ainsi pu visiter le tombeau.
« La plupart [des Juifs] ont profité de visites paisibles et privées. Leur présence est profondément symbolique : beaucoup sont venus réciter des prières, poser des pierres et renouer avec une histoire ancestrale », a raconté Tiffen. « Certaines familles avaient des liens personnels avec la région, d’autres étaient mues par un intérêt plus large pour la préservation du patrimoine juif dans les pays à majorité musulmane. »
Une oasis de tolérance
Lopatin, directeur des relations communautaires à la Fédération juive du Grand Ann Arbor, dans le Michigan, se trouvait en Irak avec un petit groupe de responsables juifs invités à assister au tout premier petit-déjeuner national de prière du Kurdistan. Il s’était envolé pour Erbil depuis Detroit quelques heures après la fin de Pessa’h.
Lopatin a rapporté avoir reçu un accueil chaleureux à Erbil et à Alqosh, soulignant qu’il avait gardé sa kippa tout au long du périple et n’avait rencontré aucun problème.
« Le Kurdistan est une oasis magique de tolérance, d’ouverture et de sécurité », a-t-il confié.
Le rabbin a été invité au petit-déjeuner national de prière organisé par la communauté des Chaldéens de Detroit, où vivent quelque 200 000 membres de l’Église catholique orientale. La plupart ont des racines en Irak et en Syrie. Le Kurdistan irakien abrite encore une importante communauté de Chaldéens.
« L’un de nos responsables chaldéens locaux m’avait invité à visiter Erbil il y a quelques années mais, à l’époque, la situation n’était pas assez sûre à mon sens », s’est souvenu Lopatin. « Cette fois, j’y suis allé. »
Selon Lopatin, la conférence s’est concentrée sur les questions de la tolérance et de la paix. Au cours du petit-déjeuner, plusieurs responsables religieux se sont adressés à un auditoire d’environ 1 000 personnes, incluant des représentants de plusieurs groupes chrétiens et musulmans.
Pourtant, en tant que personne manifestement juive, Lopatin a perçu une certaine appréhension autour de sa présence.
Le Kurdistan irakien jouit d’un haut niveau d’autonomie et de nombreux Kurdes seraient ouverts à des liens avec Israël. Mais il est toujours lié avec Bagdad, qui rejette toute relation diplomatique avec Jérusalem.
En 2022, le Parlement irakien a adopté un projet de loi criminalisant la normalisation des liens et de toute relation avec Israël, les transformant en un délit passible de la peine de mort ou de la réclusion à perpétuité.
« J’ai pris une photo avec un imam, qui m’a finalement poursuivi pour que je la supprime et qui m’a demandé d’oublier son nom », a expliqué Lopatin. « On m’a dit qu’en Irak, non seulement parler à un Israélien pouvait vous faire condamner à la peine de mort, mais que même ‘un simple contact avec un sioniste’ pouvait vous envoyer en prison pour cinq ans. »
D’après Lopatin, les Kurdes manifestent toutefois des sentiments très positifs à l’égard de l’État juif.
« À mon avis, les Kurdes sont de grands alliés d’Israël », a-t-il déclaré. « Ils ne sont pas actifs parce qu’ils doivent veiller à leur équilibre, mais ils ont le potentiel de devenir de grands amis d’Israël. »
Même si des Israéliens viennent visiter le tombeau de Nahum- notamment des spécialistes intervenant dans le cadre du projet de restauration -, Tiffen préconise la plus grande prudence.
« La zone est sous la protection du gouvernement régional du Kurdistan (GRK), qui applique ses propres politiques en matière de visas et de sécurité », a fait savoir Tiffen. « Mais l’Irak n’entretient pas de relations diplomatiques avec Israël, et les détenteurs de passeports israéliens se verront refuser l’entrée à la frontière. Les visiteurs binationaux peuvent entrer dans la région sous autorité du GRK en utilisant un deuxième passeport, mais les personnes de nationalité israélienne doivent faire preuve de la plus grande prudence et de la plus grande discrétion. »
La présence de la communauté juive en Irak date de l’exil à Babylone, en 586 avant notre ère, sinon plus tôt. La communauté était jadis l’une des plus importantes du Moyen-Orient. Elle ne compte désormais plus que de quelques dizaines de membres.
Aujourd’hui, Bagdad n’abrite qu’une seule synagogue, et pas de rabbin. De nombreuses maisons appartenant autrefois à des Juifs sont abandonnées et délabrées.
Malgré sa taille minuscule, la communauté juive de Bagdad s’est récemment lancée dans un projet de financement de la restauration du tombeau datant du VIIe siècle du rabbin Isaac Gaon, dans la capitale.
Une autre restauration biblique
Le tombeau de Nahum n’est pas l’unique site du patrimoine juif du Kurdistan irakien sur lequel l’ARCH s’est concentrée.
En 2023, l’organisation a également achevé des travaux de réhabilitation de la synagogue d’Ézéchiel, dans la ville de Shush, à environ 80 kilomètres d’Alqosh, dans les montagnes de Zagros.
Tiffen, après avoir entendu parler du site en 2020, s’était rendu dans le village et avait confirmé qu’il s’agissait autrefois d’une synagogue active.
« J’ai été impressionné par l’état de désolation et d’isolement de la région », a-t-il indiqué, comparant le petit hameau de Shush à la ville relativement vaste d’Alqosh. « Contrairement à la synagogue de Nahum, qui est un édifice impressionnant, situé dans une grande ville, la synagogue de Shush était un bâtiment humble, ancien, dans une communauté pauvre de bergers et d’agriculteurs. »
D’après Tiffen, la tradition locale raconte que les Juifs de Shush descendaient pour la plupart de la tribu de Benjamin, émigrée au Kurdistan lorsque les Assyriens ont détruit le royaume d’Israël, au VIIIe siècle avant notre ère.
« Lorsque nous sommes arrivés pour la première fois, les habitants nous ont tous affirmé qu’un général du roi David avait été enterré dans la vallée, près de la synagogue », a-t-il ajouté. « La tradition orale régionale associe cet endroit à Urie le Hittite. »
Le Livre biblique de Samuel raconte comment le roi David, après avoir jeté son dévolu sur Bethsabée qu’il voulait pour épouse, a orchestré la mort de son mari Urie, un soldat loyal.
« Les Juifs de Shush faisaient partie d’un réseau de villages juifs kurdophones, ayant des liens étroits avec les centres religieux régionaux et les routes commerciales », a poursuivi Tiffen. « La plupart des familles ont émigré en Israël pendant l’exode massif des Juifs irakiens, au début des années 1950. Les villageois les plus âgés se souviennent encore de leurs voisins juifs. »
Aujourd’hui, à Shush, les visiteurs peuvent voir les vestiges d’une ancienne église, d’une ancienne mosquée et d’un temple zoroastrien du feu à quelques pas de la synagogue.
« Comme si des milliers d’années de foi dans la région se tenaient sur cette seule colline », a déclaré Tiffen.
Après avoir obtenu une subvention de 500 000 dollars du département d’État américain, l’ARCH a travaillé sur la restauration de la synagogue de Shush, avec la même équipe que celle qui avait ramené le tombeau de Nahum à la vie.
Il n’est pas certain que des visiteurs juifs se soient rendus à Shush depuis, a rapporté Tiffen.
« Shush est nettement plus éloigné et moins connu que la synagogue d’Alqosh », a-t-il fait valoir. « Cela dit, nous savons que des gens viennent voir la synagogue, et nous pensons qu’il est probable que des membres de la communauté juive ou des personnes ayant des liens avec elle y soient revenus au fil des ans. »
Pour Tiffen, la réhabilitation des sites historiques juifs d’Alqosh et de Shush a délivré un message puissant sur l’avenir de la région.
« Ces deux sites d’importance ont pu être restaurés grâce au soutien des chrétiens, des Juifs et des musulmans », a-t-il indiqué. « Avec les bons partenariats et un sens partagé du respect, des projets comme celui-ci peuvent aboutir. Ils offrent de l’espoir, non seulement pour la préservation, mais aussi pour l’avenir de la coexistence, de la reconnaissance mutuelle et de la résilience culturelle, dans une partie du monde où tout cela est désespérément nécessaire. »
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