Peu nombreux, divisés et méfiants (à juste titre), les Kurdes d’Iran ne renverseront pas le régime
Si Donald Trump a évoqué l'idée que les milices kurdes passent à l'offensive pour contribuer à la chute de la République islamique, la réalité sur le terrain limite le rôle qu'elles pourraient jouer
- Lire d'autres articles du Times of Israël sur Google – ajoutez-nous à vos sources préférées

Au début de la guerre en Iran, alors que des questions se posaient sur la manière dont le régime des ayatollahs pourrait être renversé sans intervention terrestre américaine ou israélienne, la minorité kurde du pays s’est retrouvée, à son grand malaise, propulsée sous les feux de la rampe comme solution potentielle.
Il y a dix jours, le président américain Donald Trump a lui-même évoqué cette idée, déclarant : « Je trouve formidable qu’ils veuillent faire cela, je serais tout à fait pour. »
Il aurait parlé directement avec des dirigeants kurdes en Irak. Le 4 mars, l’Associated Press rapportait que des groupes dissidents kurdes iraniens basés dans le nord de l’Irak se préparaient à une éventuelle opération militaire transfrontalière et que les États-Unis avaient demandé aux Kurdes irakiens de les soutenir.
Puis l’anticipation s’est dissipée. Samedi, Trump a fait volte-face.
« Nous ne comptons pas sur une intervention des Kurdes », a-t-il déclaré.
« Nous ne voulons pas rendre la guerre plus complexe qu’elle ne l’est déjà. »
Et en effet, aucune offensive kurde ne s’est concrétisée.
Il se peut que des discussions soient toujours en cours avec des éléments kurdes en Irak et en Iran, mais quiconque fonde ses espoirs de guerre sur les Kurdes d’Iran risque d’être déçu.
Bien qu’armés, les groupes séparatistes kurdes sont incapables de mener une offensive militaire majeure contre le régime et ont de bonnes raisons de se méfier des promesses de soutien militaire américain s’ils devaient lancer une offensive.
Le régime iranien utilise depuis longtemps le spectre d’une insurrection kurde armée comme prétexte à la répression politique, en particulier contre la minorité kurde du pays. Si une telle incursion était effectivement en préparation, tout contact et toute coordination sérieux entre les Kurdes et des éléments extérieurs seraient gardés secrets afin de ne pas faire le jeu des discours des partisans de la ligne dure.
« Si cela se faisait au grand jour cette fois-ci, ce serait tout à fait exceptionnel », estime Ofra Bengio, spécialiste des questions kurdes à l’université de Tel Aviv.
« Non pas parce que nous ne le souhaitons pas vraiment, mais parce qu’eux-mêmes ne le souhaitent pas – cela provoque en réalité un ralliement des éléments nationalistes iraniens contre eux. »
« S’il existe un quelconque lien, il doit toujours rester discret et se dérouler en coulisses, comme le préfèrent les deux parties. »
Les Kurdes divisés
Les Kurdes, que l’on estime être entre 30 et 40 millions, sont considérés comme le plus grand groupe ethnique apatride au monde. Proches des Perses sur les plans culturel et linguistique, ils sont majoritairement des musulmans sunnites vivant dans des communautés distinctes mais liées, principalement en Iran, en Irak, en Syrie et en Turquie.
Les 6 millions de Kurdes d’Irak ont atteint le plus haut degré d’indépendance : ils dirigent le gouvernement régional autonome du Kurdistan (KRG) au sein du système fédéral irakien depuis 2005.
Les Kurdes de Syrie, qui sont la plus grande minorité ethnique du pays, représentent environ 9 % de la population, soit 2,1 millions de personnes, selon les chiffres du gouvernement américain. Les combattants kurdes syriens se sont alliés aux États-Unis il y a plus de dix ans pour lutter contre le groupe terroriste sunnite État islamique (EI), établissant leur propre zone semi-autonome sur le territoire repris à l’EI.
C’est en Turquie que l’on trouve la plus grande population kurde, estimée parfois à environ un quart de la population totale. Les forces de sécurité turques combattent depuis trois décennies une insurrection sanglante menée par le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) dans le sud-est du pays, même si le PKK a annoncé sa dissolution l’an dernier.
Il n’existe pas de recensement officiel de la population kurde en Iran, mais on estime généralement qu’elle représente environ 10 % des 90 à 100 millions d’Iraniens, soit 9 à 10 millions de personnes, concentrées dans le nord-ouest du pays.
Bien que les Kurdes d’Iran ne jouissent pas de l’autonomie dont bénéficient leurs frères irakiens et syriens, ni ne soient aussi nombreux que les Kurdes de Turquie, ils sont les seuls à avoir eu leur propre État, même brièvement, en 1946.
« C’est une région assez pauvre d’Iran, comme beaucoup d’autres zones périphériques du pays », a déclaré Roham Alvandi, professeur d’histoire internationale à la London School of Economics.
« Cela engendre bien sûr un ressentiment envers le gouvernement central. »
De ce ressentiment sont nés toute une série de petits groupes armés kurdes aux idéologies diverses, qui ont combattu l’Iran et parfois se sont affrontés entre eux, aux côtés de groupes kurdes plus modérés qui rejettent la lutte armée.
Le Parti démocratique du Kurdistan iranien (PDKI), le plus ancien de ces partis armés, appelle à un changement de régime et à l’autonomie des Kurdes au sein d’un Iran démocratique.
Le Parti de la vie libre du Kurdistan (PJAK), une branche du PKK marxiste, est désigné comme groupe terroriste par les États-Unis. Il prône également l’autonomie au sein d’un Iran décentralisé.
Certains groupes armés, comme le Parti de la liberté du Kurdistan (PAK), se battent pour un État kurde indépendant.
L’Iran a désigné les groupes rebelles kurdes, qui sont principalement basés en Irak, comme des organisations terroristes, et nombre d’entre eux ont déjà combattu ses forces de sécurité dans les zones à majorité kurde le long de la frontière.
En février, cinq des principaux groupes rebelles, dont les trois partis susmentionnés, se sont réunis au Kurdistan irakien pour former une alliance dont les objectifs sont « la lutte pour renverser la République islamique d’Iran, la réalisation du droit du peuple kurde à l’autodétermination et la mise en place d’une institution nationale et démocratique fondée sur la volonté politique de la nation kurde dans l’est du Kurdistan ».
Cependant, ces groupes se sont largement abstenus de toute activité armée ces dernières années, sous la pression politique exercée principalement par leurs hôtes irakiens, ce qui soulève des questions quant à leur capacité actuelle à mener une offensive armée contre l’Iran.
Compte tenu de la diversité de leurs idéologies, les rebelles kurdes ont des approches variées vis-à-vis d’Israël. Les groupes affiliés aux partis kurdes irakiens sont plus enclins à considérer Israël comme un allié contre le nationalisme arabe et perse, ainsi que contre les groupes islamistes extrémistes.
Cependant, le PKK turc, considéré comme le groupe rebelle kurde le plus puissant, était idéologiquement antisioniste et s’était même affronté aux forces israéliennes au Liban dans les années 1980. Le fait qu’Israël ait été un allié proche de la Turquie en matière de sécurité pendant les insurrections sanglantes du PKK dans les années 1990 n’a rien arrangé. Ses branches en Iran partageaient une vision similaire.
Ces positions ont toutefois évolué ces dernières années.
« Historiquement, la résistance kurde était marxiste, très favorable à l’OLP et généralement hostile à Israël », a déclaré Gallia Lindenstrauss, chercheuse senior à l’Institut d’études de sécurité nationale (INSS) de Tel Aviv.
« Ces dernières années, en raison de l’évolution de la guerre civile en Syrie, un changement s’est opéré, et des contacts ont eu lieu entre Israël et la branche syrienne du mouvement kurde, même publiquement. »
Trahison
Si les groupes kurdes iraniens rêvent peut-être de renverser le régime iranien, ils ont toutefois des raisons de se méfier des promesses de soutien militaire des États-Unis et d’Israël en cas d’insurrection.
Dans les années 1960 et 1970, Israël, aux côtés des États-Unis et du régime de Mohammad Reza Pahlavi, a soutenu les rébellions kurdes irakiennes contre le gouvernement central irakien. En 1975, le shah a conclu un accord avec l’Irak, forçant Israël à retirer son soutien actif aux rebelles kurdes.
Le sentiment de trahison des Kurdes envers les États-Unis est plus vif et plus récent. Pendant la Guerre du Golfe de 1991, le président américain George H. W. Bush avait appelé les Irakiens à « prendre les choses en main ».
Les chiites du sud et les Kurdes du nord se sont alors soulevés, mais ont été massacrés par les forces de Saddam Hussein, tandis que les États-Unis restaient les bras croisés. Plus d’un million de réfugiés kurdes ont fui les violences.
Cette tendance s’est poursuivie en Syrie. Il y a dix ans, les forces kurdes de ce pays s’étaient alliées aux États-Unis pour vaincre l’État islamique.
Mais lorsque la nouvelle armée syrienne, sous le commandement du président Ahmed al-Sharaa, a repris la plupart des zones contrôlées par les Kurdes lors d’une offensive de grande envergure l’an dernier, les Kurdes de Syrie ont appelé les États-Unis à intervenir en leur faveur et se sont sentis trahis lorsque Washington les a au contraire exhortés à s’unir aux forces de Sharaa.
Sharaa – également connu sous son nom de guerre, Abu Mohammed al-Jolani, qui n’était autre que le chef du groupe islamiste Hayat Tahrir al-Sham (HTS), l’ex-branche d’Al-Qaïda en Syrie, à l’origine du renversement du régime Assad.
Bien que HTS se soit officiellement séparée d’Al-Qaïda en 2016, elle reste une organisation salafiste djihadiste classée comme organisation terroriste par les États-Unis, l’Union européenne et d’autres pays, et compte des dizaines de milliers de terroristes.
Selon Reuters, les Kurdes syriens mettent en garde les groupes rebelles iraniens contre tout accord avec les États-Unis.
Ahmed Barakat, chef du Parti démocratique progressiste kurde en Syrie, a déclaré que les forces kurdes iraniennes devaient faire preuve d’une « extrême prudence ».
« J’espère que les Kurdes d’Iran ne s’allieront pas aux États-Unis, car ceux-ci les abandonneront », a déclaré Saad Ali, un habitant de 45 ans de la ville kurde de Qamishli, dans le nord-est de la Syrie.
« Je suis certain que les Kurdes redoutent d’être réduits à de simples fantassins dans cette campagne américaine et israélienne contre l’Iran », a ajouté Alvandi.
« Ils se trouvent dans une position très précaire, car les promesses de soutien des Américains et des Israéliens pourraient s’évaporer très rapidement et les laisser dans une situation où ils ne bénéficieraient plus d’un soutien très solide de la part du KRG, et où ils pourraient également se retrouver face à un régime iranien qui s’acharnerait sur eux avec une vengeance. »
À l’assaut de la montagne
Même s’ils parvenaient à surmonter leurs griefs historiques, d’autres obstacles majeurs se dresseraient sur la voie d’une campagne kurde contre le gouvernement iranien.
Les groupes rebelles sont petits et ne comptent que quelques milliers de combattants au total.
Ils ne bénéficient pas non plus d’un large soutien, la plupart des Iraniens, y compris les Kurdes, semblant craindre une insurrection kurde prolongée qui pourrait plonger le pays dans une guerre civile sanglante.
« Ils ne représentent en aucun cas le courant dominant des Kurdes d’Iran, mais ils existent bel et bien », a souligné Alvandi.
« Plus le gouvernement central s’affaiblit, plus la situation devient désespérée en Iran, et plus ces groupes politiques viendront combler le vide. »
Dans le même temps, ils ont bel et bien semé la panique au sein du régime de Téhéran. Depuis le début des frappes américano-israéliennes contre le régime iranien fin février, Téhéran a frappé à plusieurs reprises des positions de militants kurdes en Irak, les accusant de servir les intérêts occidentaux ou israéliens.
L’Iran a également adressé un message au gouvernement kurde d’Irak, l’avertissant de ne pas laisser les groupes rebelles passer en Iran. Ce message a été renforcé par des frappes sur des sites civils au Kurdistan irakien, y compris des aéroports internationaux.
La pression turque sur les États-Unis a probablement également tempéré l’enthousiasme de Trump pour une offensive kurde.
« Ces deux facteurs – la pression sur les États-Unis et celle exercée sur l’autonomie kurde dans le nord de l’Irak – ont conduit à ce revirement, ou du moins à la fin des discussions publiques sur la mobilisation des Kurdes en Iran », a déclaré Lindenstrauss.
Cela ne signifie pas pour autant qu’il n’y a pas d’activité en coulisses. Des tentatives plus ouvertes ont également été menées pour préparer le terrain à un soulèvement des Kurdes.
Au début du mois, Reuters a rapporté qu’Israël avait bombardé des sites dans l’ouest de l’Iran afin de soutenir les milices kurdes qui espèrent s’emparer de villes situées près de la frontière, citant trois sources proches des discussions menées par Israël avec ces factions.
Même une offensive kurde limitée pourrait avoir une certaine valeur stratégique en forçant l’Iran à envoyer des troupes en urgence vers la zone frontalière, ce qui laisserait moins de soldats dans les grands centres urbains pour faire face à un éventuel soulèvement de la population perse.
Pourtant, la population iranienne dans son ensemble n’est pas susceptible de soutenir un soulèvement kurde, qui viserait à garantir l’autonomie kurde et éventuellement à renverser le régime.
« Cela est perçu comme un moyen d’affaiblir l’Iran ; cela pourrait contribuer à la fragmentation du pays », a déclaré Lindenstrauss à propos d’une offensive kurde.
« Et beaucoup de gens, bien qu’ils haïssent le régime, ont toujours une fierté nationale et ne veulent pas voir l’Iran divisé géographiquement ou, Dieu nous en préserve, sombrer dans une situation similaire à celle de la Syrie. »
Certains estiment toutefois qu’il existe une formule qui permettrait aux groupes rebelles kurdes de conquérir des territoires importants au détriment du gouvernement central de Téhéran, même s’ils auront besoin d’aide.
« Les Kurdes de Syrie n’étaient qu’une non-entité en 2010-2011 », a souligné Bengio.
« Mais dès qu’ils ont reçu le soutien des États-Unis – frappes aériennes et autres – ils ont réussi à la fois à vaincre Daech en Syrie et à établir une sorte d’entité autonome pour eux-mêmes. Tout dépend donc de la volonté des États-Unis de s’engager réellement dans cette arène et d’aider les Kurdes dans une guerre contre l’Iran. »
Si cela ne se produit pas, les Kurdes ont tout de même remporté quelques victoires au cours des deux dernières semaines.
« La carte théorique du Kurdistan, bien qu’il ne s’agisse pas d’une entité étatique déclarée, est apparue sur les écrans de télévision et les principales chaînes d’information », a déclaré Lindenstrauss.
« Cela a accru la prise de conscience de la question kurde. On a également le sentiment qu’ils gravissent la montagne, malgré les revers. »
Pour l’instant, il est difficile de savoir ce que la chute du régime islamique en Iran signifierait pour les dirigeants du pays ou pour son avenir.
Un haut responsable israélien, qui serait au fait de la planification et de la stratégie concernant la guerre contre le régime iranien, a déclaré lundi au Washington Post que Jérusalem n’avait identifié aucun remplaçant viable à l’actuelle direction iranienne.
Ce responsable a exprimé ses doutes quant à l’idée « qu’armer les Kurdes ou d’autres minorités serait une bonne stratégie, car cela aliénerait la majorité iranienne ».
« Nous ne voyons personne capable de remplacer le régime », a déclaré le responsable israélien lors d’un entretien téléphonique, ajoutant : « Je ne suis pas sûr qu’il soit dans notre intérêt de nous battre jusqu’à ce que le régime soit renversé… Personne ne veut d’une histoire sans fin. »
L’Associated Press et Reuters ont contribué à cet article.
... alors c’est le moment d'agir ! Le Times of Israël vous fournit chaque jour les informations qui vous intéressent. Qu'il s'agisse de la politique, de la high-tech en Israël, de l'enseignement de la Shoah, des Juifs de Diaspora ou bien encore de l'archéologie, de la culture et de l'environnement en Israël : nous tâchons toujours de couvrir un large spectre des sujets qui vous concernent, alors si vous le pouvez, aidez-nous à continuer à vous offrir ce contenu de qualité indispensable, surtout depuis le 7-Octobre.
la Communauté du Times of Israël !







